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Essai bibliographique sur M. T. Ciceron

Infatigable investigateur des manuscrits, dénicheur des vieux livres, redresseur des textes, protecteur des premières éditions, vous faites bien d'entourer Cicéron de tous ces respects mérités. Il nous représente une de ces grandes images, le juste orgueil de certains peuples, destinées à l'ornement, à la gloire, à l'honneur de l'histoire ! Moins l'image, au début, est éclatante, et plus les peuples s'attachent à cette gloire ingénue ; ils l'aiment d'autant plus que cette effigie impérissable n'a rien coûté à leur vie, à

leur fortune, à leur liberté. Cicéron est le héros par excellence de la nation porte-toge, et les bourgeois tels que nous, fils de bourgeois, quand ils ont bien considéré le général d'armée, au bruit des fanfares, et sur leshauteurs du char triomphal, ne sont pas tâchés de saluer, dans un cercle a la lois plus modeste et plus voisin de tout le monde, un philosophe, un orateur, un simple écrivain, défenseur du droit vulgaire, ami des lois naturelles, le protecteur désintéressé des petites causes, l'intrépide accusateur des grands crimes, et des coupables fameux. Voilà pourquoi nous aimons cet homme admirable, et dans sa vie et dans sa mort. Il est appelé ï Orateur, tout simplement, par les honnêtes gens, qui le veulent traiter en toute reconnaissance, en tout respect.

Ce héros du courage civil, honneur de toutes les tribunes, exemple austère des plus célèbres et plus honnêtes avocats de ce bas inonde, était né pour l'éloquence, et de trèsbonne heure il en avait deviné tous les secrets. L'éloquence fut toute son ambition,

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toute sa force , et la plus belle part de sa gloire. Elle lui servit de bouclier dans les violentes commotions de la république expirante; elle le maintint, calme et fier, dans les sages limites, hors desquelles commencent le meurtre, le pillage et tous les délires de l'injustice. On ne dirait pas certes, à le voir marcher d'un pas si calme, au-dessus des ruines et des cendres qui recouvrent ce vaste incendie, un contemporain de ces deux brigands armés, Sylla et Marius, inventeurs abominables des proscriptions, des confiscations et de tous les meurtres de la guerre civile qui devaient désoler et déshonorer la cité de Romulus. Contemporain de Pompée et de Marc- Antoine, il avait un grand penchant pour les belles actions de Pompée; il fut Tardent ennemi d Antoine ; il pardonnait volontiers ses vices charmants à Jules- César, tant ce jeune homme, à la ceinture relâchée, avait conquis de bonne heure (aux yeux de Cicéron c'était la plus honorable des conquêtes de César) l'art de bien dire et de la persuasion des âmes. Quant à lui,

son ambition fut plus haute que celle de tous ces ambitieux, il en voulait à l'estime. ... autant qu'à l'admiration du genre humain, et tout de suite, au plus fort de toutes ces guerres menaçantes au dedans comme au dehors de la République, il se distingua de tous ces esprits audacieux, par le sang -f roi d , la probité, l'honorabilité, un mot de son invention.

Ce grand homme, entouré des admirations les plus sincères, vit s'accomplir sous ses yeux indignés tous les grands pillages dans les grandes provinces; mais de ce spectacle odieux, plein de danger pour les âmes faibles, il ne retira qu'une haine immense contre ces misérables ravageurs des peuples confiés à leur garde, et cette haine, obéissante aux justes plaintes de la Sicile indignement dévastée, produisit les cinq admirables d iscou rs contre Verres . Véhémence, indignation, ironie et colère, ajoutez le courage et la justice, et vous aurez le secret des terrines ! Cicéron, avocat-général d'un peuple au désespoir, était bien, selon sa défini—

tion même , entièrement et dans tontes ses parties, l'honnête homme habile h bien parler dans les justes causes. En vain les sectateurs de Pompée appelaient l'orateur un homme nouveau et de petite noblesse, il n'y eut pas, dans toute la République, une conduite plus digne, plus haute et plus obéissante aux règles communes et glorieuses du bon sens.

Le bon sens fut la règle et le fait de toute .sa vie. Il était encore un écolier chez les plus célèbres rhéteurs de cette ville, éprise de toutes les grâces et de toutes les majestés de la parole, autant que de la gloire et de la conquête de ses armes, que déjà le bon sens lui conseillait d'étudier l'art des Grecs et de s'emparer des préceptes de la rhétorique, telle que l'avaient faite les grammairiens les plus célèbres. A peine au barreau, où l'attendaient des succès sans précédents , le bon sens lui conseillait de choisir ses patrons parmi les plus vieux consulaires, tels qu'on les voit dans son touchant Traité de la vieillesse, et des bonheurs de la vieillesse :

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« Quae sunt epularum, aut ludorum, aut scortorum voluptates cum his voluptatibus comparandœ ! » De la même façon, il choisissait les maîtres les plus savants, les plus grands philosophes, et quand il fallut, en sa qualité de Romain, qu'il portât les armes et fît ses preuves de courage guerrier, son premier général s'appelait Pompée, et son premier capitaine avait nom Sylla. Il fit ainsi toute la guerre sociale, une guerre quasi civile, contre des alliés qui réclamaient, les armes à la main, les droits de citoyen, puisqu'au bout du compte ils supportaient toutes les charges de la république. Mais bientôt le jeune hom me en eut assez de ces guerres impies; il rêvait de poésie et de sagesse, au bruit des armes; sur le champ de bataille, il regrettait les luttes intelligentes du forum. Pour un bon livre, il eût donné toutes les épées; il n'eût pas échangé contre une couronne obsidionale, une simple feuille du laurier d'Apollon. Pensez donc à son inquiétude, à sa douleur, à sa pitié profonde pour la Grèce, antique mère de tous les arts, lors-

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qu'il apprit que le farouche Sylla assiégeait la cité de Minerve : — « Ah! dit- il, il ne la prendra pas, si véritablement il est digne de son surnom, l'heureux Sylla! »

Bientôt rassuré sur les destinées d'Athènes, il trembla pour les destins de Rome.

La ville était un champ clos de confiscation et de carnage, où, tour à tour, Marins et Sylla, régnant et gouvernant sur un monceau de cadavres, distribuaient à leurs partisans les fortunes convoitées. Quelle époque! et l'odieux spectacle à des regards enivrés, charmés du génie et de la civilisation d'autrefois! Désormais, pour t Orateur, plus de silence en celte ville ameutée, et plus de ces douces journées, où l'étude et la méditation accomplissaient, sous des lois clémentes, leurs plus doux chefs-d'œuvre. O Rome arrivée aux abîmes par l'excès de la toutepuissance ! O libertés d'autrefois, que les brigands ont souillées de leurs trahisons et de leurs crimes! C'en est fait ! La tribune est renversée; on n'entend plus que le cri des bourreaux, le cri des victimes. Trop heu-

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reux fut le jeune orateur d'échapper aux fureurs deMarius, aux mépris de Sylla, aux délations des factieux, aux amis de Chrysogon, l'esclave favori du dictateur, qui s'était emparé des biens de Roscius. Pour les garder, ces biens injustes , le misérable spoliateur accusait le fils de Roscius de parricide, et pas un orateur, dans ce forum consterné, qui voulût accepter la défense de Sextus Roscius! Cicéron la réclama comme un devoir, et le futur vainqueur de Verres accomplit un chef-d'œuvre. Il sauva le jeune homme, il lui rendit sa fortune, il fit pâlir le toutpuissant Chrysogon. Tel fut vraiment son premier triomphe, et chacun reconnut le jeune orateur, récemment arrivé de l'île de Rhodes, où il avait prononcé un beau discours dans la langue même de Démosthène, à la grande admiration de l'assistance. Un seul homme, Apollonius Molon, se taisait, les yeux baissés; à la fin, il s'écria : « Honneur à toi, jeune homme, et ne sois pas étonné si je pleure en ce moment , quand tu enlèves à la Grèce l'éloquence, le der~

nier fleuron de sa couronne anéantie ! »

Et quand Sylla eut abdiqué, et se fut délivré de ses crimes en se délivrant de la toutepuissance, il y eut pour Cicéron cette suite d'honneurs civils ( tcrgeminis honoribus ), dont parle Horace en sa première ode, et qui devait le conduire au sénat. Il entra, à son tour, dans les charges publiques, mais sans cesser d'appartenir au forum. Avocat désintéressé des plus grandes causes, il était accessible à quiconque avait besoin d'un bon conseil; il écoutait volontiers, dans la rue et chez lui, tous ceux qui l'abordaient. Il parlait à ses clients comme un grand légiste, il parlait aux hommes d'État des affaires publiques en homme qui les sait bien. Tantôt Spartacus, tantôt Sertorius, Mithridate un autre jour, attiraient son intelligente attention. Il honorait la loi, comme la seule autorité légitime! Hors de la loi, l'anarchie et l'esclavage! Brisée la loi, le meurtre arrive, le citoyen est remplacé par l'esclave! A

ce compte, il haïssait la force injuste ; il ne savait pas de plus grande impiété que le

déni de justice au plus faible! Le sénat et le peuple romain! représentaient toutes les croyances de Cicéron. Les ennemis de la République étaient ses ennemis, et que celui-ci la déshonorât par ses vices, celui-là par ses crimes, l'un et l'autre ils étaient sûrs de retrouver contre eux et leurs complices, cet homme armé de toutes les preuves et de toutes les audaces de l'éloquence. Il a poursuivi Verres de ville en ville, et dans les coins les plus cachés de Ja Sicile. Et quand il eut bien vu, de ses yeux, les maisons qu'il avait déshonorées, les temples qu'il avait ravagés, les places qu'il avait dépouillées, il le prit à partie , et par la véhémence, et par l'ironie , et par l'atticisme et par les cruautés de cette parole armée de toutes les colères généreuses, il le força de rendre gorge et de s'exiler de la ville indignée.

Arrive alors Catilina, un des plus grands dangers qui aient menacé la République; en ce moment plein de dangers inconnus , Cicéron^ était consul , et sur sa tête reposaient les tristes restes de la chose ro-

maine. Ah! que d'obstacles! quels périls!

quelles trahisons s'agitaient dans ces ténèbres violentes ! Quels mépris de Catilina pour ce plébéien désarmé ! Comment donc traverser ces cendres brûlantes qui recèlent un incendie où tout doit périr ?

Catilina était un de ces chefs de conspirations , que l'histoire signale comme des calamités publiques à la chute des empires, et, cette fois, l'éloquence et le talent ne suffisaient pas à renverser un si violent obstacle. Il y fallait le sang-froid, la prudence et la décision ; il fallait être à la fois et le juge et le bourreau ; condamner et frapper tout ensemble un Lentulus, un Cethegus, un Cassius...

Telle fut la conclusion de la quatrième Catilinaire, une merveille! où le drame et l'éloquence, agissant de concert , arrivent à un résultat inestimable. Ce fut le grand jour de Citéron; vainqueur de ces monstres qui rêvaient le plus grand des parricides, le (Consul (ainsi l'appelle en son histoire Salluste, oublieux de prononcer ce nom glorieux,) pur dire à son tour, re que disait un célèbre

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homme d'Etat de notre temps, M. de la Fayette, à son lit de mort : « Ne me pleurez pas, j'ai eu mon jour. » Grand triomphe, en effet, d'un simple mortel, d'arracher au temps qui passe, une de ces heures fugitives qu'il emporte, et qui ne reviennent plus!

Comme il rentrait du sénat dans sa maison, accompagné des sénateurs qu'il avait sauvés, Cicéron rencontrait sur son chemin plusieurs complices de Catilina qui s'arrêtaient, pleins d'angoisses, devant ce cortège inaccoutumé : alors , avec un geste énergique, le Consul : « Ils ont vécu! » Jamais conspiration plus dangereuse, et plus subitement tournée en défaite ! Le Consul y gagna ce grand titre, encore intact: « Père de In patrie, » et quand il rendit compte aux tribuns de Rome du consulat qu'il avait accompli au péril de sa vie : « Un mot suffit, s'écria-t-il, je jure ici que j'ai sauvé Rome, et la république. » — « Et nous jurons, répondit le peuple entier, que ta parole est la vérité même. » A dater de ce jour, Cicéron appela ses discours : ses Harangues consu-

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laites. On y retrouverait, au besoin, un véritable code politique; il y traite, avec une grande autorité, des questions que l'Europe moderne débat encore, entre autres la question de la loi Agraire, et naturellement son éloquence a grandi, en s'élevant à ces hauteurs.

Le double emploi de son génie et de sa volonté exposèrent ce grand homme à bien des haines et des jalousies, à commencer par les violences de Pompée, un des plus actifs et des plus dangereux esprits de cette fin de la république. Tous ces hommes de guerre, insolents d'une prospérité coupable, et plus puissants que des satrapes d'Asie , avaient peine à supporter ce grand citoyen , ce bourgeois, qui combattait seul pour le droit et le devoir. D'ailleurs Catilina , en tombant sur un champ de bataille (ô mort trop brillante, pour un si grand coupable!), avait laissé dans la ville une suite de ses amis et de ses complices, entre autres un certain Clodius, jeune homme insolent, superbe, et dédaigneux de tout ce qui n'était pas la no-

blesse et la force des armes. 11 avait commencé par être amoureux de la femme de César, et par la compromettre, en un de ces jours solennels consacrés aux mystères de la bonne déesse! « Il ne faut pas que la femme de César soit soupçonnée , » s'était écrié César en répudiant sa femme. En même temps le pontife avait crié au sacrilège. Sur quoi le jeune Clodius n'avait pas craint d'invoquer le témoignage de Cicéi on , attestant que lui, Clodius, était loin de Rome, à l'heure de ces actions ténébreuses. A cet alibi dont il eût rougi d'être le complice , Cicéron avait fièrement répondu qu'il attestait que Clodius était dans Rome à l'heure même où celui-ci jurait ses grands dieux qu'il était à Tusculum. Ce fut ainsi que, par la justice et par la vérité, il se fit un ennemi redoutable, appuyé par une famille patricienne. A peine une année avait passé, depuis le châtiment de Catilina et des gens de sa race, déjà Clodius, devenu tribun du peuple, et rêvant contre le Père de la patrie, une indigne vengeance, proposait un plébiscite : « Que ce-

lui-là qui aurait fait mourir un citoyen romain, sans jugement du peuple, irait en exil. » Et comme, à cette injure, accouraient pour le défendre ou pour mourir avec lui, les amis de Cicéron, ils furent reçus dans une mêlée ardente, où plus d'un succomba sous le fer des assassins. Peu s'en fallut même que l'Orateur romain, pressé par le soldat Clodius, ne fût écrasé sous les haines de la rue , et, dans le sénat, quand le bruit d'un si triste attentat remplit l'impassible assemblée, il ne se trouva pas un défenseur qui vînt en aide à celui que le sénat avait nommé naguère le Père du peuple.

Avertis du danger que Cicéron avait couru, César balbutie une excuse, Pison répond par une déclamation contre les meurtres inutiles, Pompée est introuvable; en un mot , dans ce sénat sauvé par Cicéron , c'est Clodius qui l'emporte , et le sauveur de l'ingrate cité est forcé de s'enfuir à la faveur de la nuit. Ah ! république indigne d'être sauvée ! Ingrats sénateurs, qui préfèrent Clodius à Cicéron, et qui renversent,

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de leurs mains impies, la maison de leur Consul! Quels remords! quels châtiments vous attendent! — Donc, Cicéronesten exil! ses amis sont vaincus ! ses clients l'appellent en vain! Pendant ces tristes jours de fuite et d'absence, il y eut un magistrat, un de ces lâches qui mettraient le feu au Capitole pour se chauffer une heure, qui fit déraciner les arbres du jardin de l'exilé pour les transporter dans son propre jardin !

Il y eut des édiles et des préteurs qui offrirent, au plus offrant et dernier enchérisseur, les biens de cet illustre citoyen frappé par tant d'injustices; pas un acheteur, il faut le dire à la louange, à l'honneur de ces Romains dégénérés, ne se rencontra dans cette même ville, où s'était vendu, à un très-haut prix , le champ sur lequel était campé Annibal , victorieux de toutes les forces de l'Italie.

A cet exil de Cicéron commencent tous les désordres qui vont suivre, et l'on dirait que toutes les ambitions qui poussaient Rome à l'abîme, ont attendu ce moment fu-

neste pour jeter le masque. Heureusement que ce triste Clodius était un ambitieux de bas étage , et ne pouvait guère lutter avec les conspirateurs d'alentour. Que dis-je?

un tribun se rencontra pour proposer le rappel de Cicéron; ce tribun s'appelait Mi- Ion. C'était un homme énergique, le confrère et l'ennemi de ce vil Clodius; et, rempli de toutes les passions, voire des passions de la justice, il méprisait Clodius, comme un bon citoyen méprise un vil sicaire. Ainsi, grâce à Milon, le sénat, encouragé et ramené aux vrais principes, chassa Clodius du forum dans un instant de courage et de justice, il rappela l'exilé et le rendit à sa maison. Hélas! la maison était renversée, à peine il en restait les vestiges. Au rappel de Cicéron, une joie immense, un peuple heureusement rendu aux respects et aux souvenirs des anciens services, le retour de l'exilé au milieu des acclamations universelles, Rome entière hostile à Clodius, et prosternée aux pieds du proscrit ! Sitôt qu'il

fut rentré et qu'il eut visité les ruines de sa

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demeure, où il avait entassé, mais en vain, tant de chefs-d'œuvre et tant de beaux livres, infortunés compagnons de son toit domestique, Cicéron prononça ce discours pour sa maison, qui fut le complément de son triomphe.

Au plus haut degré ce grand homme avait le courage civil, le plus rare et le plus difficile de tous les courages. Il était la protection vivante ; il était l'accusation terrible ; il était le" refuge, et le médecin de toutes les douleurs. Sa vie entière se retrouverait sans conteste dans ses grandes plaidoiries.

1 /homme d'État, l'homme politique, y jouent un rôle à peu près égal ; ce n'était pas impunément, qu'un pareil génie avait été précédé de la hache et des faisceaux du licteur. Mais sa grande passion , son vrai culte, à vrai dire, c'étaient l'éloquence et tous les arts de l'éloquence. Il y revenait sans cesse et sans fin, dans ses traités, dans ses leçons, dans ses heures de repos, à propos des lois, à propos de la république, à propos de la gloire, à propos du destin, de la

vieillesse, de l'amitié, delà nature des dieux, du mépris de la mort, et surtout dans ee fameux Traité des devoirs, que l'on pourrait appeler Y Évangile de l'antiquité.

Ce Traité des devoirs, à l'heure où le fils de Cicéron étudiait aux éeoles d'Athènes, fut envoyé par le père à son fils, eomme un présent inestimable! En ee livre, presque divin, toute la morale est contenue, et désormais V honnête homme y trouva son espoir, son exemple et son conseil ! Rien ne saurait se comparer, parmi les oeuvres humaines, à la vie, à l'action, à la gloire, à l'honneur du de OJjieiis, ce grand livre écrit au milieu des orages , à la fin du monde romain, à l'heure où l'empire arrive portant dans ses flancs sanglants les Tibère, les Néron, les Domitien, toute la bande abominable de ces fous dont le délire est resté l'épouvante du genre humain !

De ses études sur l'éloquence, qu'il avait commencées à dix- huit ans, et qu'il avait poursuivies jusqu'aux derniers jours de sa glorieuse vie, au moment où Yotium cum

dignitate, son grand rêve, se montrait à ses yeux fatigués, Cicéron ne pouvait se distraire que par l'usage assidu de eette même éloquence, et l'on reste étonné de toutes les causes qu'il a plaidées, de toutes les causes qu'il a gagnées, lie temps, ce dévoreur de toute chose, a jeté son voile de mort sur un grand nombre de ses harangues; mais, par les discours que les siècles ont respectés, le genre humain civilisé peut juger facilement de la grandeur, de la majesté de tout le reste.

Une des plus belles œuvres de Cicéron, en comptant le Traité de t orateur, et le fameux Traité de la république ^ retrouvé par M. Mai et si dignement traduit par M. Villemain, un des pères conscrits de la Home antique, c'est le grand discours pour Milon (pro Afilone), le meurtrier de Clodius. Quel tumulte et quelle émeute sanglante, au milieu de Rome épouvantée, et comme on prévoit que c'en est fait de cette grande cité, où, sans respect des lois paternelles, . les citoyens se heurtent l'un contre l'autre, à la tête de leurs esclaves et de leurs gladiateurs! Cette

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rencontre entre \Iilon et Clodius est un essai de guerre civile ; on n'entend, des deux parts, que des cris de rage ou de haine :

Meurs ou tue! En vain Clodius, blessé par les mercenaires, se réfugie au fond d'une maison hospitalière, il est tiré violemment de cet asile, et percé de coups sur le grand chemin, par les satellites de Milon ! Voilà donc Clodius tombé dans la poudre! Un sénateur qui passait ramassa son cadavre, et le déposa dans le vestibule de la maison Clodia, sur le mont Palatin , pendant que la femme de l'homme assassiné, le sein nu et les cheveux épars, demandait à grands cris pitié, justice et vengeance! Ici commencent les sanglantes cérémonies et les expiations de la rue et du carrefour, qui signaleront bientôt le meurtre de Jules-César.

Ne dirait-on pas, en ce moment, de la réj)étition du fameux drame où Marc- Antoine au peuple ameuté va demander vengeance au nom de Jules-César, et le. châtiment des meurtriers? Clodius est dépouillé de ses vêtements, son cadavre est porté au forum ; les

partisans de Mi Ion sont exposés à toutes les représailles. Milon, cependant, duhautdesa maison fortifiée, appelle à son aide les ennemis de Clodins, et, quand il est mis en accusation et sommé de comparaître aux pieds de ses juges, il confie à Cicéron le soin de sa défense. Enfin, le jour étant venu de ces débats oratoires, les dernières luttes du forum, libre encore, Milon, le meurtrier, se présente hardiment au peuple qui va le juger. Cette fois, l'accusé a dédaigné tous les signes extérieurs de la tristesse ou du repentir ; loin de nous ce deuil menteur, et cet abaissement inutile! On pourrait croire à son repentir de ce meurtre; au contraire, il s'en fait gloire, et c'est pourquoi F accusé a mis ses habits de fêtes; il s'est lavé et parfumé comme un jeune homme attendu chez la reine d'Égypte ; il se fie à la bonté de sa cause, il se fie à l'éloquence de son défenseur. Cette fois, Milon se trompe ; il n'a pas compris qu'il partageait les disgrâces du grand orateur qui s'est chargé de sa défense*.. Il ne voit pas qu'à l'avance il est

condamné, j'en atteste le visage hostile de Pompée et l'appareil inaccoutumé dont le tribunal est entouré; ajoutez les méchantes dispositions de la foule, et les lointaines rumeurs des gens qui ne veulent rien entendre! Il n'y avait pas à se tromper sur ces menaces ; Cicéron ne s'y trompa guère ; il avait déjà une longue habitude de ces tribunaux où la politique ardente se mêlait aux préoccupations de la loi criminelle. Hélas! le défenseur et l'ami de Milon se sentit, dès l'exorde, accablé de tous ces mauvais présages; il n'était pas habitué à tout cet appareil, à toutes ces résistances. Il voulait au moins être écouté avec les déférences que méritait un si grand artiste, et, cette fois, il fut au-dessous de sa tache, soit qu'il ait compris que son client de\ait expier sa téméraire attitude, ou que lui-même il ait manqué de courage. Un grand capitaine disait en parlant de ses journées de guerre :

« J'ai été brave tel jour! » Pas un homme, ici-bas, n'est brave tous les jours.

Milon fut chassé de Rome ; il choisit pour

son lieu d'exil , sur les bords de la Méditerranée, une ville grecque, Marseille, fille d'Athènes. Jl y menait une vie assez douce, attendant les réactions inévitables de l'avenir. Son illustre avocat, cependant, ne convenait pas de sa défaite, et, dans le silence inspirateur du cabinet, il écrivait à tête reposée, ce fameux discours pro Milone qui reste, encore aujourd'hui, sur les ruines de tant de tribunes silencieuses, un des chefsd'œuvre de la parole écrite. — « Oh la ! disait Milon, après la lecture attentive de cette admirable défense , si le maître eut parlé comme il écrit, je ne mangerais pas les excellentes barbues de Marseille. » Ainsi déjà les citoyens romains se moquaient des peines qui leur étaient infligées. Se moquer de la peine, et mépriser la récompense, il n'y a pas de plus grand signe de la fin des temps et des gouvernements.

Sur l'entrcfaite, à son tour, Cicéron était gouverneur de provinces, et les provinces qu'il a gouvernées s'étonnèrent de sa justice et de sa modération. Habituées qu'elles

étaient à servir de proie à des sénateurs dont le patrimoine était dévoré , ces villes malheureuses regardaient comme des êtres presque divins les braves gens qui respectaient leurs libertés et leurs fortunes. Elles s'attachèrent de toute leur âme à ce gouverneur, bel esprit, fils des muses et du droit, animé de toutes les aspirations de l'honnêteté , qui leur rendait libéralement une bonne et loyale justice, et, quand ce modèle accompli des proconsuls à l'ancienne marque, revint à Rome, où le rappelaient toutes les affections de sa vie et toutes ses amitiés, ses anciens administrés l'accompagnèrent de leurs vœux , de leurs respects et de leurs louanges. Mais quoi î en si peu d'instants, Rome avait déjà descendu d'un degré la pente funeste qui la menait à l'esclavage.

RI le avait peur de Jules-César, elle se méfiait de Pompée, et César chaque jour, devenait plus superbe. En dépit de toutes les rivalités qui lui faisaient obstacle, on sentait venir inévitablement la suprême domination de ce grand parricide ! 11 cherchait déjà la place

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où poser ses tabernacles ; à l'avance, il désignait les capitaines, et les consuls de son règne! Il se méfiait de Caton, âme inflexible! Il adoptait Brutus, le fils de cette Servilia à laquelle il avait donné une perle de quinze millions de notre monnaie, (Antoine amoureux eût hésité)! Il se fiait à Cassius! 11 ne croyait guère à Pompée ; il méprisait Marc- Antoine! Il honorait, il admirait Cicéron, il en voulait faire un ornement à sa gloire; il se plaisait à écouter ce bel esprit qui le dominait à son insu par toutes les grâces de la parole. Il savait bien quequiconque aurait de son côté, sous ses drapeaux, dans cette compétition de l'autorité souveraine, un si grand homme, en pourrait tirer une grande honorabilité personnelle.

A ces causes, il entourait l'orateur romain de ses prévenances, jusqu'à ces fatales ides de mars, où César tomba, sous le poignard de Brutus. Quelle épouvante et quelle terreur à la chute de ce conquérant des Gaules, et de cet envahisseur de Rome! De quelles acclamations fut suivi l'attentat de

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Krutus! Certes, Cieéron n'était pas au rang des conjurés, l'assassinat n'entrait pas dans cette âme, ouverte à tous les sentiments de la justice, et pourtant, en voyant tomber César, il s'écria que la république était libre. Il fut du côté des sénateurs, il adopta Brut us et Cassius, et les protégeait déjà contre les déclamations de Marc- Antoine, tant la liberté passée avait laissé une trace ineffaçable dans ces Ames véritablement roinaines ! En si grand honneur était la république ancienne que ces derniers Romains répondaient encore à l'appel suprême des Cethegus et des Caton.

Ici, plus que jamais, se devait manifester le dévouement de Cieéron pour les libertés qu'il avait tant défendues, et, dans une suite de discours énergiques, tout remplis de l'ardeur des accusations contre Verres, il prit Antoine à partie, et le couvrit de toutes les haines les plus violentes : — « Le voilà, disait-il, l'ennemi public, voilà la trahison et le danger! »

Vains efforts ! l'éloquence avait cessé de régner dans Rome ; Rome appartenait à la

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