‹ Essai bibliographique sur M. T. CiceronChapitre 2 sur 22 · XXVI IJ · texte numérisé non relu

XXVI IJ

force, appartenait au jeune Octave, àLépide, à Marc- Antoine, à ces trois maîtres qui, tout à l'heure, à la façon des tigres sur une proie, se partageront le monde, chacun donnant à son voisin, en échange des mêmes sacrifices, la tête de ses amis les plus chers. Voilà des crimes de l'ambition que Jules-César eut reniés de toute l'indignation de sa conscience! Il acceptait tous les moyens d'arriver à l'empire, hormis les moyens lâches et déshonorants.

Dans ces dernières journées, où la république était vaincue, où les lois anciennes étaient abolies, où le meurtre et la confiscation devaient accomplirleursplussanglantsoutrages, rien ne saurait se comparer au calme, à la grandeur, à la majesté de l'homme éloquent et courageux entre tous, qui venait de prononcer sa quatorzième Philippique. Il était désormais certain de sa défaite; il voyait s'opérer chaque jour, entre les triumvirs, ce rapprochement funeste qui devait coûter la vie aux meilleurs citoyens de Rome. Et pourtant jamais son âme et son esprit

n'enfantèrent de plus belles œuvres, et plus digues d'uu disciple de Platon. Il savait que sa mort était proche; il s'appelait lui-même « un simple habitant d'hôtel garni, inquilinus civis urbis Romœ. » Son dernier jour était marqué aux derniers jours de la république expirante ; il restait calme, et tout occupé de ramasser des livres, ou des bustes antiques. « Achetez-moi, écrivait Cicéron à son digne ami Atticus, ce buste de Démosthène et cet exemplaire des œuvres d'Homère, dont vous me parlez dans votre dernière lettre, et me les envoyez à mon cher Tusculum. » Il s'était réfugié à Tusculum , dans sa maison des champs, au milieu de ses livres et de ses marbres , qui représentaient ses poètes et ses philosophes favoris. Là, il écrivit doucement ses dernières œuvres, complément de sa gloire et de sa popularité charmante. Là, il apprit la proscription qui le frappait , et qu'ils appartenaient à une mort inévitable , lui et son frère Quintus.

Telle était la vengeance de Marc- Antoine , indignement servi par la lâcheté d'Octave.

En ce moment suprême, où la terre et les mers lui étaient fermées, abandonné par ce jeune homme, qu'il avait tant aimé, servi, protégé, défendu, et qui se déshonorait en le livrant aux vengeances d'Antoine, Cicéron quitte enfin sa chère demeure, et s'en vient, suivi de quelques esclaves et précédé ( ô prodige raconté par Plutarque ! ) par les corbeaux du temple d'Apollon, jusqu'à sa maison de Caiète, un séjour agréable en été. Là, il voulait se recueillir une dernière fois; là, il voulait mourir, sans hâte, en vrai sage, et dignement, comme il avait fait toute chose... Hélas! avant d'atteindre à ces doux ombrages, il rencontra les sicaires de Marc- Antoine : Herennius le centurion, et le tribun Popilius Lénas, un ancien client de Cicéron, qui l'avait sauvé du supplice des parricides. A l'aspect de I^énas, le dégoût le prit de la fuite, et de défendre encore sa vie !

Alors, sans mot dire, avec un geste méprisant , ce grand homme tendit la tête aux assassins, et Popilius Lénas, doublement parricide, ayant abattu cette tête éloquente,

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l'échangea avec Marc- Antoine, contre un million de sesterces.

Le lendemain, cette noble tête était attachée à la tribune aux harangues; ces mains illustres, qui avaient écrit les Philip piques, furent clouées sur ces planches qui retentissaient encore du bruit de cette voix souve-.

raine. O ciel ! tous les proscripteurs et toutes les proscriptions se ressemblent! Volontiers les brigands des guerres civiles ajoutent l'ironie au meurtre, et l'insulte au crime! Une dernière profanation attendait les restes sanglants de ce vieillard défenseur de la majesté de Rome! Un vil esclave, un flatteur de courtisanes , emprunta cette noble tête aux Rostres épouvantés, et la déposa toute sanglante dans le giron vénal de Fulvie! Fulvie, une ancienne maîtresse de Clodius, aujourd'hui la maîtresse d'Antoine, tirant l'épingle de ses cheveux de vipère , perça la langue accusatrice des crimes d'Antoine et des lâchetés de Clodius.

O maître excellent, à qui l'humanité est

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