I.a plus belle? — Avec soin de sa vertu se pare
La chaste? — A nos respects vous la reconnaisse;.
Le sage? - A grand pitié des pauvres insensé*.
Et l'idiot? — Pour achever mon dire.
L'idiot est celui qui veut et ne peut nuire.
SUR CICÉItON. 99
Noua trouvons dans le bibliographe allemand Hain , au milieu des volumineux, mais intéressants détails qu'il consacre à décrire les innombrables éditions des O/wra philosophicn, le livre suivant : de Officiis, de Republica, de Legibus et de Fato — absque nota (Rome, Ulrich Han). Nous sommes obligé de reconnaître en toute humilité que nous ne connaissons ce livre en aucune façon. M. Graesse, qui cite à peu près toutes les éditions du de O/ficiïs, jusqu'aux plus insignifiantes ( et c'est là l'un de ses plus graves défauts ), n'en parle pas; nous l'avons cherché vainement dans Panzer, dans Maittaire, et dans le père Audiffredi.
Quoi qu'il en soit , et si cette édition mystérieuse a réellement passé sous les yeux de Hain, ce ne sont que les quelques fragments de /// République, répandus dans les différents ouvrages de Cicéron; fragments qu'en 1807 Bernardi réunit et publia à Paris, traduits en français, dans son livre sur l'Origine et les progrès des sciences , des arts et du luxe chez les Romains, 3 vol. in-8.
De Republica quœ supcrsunt , edente Angelo Maio. Etonue, Bourlié, 1822, in-8, avec un portrait, une planche et le fac-similé du manuscrit.
C'est la première édition de ces précieux et admirables fragments , la plus belle découverte
de l'illustre cardinal Mai. Depuis les temps les plus reculés ' , on regardait comme perdu cet admirable traité, à l'exception du Somniurn $cipionis, qui en est le dernier livre, et de quelques fragments reproduits ça et là dans les autres ouvrages de Cicéron. Un noble Polonais, Woinowski (peut-être peut-on traduire ainsi son nom latin, Woinuskus), avait trouvé, en i58i, dit Lomeier dans son curieux traité des Bibliothèques , un grand nombre d'antiques et précieux manuscrits dans un couvent de Valachie, et parmi eux brillait un splendide codex du traité de Republica, ad Atlicum, écrit en lettres d'or a . (C'est ce même Polonais qui, dit-on, retrouva le tombeau d'Ovide.) Lomeier ne dit pas ce qu'il advint de cette découverte; mais nous savons d'autre part que JeanSturmius, à qui l'offrede ce manuscrit fut faite, probablement par ledit Woinowski ou Woinocki , communiqua à l'illustre cardinal Polus la proposition qu'on lui faisait : le cardinal envoya en Pologne et en Valachie un émissaire, qui trouva le moyen de dépenser, dit-on , 2,000
• N'oublions pas cependant qu'au dixième siècle nous le voyons figurer daus le catal. de la librairie de l'abbaye de Fleuri.
1 Anno l oH 1 , Woinuskus quidam nobilis in comitatu legati Polonorum, penitiora Jtjuscovim et Fodolix lustrans, in Walachim Bibliotheca, multa atque egrrgia scriptn invrnit : intrr alia libros Cicerunis, de Republica ad 4tticum, aureis litteris eiaratos. (l.omcier,de Biblioth.,
Sun cicfcnoN. 101
écus d'or on recherches qui demeurèrent infructueuses. Malgré l'autorité des auteurs qui nous garantissent le fait, nous ne pouvons guère admettre un chiffre aussi formidable : mais le fait des recherches exécutées par l'ordre du cardinal et de leur résultat négatif est incontestable.
Le cardinal Mai pense que le manuscrit qu'il a trouvé ne doit former à peu près que le quart du texte entier. Les plus grandes lacunes se trouvent dans le quatrième et le cinquième livre , on chercha à combler ces vides à laide des fragments dont nous venons de parler, et le Sotnnium Scipionis forma le dernier livre presque tout entier.
l,e palimpseste sur lequel le cardinal fit sa belle découverte était un commentaire de saint Augustin sur les Psaumes, du neuvième siècle environ. Il appartenait jadis au monastère de Saint-Palombano de Bobbio, et fut réuni à la Vaticane au dix-septième siècle, avant le pontificat de Paul V ; les précieux fragments que recouvrait ce commentaire ont paru au cardinal être du quatrième siècle, c'est-à-dire de la fin des derniers Césars.
La découverte du docte cardinal fit un immense bruit dans le monde savant ; les éditions se succédèrent rapidement : celle que publièrent Moserot Kr. Creuzer à Francfort en 1836, in -H,
m ÊTU»K
passe pour être la plus exacte. Les traducteurs et les commentateurs se mirent à l'œuvre; parmi les premiers, nous ne devons pas oublier M. Villemain, qui publia la première traduction française, Paris, t8?2-23, i vol. in-8
Nous avons oublié, à propos de ce traité , de citer une anecdote que rapporte Merry weather ; elle trouvera sa place ici. Un certain William Sellings, élu prieur de l'abbaye de Ouiterbury en 1471 , sous le règne sanglant d'Edouard IV, fut obligé de quitter l'Angleterre, à la suite des terribles réactions qui marquèrent chacune des phases principales de la guerre des Deux Roses; c'était un homme singulièrement lettré et éclairé pour son époque : il se réfugia d'abord à la cour du vieux duc René d'Anjou, le prince troubadour; puis de là il alla visiter l'Italie et fouiller les librairies de ses principaux monastères : il y trouva un manuscrit de Republica, peut-être celui-là même que Pétrarque avait vu. Quand il put rentrer en Angleterre, il y rapporta, avec un soin religieux, le précieux codex. A peine rentré au sein de son abbaye, le prieur s'empressa de livrer son trésor aux scribes les plus éclairés de sa librairie, quand, par malheur! /inbent quoque suti fata cod/ces! un incendie détruisit à I» fois et l'original et la copie , et presque toute la riche bibliothèque du couvent.
SUR CICfrlON. 10.1
C'est ici le moment de parler d'un livre qui causa une rumeur immense lors «le sa première apparition, à Venise, en 1 583 : ce n'était rien
moins que le traité à jamais regrettable de Consolation?.
M. Tullii. Ciceronis. Consolationis. Liber, quo. se. ipsurn. de fili» morte, consolants, est. nunc. primum. repertus. et. in. luce/n. éditas, (a Francesco Vianello Veneto). Venetiis, apud Hieron. l'aluni, 1 583. Très-petit in-8.
Jugez, même à notre époque de décadence littéraire, quel coup de tonnerre produirait l'annonce de l'apparition soudaine d'une décade de Tite Live, ou le bruit de la découverte d'un livre des Annales, dont Montaigne a pu dire : « C'est plutôt un jugement, que déduction d'histoire. »
Réimprimé tout aussitôt dans toutes les villes savantes, dans toutes les universités, à Paris, à Strasbourg, à Francfort, à Leyde, etc., commenté la même année par Ant. Riccoboni \ ce livre occasionna une émotion extraordinaire dans la république des lettres. L'année suivante il est aussitôt traduit en français : « Excellent opuscule de Marc Tulle Cicero, par lequel il se console sor m es me sur la mort de sa fille Tullia,
' JudkiuiH Aot. Kirrotaiii dr Goawlalinais lil<ro. l'alaxii, lac. H«*az, I.WI. in-lV.
m ÉTUDE
rempli d'une infinité de belles sentences confirmées par histoires et exemples de granits et signalés personnages tant grecs que latins ; naguère trouvé et mis en lumière; » traduit du latin en françois par Benoist du Trôner, controlleur du domaine du Roy et secrétaire de la ville de Lyon. Lyon, B. Rigaud, i584, pet. in-8. Mais, hélas! bien vite aussi fut découverte la supercherie, et Carolus Sigonius fut signalé de toutes parts et anathématisé comme l'auteur ingénieux de ce très -habile mais coupable pastiche.
Ce même Sigonius, qui heureusement ne se livrait pas toujours à ces audacieuses plaisanteries, avait publié à Venise, en 1 55p„ un excellent livre, qui fut bien souvent depuis mis à contribution. 11 était intitulé :
Ciceronis fragmenta variis in locis dispersa Caroli Sigonii diligentia collecta et scholiis illustrata. — Venetiis, Jord. Zilettus, i55o„ in-8.
N'oublions pas de mentionner le Cicero novus du savant Léonard Arétin (ou d'Arezzo), cui accessit Ciceronis vita , curn prœfatione ad Nicolaum Niccolum. Ce livre, dont il existe plusieurs manuscrits dans les bibliothèques d'Italie, a été traduit en 180/j, et cette traduction a été imprimée par le célèbre Bodoni. Nigrius affirme qu'elle a été publiée en latin, sur le manuscrit original qui existe à la I^aurcntiana, mais il no rite ni le
SUR GICftROY 105 nom de l 'éditeur, ni le lieu, ni l'année de l'impression
Citons encore YOrpheus , swe de adolescente sladioso, ad Man um filinin, nuper inventas et in lurent éditas. — Venetiis^ an. J.-B. Ciottium, ï 5g4, in-8. Cet ouvrage supposé avait été composé au quatorzième siècle ; le nom de l'auteur est perdu. Il fut réimprimé en i6#3 par les soins de J. César Glucianus Squarcia, et à Florence en i83f , à 96 exemplaires, sous la direction du regrettable bibliophile Etienne Audin, l'ancien bibliothécaire du comte Boutourlin.
Des innombrables commentateurs de Cicéron, à tous les âges, en toutes les langues, nous n'avons pas à parler : un volume ne suffirait pas à relever la nomenclature détaillée des extraits, et des sentences, et des pensées, et des discours choisis, et des apophthegmes, imprimés ou respectueusement conservés inédits dans les dépôts publics; des biographies, et des éloges, et des critiques, auxquels tant d'hommes éminents, depuis Plutarque et Boëce jusqu'à Middleton , depuis Asconius Pedianus et G. Valla, l'ennemi du Pogge, depuis A. Theod. Macrobius et Victorinus, jusqu'à M. Désiré Nisard, ont consacré leurs veilles et leurs recherches.
1 Voy. l'appcudirr i la ttiblioth. Imttreui. Cictroms optra-rlutortca.
100 fcïTDK
Nous ne pouvons pas non plus nous étendre sur les innombrables traductions qui en ont été faites dans toutes les langues. Pour les traductions françaises, nous renverrons le lecteur à l'excellent travail de MM. Breghot du Lut et A. Péricaud ; ce morceau, aussi intéressant que complet , est placé à la fin du premier volume des oeuvres de Cicéron (trad. Victor Le Clerc), édition de Lefèvre, Paris, 1821-25, 3o vol. in-8 ; pour les traductions allemandes, à la Bibliothecu scriptorum classicorum, le savant ouvrage d'Lngelmann, p. 4^7 et suivantes.
Mais, si quelques bons philologues ont souvent cherché et parfois réussi à faire passer de la langue morte dans leur propre idiome la pureté, iatticisme, l'extrême élégance et l'ampleur magistrale du plus grand écrivain de l'antiquité latine il en est d'autres dont la bizarrerie, disons le mot, l'extravagance, mérite une mention à coup sur peu honorable.
Que dites-vous, par exemple, d'un sieur Thomas Guyot, dit le Bachelier, qui publia en 1666, à Paris, une version des plus belles lettres de Cicéron à ses amis? Et voici comment il s'y prend
1 Nous pourrions citer ici bien des noms illustres : Michel «le Tours, Etienne Dolet, le président Bouhier, l'abbé d'Olive! . tous le» savants collaborateur* de M. Victor I-e Clerc, et surtout M. Victor 1-e Clerc lui-
sut CICÊItON. 107
pour traduire la seconde lettre du livre IV, adressée à Servi us Sillpicius :
Voici le texte : 4.1). III. Kal. Maias, quum esse m in Cumano acce/u tuas li lieras... postquam eas legi, Postumia tua me coiwenit et Servius noster. His placuit ut tu in Curnanum ventres, quod etiarn tnecum ut ad te scriberem egerunt.
Et voici la traduction :
Monsieur,
« J'ai reçu vostre lettre le vingt-neufviesuic d'avril, lorsque j'estois au Cumin... Après l'avoir lue, madame vostre femme m'ayaut fait l'honneur de me venir voir avec monsieur vostre fdz, ils ont jugé à propos que vous prissiez la peine de venir ici , et m'ont obligé à vous en escrire »
Et tout est de cette force ; voilà ce qu'on nous permettra d'appeler un bel habit à la française! Mais heureusement tous les traducteurs du grand Romain n'ont pas cette grâce polie , ce galant achevé, et le père de l'éloquence latine ne s'est pas vu toujours affublé de cette façon aimable. IVn ot d'Ahlancniirt. el mémo Patru , le Ik»I es-
108 ÉTUDE SUli CICÊIIOX.
prit, l'avocat illustre, ont cependant bien de la galanterie et une certaine façon de franciser la République romaine, qui ne rappellent que trop le faire de ce brave bachelier G uyot.
11 est vrai qu'à cette même époque, au grand siècle, et jusque vers le milieu du siècle suivant, le vieil Horace et Brut us et Cinna paradaient sur la grande scène des comédiens ordinaires de Sa Majesté, en perruques à trois marteaux, la veste brodée et l'épée en vermuil , ni plus ni moins que les courtisans de l'OEil-de- Bœuf. l^s traducteurs suivaient le mouvement ; voilà tout.
Et maintenant, si Ton nous reproche d'avoir donné autant d'extension à un simple aperçu bibliographique , nous répondrons , sous forme d'humble excuse, que ceci n'est qu'un fragment trop long et un peu confus, si l'on veut, d'un pénible travail sur la conservation et sur la transmission d'âge en âge des manuscrits classiques grecs et latins, travail qui est bien loin d'être terminé et que , |>eut-être, nous ne pourrons jamais conduire à bonne fin : car « on ne fait pas un livre comme un poudding, » écrit Gibbon, pour s'excuser du retard qu'il apporte à la publication de son immortelle History of the décline and fait of tfie Roman Empire.