‹ Essai biographique sur M.F. de La MennaisChapitre 1 sur 12 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

M. Vi (\e La Me^^rais a laissé après lui de profondes sympaiiiies et des haines implacables. Si la démocratie le gloriûe comme un de ses pi" dignes apôtres, le parti ultramonlain le poursuit comme un ennemi. Les Jésuites se préoccupent peu de combattre ses idées, mais ils emploient tout leur zèle à le noircir. Brisacier ni Jean Crasset ne sont morts : dans les missions qui s'étendent à la France entière, dans les retraites ecclésiastiques, ils répandent à l'oreille des simples, avec une impudence pieusement infatigable, leurs dévotes impostures. La calomnie n'est qu'un péché véniel, et même, suivant les circonstances, un

acte méritoire, n'est-ce pas, mes pères, quand elle a pour objet la plus grande gloire de Dieu, c'est-à-dire l'avantage de votre compagnie? Pourquoi aussi M. de La Mennais vous a-t-il définis : « Une bande organisée d'hypocrites et de fourbes sans loi morale, sans Dieu, en conspiration permanente contre le genre humain » ? C'était de sa part une grande témérité, et vous le faites bien voir. Ce que c'est pourtant que de n'avoir pas mis en usage votre maxime : Omnia pro tempore, nihil pro veritate. Parce qu'il a mis son génie et son grand cœur au service de la vérité, M. de La Mennais est traité par vous de léméraire, d'impie, d'apostat, de possédé du démon de l'orgueil et d'une légion d'autres diables. Vous aurez beau faire, vous userez vos dents venimeuses à mordre ce grand nom sans l'entamer ; il est déjà trop loin dans la gloire.

Les ultramontains font un crime à M. de La Mennais de ses variations, et ils se gardent bien d'en rechercher les motifs, ils évitent prudemment de se placer sur le terrain de la discussion 011 paraîtrait leur faiblesse : la colère les pousse aux plus violentes injures. « Catilina est sorti de

Rome, s'écriait naguère dans un pamphlet Ihéologique l'archevêque de Toulouse ; abiit, erupit.

Nulla jam pernicies ab illo mœnibus ipsis inira

mœnia comparabitur . » Je ne sais vraiment pas pourquoi Sa Grandeur a tronqué le texte de l'orateur romain et retranché : Le monstre, monstre! L'image eût été plus saisissante, mais les points ontleur éloquence ; ne les a-t-on pas vus transformés en délit? Il est très-facile, sinon très-loyal d'attribuer à la mauvaise foi ce qui n'a été que le développement progressif de la raison ; de présenter comme la violation du devoir ce qui n'en est que la plus haute expression ; car le plus grand sacriûcequi puisse être imposé à l'homme par sa conscience, c'est d'abjurer publiquement ses erreurs. Invoquer à l'appui d'une doctrine religieuse l'immobilité de l'esprit humain, nier le progrès intellectuel et moral, est une absurdité contre laquelle proteste l'histoire de la religion ellemême. Le dogme, qui n'est que la conception des causes premières, se développe et se moditie d'âge en âge, parce qu'il suit le progrès de la science et s'identifie avec elle, ne créant aucun devoir de croyance en dehors de la raison dont il

exprime, à chaque époque, l'état actuel. Le culte est le symbole du dogme et de son union avec les préceptes qu'il explique à l'esprit; il se transforme avec lui. Dans les observances qu'il impose ou conseille, il se fonde sur l'expérience et sur la connaissance de la double nature de l'homme pour lui faciliter l'observation des préceptes.

Que le clergé, dont l'existence est liée à* une forme religieuse déterminée et qui en dehors d'elle n'a plus de raison d'être, soit hostile à tout mouvement qui ébranle ses croyances et sa position, on le conçoit : il en a été de même dans tous les temps. Socratcbut la ciguë pour avoir enseigné l'existence d'un Dieu unique. Caïphe et les princes des prêtres ses complices condamnèrent, au nom du Dieu vivant, Jésus comme blasphémateur. Les pontifes de Rome poursuivaient comme contempteurs de la divinité ceux qui ne croyaient pas, sur leur parole, aux pronostics tirés du vol des oiseaux et de l'appétit des poulets sacrés. Aux temps de Mélitus, de Caïphe et des augures, les prêtres se voilaient aussi la face et vouaient à la haine et au mépris des hommes ceux qui rendaient témoignage à la vérité. Le monde n'en a pas moins

continué de marcher ; chaque jour la lumière se fait, et le cri qui retentit aux grandes époques de l'histoire : Les dieux s m vont, annonça toujours qu'une religion nouvelle allait naître, ou plutôt que la religion revivifiée, épurée, tendait à revêtir une forme plus parfaite et appropriée aux besoins de la société. L'esprit de nouveauté contre lequel l'autorité religieuse s'est toujours élevée avec tant de véhémence sans parvenir à le détruire, c'est l'esprit de vie qui anime l'humanité et la pousse à se rapprocher de plus en plus de la vérité incréée, dont la possession est le terme indéfini de ses aspirations. « Soyez parfaits, a dit Jésus-Christ, comme est parfait votre Père qui est dans les cieux. »

S'il est impossible de ne pas admettre le progrès comme une loi naturelle de la société, il faut reconnaître qu'il éprouve partout un grand obstacle dans l'action exercée par la puissance cléricale. Celle ci s'attribuant, en vertu d'un privilège divin, la connaissance exclusive des vérités nécessaires, a toujours essayé de les circonscrire dans des formules arbitraires qu'elle impose comme conditions essentielles du salut, niant la raison humaine, la

liberté de conscience, la tolérance civile, et mettant en usage tous les moyens coërcitifs dont elle dispose pour soumettre les âmes au joug de la foi. Ce fait est général, il s'applique aux catholiques comme aux protestants, aux grecs comme aux juifs, aux musulmans comme aux hindous. Les inquisiteurs de Rome procèdent du même principe que les phansigars — étrangleurs — de l'Aoude et du Deccan. Aussi le développement moral, politique, scientifique est, chez toutes les nations, en raison inverse de la prépondérance de l'institution ecclésiastique et en raison directe de la liberté. L'émancipation religieuse est donc une condition nécessaire de l'émancipation politique, et celle-ci sans l'autre ne peut avoir de durée. Mais l'émancipation religieuse exige qu'on sorte des systèmes théologiques qui subsistent aujourd'hui et qui sont basés sur la foi à une révélation particulière et immédiatement divine qui enfante une autorité sans contrôle.

C'est vers ce but que M. de La Mennais a dirigé tousses efforts dans la dernière partie de sa vie. Entraîné d'abord dans la voie du catholicisme par des motifs qui .seront expliqués dans cet écrit, il

reconnut plus tard que ses doctrines exclusives étaient en contradiction avec les tendances du genre humain et avec la raison générale qu'il avait posée lui-même comme fondement de la certitude philosophique. Dès lors il n'hésita pas à se séparer de l'Église et à recommencer laborieusement sa vie intellectuelle. Cette réformation de l'esprit implique, dans les conditions natives où il est placé, une puissance d'intelligence peu commune, et une force de caractère dont peu d'âmes sont capables ; c'est presque une nouvelle création.

Si on considère, au point de vue organique, les êtres vivants en général, et l'homme en particulier, on constate que les êtres inorganiques agissent sans cesse sur eux ; qu'eux-mêmes exercent les uns sur les autres une action continuelle, et qu'ils seraient rapidement détruits, s'ils n'avaient en eux un principe permanent de réaction. Ce principe est celui delà vie, et la mesure de la vie, ainsi que Bichat l'a définie, est la différence qui existe entre l'effort des puissances extérieures et celui de la réaction intérieure. L'excès des unes annonce sa faiblesse; la prédominance de l'autre est l'indice de sa force. Mais quelle que soit l'intensité du

principe vital, l'être vivant est incessamment et nécessairement modifié par le milieu dans lequel il est placé ; il se décompose et se recompose sans cesse dans toutes ses molécules organiques par son contact intime avec la nature.

L'être intelligent présente des phénomènes analogues dans les conditions de son existence. Il reçoit de la société des impressions morales qui l'annuleraient complètement, s'il ne possédait un principe de réaction interne qui constitue sa vie individuelle, sa personnalité, son moi. Plongé dans le monde des intelliijences, il en saisit les éléments assimilables, rejette ceux qui ne le sont pas, élabore et se rend propres ceux destinés à la conservation et au développement de son être, élargissant sans cesse la sphère de son activité. Ici encore la mesure de la vie intellectuelle est la différence qui existe entre l'effort de la puissance extérieure de la société et l'effort de la réaction interne du moi. D'oii il ne faut pas conclure que l'être intelligent puise, hors de la société, les éléments de sa vie, mais il ne peut, sans perdre sa personnalité, se laisser absorber par elle.

Dans l'enfance, toutes les forces sont employées

à l'accroissement ; les organes sont faibles, parce que le développement n'est pas fini ; aucun d'eux n'est encore constitué de manière à remplir sa fonction finale. L'état de vie est donc faible aussi, parce qu'il est imparfait : d'où la difficulté de traverser cette période de l'existence et la mortalité si fréquente dans les premières années. Dans l'âge adulte, l'accroissement est terminé, les forces organiques sont entièrement dirigées vers la conservation, et chaque organe est définitivement constitué pour sa fonction propre. L'état de vie est donc fort, abondant, aussi parfait qu'il peut être. Mais, comparativement à celui des naissances, le nombre des adultes est très-limité.

Dans l'ordre intellectuel, l'enfance est également soumise à une foule d'influences qui exercent sur elle une action désastreuse et contre lesquelles .sa faiblesse native l'empêche de réagir. La raison, incapable de saisir les rapports des choses et de porter un jugement indépendant, est dominée par l'ignorance, les passions, les préjugés de l'éducation, qui lui laissent à peine entrevoir les lueurs confuses de la vérité. Le verbe, cette expression des idées clairement perçues, reste pour la généra-

lité des hommes à l'état rudimentaire, sorte de vagissement qui correspond aux premiers besoins de l'intelligence. Cette existence incomplète ne saurait être mieux comparée qu'à celle des jeunes âmes que le poète a placées dans les limbes de son enfer.

Conlinuo audit» voces, vagitus et ingens, Infantumque animée flentes in limine primo Quos dulcis vitae exortes et ab ubere raptos Abstulit atra dies, et funere mersil acerbo.

Pour la plupart des hommes, la vie est une longue enfance; il en est bien peu qui parviennent à l'âge adulte et qui possèdent assez d'énergie, de puissance vitale pour repousser a priori les idées fausses, et surtout pour éliminer celles qui leur ont été imposées par l'autorité.

Suivons notre comparaison de l'homme considéré comme être organique et comme être intelligent et libre. L'os est naturellement destiné à soutenir les parties molles, et tous les phénomènes qui se passent en lui en cet état ont pour objet de le constituer et de le conserver. Qu'il vienne à être fracturé, il tend d'abord à réunir ses parties,

et ce travail réparateur exige une plus grande énergie que celle suffisante à l'état normal. Tandis que, dansle premier cas, il fallaitpeu de circulation , parce que la solidité devait prédominer, il faut, dans le second cas, plus de circulation, parce qu'il s'agit de former préalablement une cicatrice pour rétablir la solidité et revenir à l'état sain.

De même l'être intelligent dont l'esprit a été faussé par une pression extérieure, éprouve des difficultés très-grandes à se redresser. La faiblesse de sa nature le rend souvent incapable de vaincre les impressions qui ont laissé dans le cerveau des traces profondes, de reconstituer un ordre de conceptions destiné à remplacer l'ordre antérieur. L'intérêt personnel qui s'attache au présent, l'amour-propre qui ne veut pas reconnaître ses erreurs, la peur de l'inconnu, les vaines terreurs que l'on éprouve à traverser les solitudes du monde intellectuel avant d'atteindre la terre de la liberté de l'esprit, les régions sereines de l'âme réservées à ceux qui aiment le vrai pour lui-même, l'indifférence si ordinaire pour tout ce qui se rapporte à la vie spirituelle, toutes ces causes exercent sur nous une action fatale, et les hommes d'élite

seuls échappent à leur influence. Loin donc de les maudire, alors même qu'ils se trompent, il faut savoir honorer en eux le sentiment du devoir qui les porte à sortir des voies parcourues pour découvrir des vérités nouvelles el reculer les bornes de la science sociale. L'apostasie ne consiste pas seulement à sacrifier ses croyances à ses intérêts actuels, mais aussi à repousser la lumière par calcul, par lâcheté ou par indifférence.

Il faudrait une plume plus habile et plus exercée que la mienne pour faire ressortir comme il convient ce qu'il y a eu d'abnégation, de grandeur et de puissance dans la transûguration de M. de La Mennais; et je me serais abstenu, quant à présent du moins, si plusieurs motifs ne m'avaient obligé de sortir de la réserve que m'imposait mon insuffisance. D'une part, j'ai cru qu'il était nécessaire de repousser les acdusations dirigées contre le grand écrivain par des adversaires passionnés et qui, si elles étaient fondées, porteraient atteinte à son caractère en attribuant à la mauvaise foi les modifications que le temps, l'expérience et une étude plus approfondie de l'homme et des lois qui régissent la société, ont apportées à ses premières idées.

D'autre part, il est indispensable de donner un récit exact des circonstances qui ont entouré sa mort, digne couronnement d'une aussi belle vie, et qui a mis un sceau ineffaçable à ses doctrines politiques, philosophiques et religieuses.

Enfin je ne pouvais laisser subsister les allégations fausses produites à l'occasion du procès que, par vénération pour la mémoire de son oncle, M""" de Kertanguy, sa légataire universelle, a intente à M. Forgues, légataire de ses œuvres posthumes. Je ne pouvais laisser peser sur nous des calomnies qui ne tendaient à rien moins qu'à nous présenter comme complices de ceux qui voudraient amoindrir M. de La Mennais, en nous opposant à la publication de documents propres à expliquer les évolutions de son esprit, à le justifier, sitantestqu'ilen ait besoin, devant l'histoire. C'est le sentiment contraire qui a dirigé notre conduite et qui la réglera toujours. C'était une obligation pour nous de faire respecter sa volonté si clairement exprimée dans son testament. Nous ne pouvions permettre qu'on lui attribuât arbitrairement, en vertu d'instructions verbales qui n'existaient pas, la responsabilité de pensées qui

pouvaient n'être plus les siennes. Dans sa vie si agitée, mêlée à tant d'événements divers, il a eu bien des jugements à réformer sur les personnes et sur les choses. La justice et le bon sens commandent donc une grande réserve dans la publication de lettres qu'il n'a pas revues, publication qui, faite sans discernement , pourrait avoir pour résultat d'induire en erreur sur ses sentiments véritables et même, ainsi que l'arrêt de la Cour impériale l'a reconnu, de compromettre son nom et sa réputation.

Admettre les prétentions exorbitantes de M. Forgues, lui concéder un droit qui ne lui appartient pas, et dont, sans le savoir, il aurait pu faire un imprudent usage, c'était reconnaître à d'autres le même droit et ouvrir la voie à ces honteuses productions qui déshonorent la presse et sont une insulte à l'honnêteté et une profanation de la mort; c'était livrer M. de La Mennais à la merci de ces écrivains de hasard, sorte de croque-morts littéraires qui suivent tous les cercueils illustres, et tendent la main à la curiosité publique qu'ils cherchent à amuser par des récits controuvés, des boutTonneries scandaleuses, déversant à plei-

nés mains l'injure et le ridicule sur les noms les plus honorables, M. de La Mennais doit être traité avec plus d'égards, et il appartient à sa famille de le faire respecter.

Voilà pourquoi le procès a eu lieu ; voilà aussi pourquoi je publie cet écrit. M. de La Mennais n'est pas seulement pour moi une de nos gloires littéraires, un des plus vaillants défenseurs des idées démocratiques; il fut le frère de ma mère, mon père fut toujours pour lui un ami bien dévoué, et le tendre souvenir de ces êtres aimés se confond dans mon cœur avec l'affection que, des mon enfance, j'avais vouée à sa personne. Mon devoir est de le défendre contre d'injustes attaques; mais je lui dois aussi la vérité : il n'est pas do ceux qui peuvent la craindre. L'histoire ne comporte pas plus l'adulation que le dénigrement; elle juge chacun d'après ses œuvres. L'inflexible justice dicte seule les arrêts de la postérité.

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