‹ Essai biographique sur M.F. de La MennaisChapitre 2 sur 12 · POURQUOI M. F. DE LA MENNAIS A ÉTÉ CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

POURQUOI M. F. DE LA MENNAIS A ÉTÉ CATHOLIQUE

Le principe fondamental du catholicisme c'est de s'attribuer la possession exclusive de la vérité, d'imposer à l'homme des dogmes ayant leur origine dans l'ordre surnaturel, de prétendre à l'immuabilité en vertu de son infaillibilité. M. de La Mennais adopta tout d'abord cette doctrine avec la ferveur de réaction qui caractérisa l'école ulîramontaine sous la liestauralion. Il fit du pontife romain la clef de voûte de la société.

Point de pape, point d'Eglise.

Point d'Église, point de Christianisme.

Point de Christianisme, point de religion, au

moins pour tout peuple qui fut chrétien, et par conséquent point de société '.

« Dans cette invariable religion, disait M. de f^a Mennais, aucun individu ne crée la vérité, ou ne la détermine par son jugement, mais il la reçoit .sans discussion, d'une autorité toujours vivante et parlante , spirituelle par sa nature , et infaillible même humainement, puisqu'il n'en est point de plus élevée sur la terre ^. »

Cette autorité, admise comme règle déterminante de la pensée et des actes, il en résulte que la liberté d'examen est en soi une révolte contre Dieu. «Ceux qui, les premiers, demandèrent qu'il fiit permis de penser librement, savaient que la liberté de penser se confondrait bientôt, dans l'esprit de leurs disciples, avec la liberté de parler, d'enseigner ou de propager les opinions qu'ils avaient à cœur de répandre ; et c'est à ce genre de liberté qu'ils aspiraient en réclamant la tolérance civile ^ »

F^e droit de parler n'appartient qu'à l'Église, car Jésus-Christ a dit à ses apôtres : « Allez et enseignez

• De la Religion œnsidérée dans ses rapports avec l'ordre politique et civil, OEuvres complètes, édition Daubrée, t. VIII. 2 Ibid., p. 41.

^ OEuvres complètes, t. VIII, p. :^,38.

toutes les nations. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé : celui qui ne croira pas sera condamné'. )) L'individu, l'État lui-même en parlant, en enseignant, commettent une usurpation, un acte attentatoire au droit du chef de l'Eglise ; ils troublent la société dans les sources mêmes de sa sa vie, dans ses croyances. Or, corrompre les croyances c'est corrompre les mœurs : l'esprit qui s'égare est sur la route du crime ; une négation en appelle une autre, et celui qui rompt avec l'Eglise est logiquement (îonduit à l'athéisme, « Si la religion catholique , par l'influence qu'elle exerce même dans les contrées où elle a cessé d'être dominante , ne s'opposait pas aux progrès de l'incrédulité protestante, il y a longtemps qu'on n'y trouverait plus une seule trace de christianisme , et que ces contrées , si elles étaient habitées encore, le seraient par une race de barbares plus féroces, plus hideux que le monde n'en vit jamais ; et tel serait le sort de l'Europe entière, s'il était possible que le catholicisme y fût entièrement aboli. Or, toute attaque contre le Souverain Pontife tend là ; c'est un crime de lèse-religion pour le chrétien de bonne foi et capable de lier

' Mallh. XXVI II.

deux idées ensemble ; pour l'homme d'État, c'est un crime de lèse-civilisation, de lèse-société'. »

Le crime suppose un criminel, et il appartient à la société spirituelle d'en connaître, car elle est lo juge naturel des délits qui se commettent dans son sein ou de la violation de ses lois, mais elle n'inflige que des peines spirituelles. « Si l'Inquisition, dont on fait tant de bruit, prononçait des peines corporelles, et quelquefois la peine capitale, c'est que l'Inquisition , dans laquelle le clergé n'intervenait que pour constater le délit spirituel, était essentiellement un tribunal politique qui punissait, en cette qualité, selon les lois de la société politique... Assez d'autres ont fait remarquer ce qu'on veut néanmoins oublier toujours : que l'Espagne est redevable au tribunal de l'Inquisition d'avoir échappé aux calamités horribles des guerres de religion. Elle lui dut la paix intérieure, et c'est bien quelque chose '^. »

Ces principes posés, M. de La Mennais les applique à l'ordre temporel. Le pape est infaillible même humainement; chef de la société spirituelle, son droit comme son devoir, c'est d'en faire respecter les lois. La société spirituelle est à la société

' Delà Religion considérée, etc., p. 147. "^ OEuvres complètes, t. VJII, p. 340.

temporelle ce que l'âme est au corps. — « Que renferme, en efTet , la notion essentielle de la société civile? Des lois et un pouvoir qui en maintient l'exécution. Quel est l'objet général des lois? La conservation de la justice. Elles déterminent la forme de la protection due aux personnes, aux propriétés, aux droits quels qu'ils soient. Or, qu'est-ce cela sinon la partie réglementaire des commandements de Dieu , en tant qu'ils doivent régir les actions dans l'ordre extérieur? « Et le pouvoir, qu'est-il en lui-même? Qu'estce que la souveraineté? Le devoir imposé par Dieu à la force prépondérante de défendre et de maintenir la société spirituelle, la vraie société, en réprimant les forces rebelles qui tendent à la détriiire ou à la troubler par la violation des commandements divins. Sortez de là, supposez la coexistence de deux sociétés, je ne dis pas distinctes, mais séparées, complètes chacune dans son ordre, et dès lors essentiellement indépendantes, on ne comprend plus rien ni à l'une ni à l'autre, on tombe dans un vrai chaos. Qui fixera les limites de ces deux sociétés, qui déterminera les droits de chaque souveraineté '?»

' Seconde lettre à CarvJier.êque de Paris, OEuv. compl., t. IX, p. 405.

« Imaginer un traité d'où naîtrait la paix par des concessions mutuelles ; outre qu'il manque-

rait de garantie et dès lors de durée, ce serait détruire la notion même de la puissance spirituelle qui ne pourrait, sans cesser d'être divine, céder la moindre portion de ce qui la constitue ce qu'elle est. Encore moins lui est-il possible d'accepter le pouvoir temporel pour juge de ses droits, qu'il ne peut connaître que par ce qu'elle lui en apprend elle- même. Donc, il faut nécessairement qu'ellemême les détermine, qu'elle en fixe elle-même les limites. Mais l'acte par lequel elle circonscrit, pour parler ainsi , son autorité , circonscrit en même temps celle du pouvoir temporel dont les droits comprennent tout ce qui n'appartient pas à la puissance spirituelle, et rien davantage : de sorte qu'elle ne saurait déûnir ses propres droits, sans par là même déterminer ceux de la puissance séculière : d'où l'on peut comprendre que si un juge des droits réciproques est indispensable, il ne saurait non plus y en avoir qu'un seul. Et comme il est impossible qu'ils ne soient pas, de fait, déterminés dans la pratique, la question : qui est le juge? se représente toujours. On vient de voir que la puissance spirituelle ne saurait, sans se détruire, en admettre d'autre qu'elle-même.

Sera-ce donc elle qui déterminera les droits et fixera les limites de la puissance temporelle? Oui, selon les catholiques '. »

Ainsi , le pouvoir temporel n'est, pour nous servir de l'expression consacrée, que le bras séculier, le subordonné non pas de l'Eglise, mais du pape. Cette doctrine est l'expression fidèle de la tradition catholique , telle qu'elle résulte de la bulle dogmatique de Boniface VIIl, confirmée par Clément V et insérée dans le corps d u droit canonique :

« La foi nous oblige à croire et à professer que

la sainte Église est une C'est pourquoi l'Eglise

une et unique n'est qu'un seul corps, ayant non pas deux chefs, chose monstrueuse, mais un seul chef, savoir, le Christ et Pierre, vicaire du Christ, ainsi que le successeur de Pierre, le Seigneur ayant dit à Pierre lui-même : Pais mes brebis, en général ; ce qui montre qu'il les lui a confiées toutes sans exception. Si donc les Grecs et d'autres encore disent qu'ils n'ont point été confiés à Pierre et à ses successeurs, il faut qu'ils avouent qu'ils ne sont pas des brebis du Christ , puisque le Seigneur a dit, selon saint Jean, qu'il n'y a qu'un seul troupeau et quun seul pasteur. Qu'il ait en sa puissance les

* Des py^ogrês de la Révolution et de la guerre contir l'Église; OEuvres complètes, t. IX, p. 169.

deux glaives, l'un spirituel, l'autre temporel, c'est ce que l'Évangile nous apprend ; car les apôtres ayant dit : Voici deux glaives ici, c'est-à-dire dans l'Église, puisque c'étaient les apôtres qui parlaient, le Seigneur ne leur répondit pas : C'est trop ; mais, c'est assez. Assurément celui qui nie que le glaive temporel soit en la puissance de Pierre, méconnaît cette parole du Sauveur : Remets ton glaive dans le fourreau. Le glaive spirituel et le glaive matériel sont donc l'un et l'autre en la puissance de l'Église; mais le second doit être employé pour l'Eglise, et le premier par l'Eglise. Celui-ci est dans la main du prêtre ; celui-là est dans les mains des rois et des soldats, mais sous la direction et la dépendance du prêtre. L'un de ces glaives doit être subordonné à l'autre, et l'autorité temporelle doit être soumise au pouvoir spirituel. Car, suivant l'Apôtre, toute puissance vient de Dieu; celles qui existent sont ordonnées de Dieu, et elles ne seraient pas ordonnées si un glaive n'était pas soumis à l'autre glaive, et comme inférieur ramené

par lui à l'exécution de la volonté souveraine

Ainsi toute créature humaine doit être soumise au pontife romain, et nous déclarons, affirmons, définissons et prononçons que cette soumission est absolument de nécessité de salut. »

Remarquons que, lorsque M. de La Mennais parle du pouvoir temporel, il entend la monarchie de droit divin, créée par le christianisme, la seule véritable, la seule légitime, parce qu'elle descend du ciel '. Louis XIV, ce monarque que àhimgudiii celle nohlc décence, celk majesté de mœurs que vous savez; Louis XÏV, cette personnification de l'absolutisme et de l'intolérance est pour lui le type du vrai roi^.

C'est la théorie de M. de Maistre :

« La conscience éclairée et la bonne foi n'en sauraient plus douter; c'est le christianisme qui a formé la monarchie européenne, merveille trop peu admirée. Mais sans le pape, il n'y a point de véritable christianisme; sans le pape, ce n'est plus qu'un système, une croyance humaine, incapable d'entrer dans les cœurs et de les modifier pour rendre l'homme susceptible d'un plus haut degré de science, de morale, de civilisation. Toute souveraineté dont le doigt efficace du grand pontife

' Sur l'état du clergé en France; OEuv. conipl., t. VIII, p. 99. — Vingt-un janvier ; ibid., p. 262.

"^ Réflexions sur l'état de l'Eglise en France; loc. citât., p. 19.

3 ConduilP cmhigiic du ministère français dans les affaires d'Espagne; OEuv. coinpl., t. VIJI, p. 296.

n'a pas touché le front, demeurera toujours inférieure aux autres, tant dans la durée de ses rèsnes que dans le caractère de sa dignité et les formes de son gouvernement. Toute nation, même chrétienne, qui n'a pas assez senti l'action constituante, demeurera de même éternellement au-dessous des autres, toutes choses égales d'ailleurs ; et toute nation séparée après avoir reçu l'impression du sceau universel, sentira enûn qu'il lui manque quelque chose, et sera ramenée tôt ou tard par la raison ou par le malheur ^ »

Les gouvernements démocratiques qui dérivent du principe de la souveraineté du peuple, — républiques ou monarchies constitutionnelles, peu importe, — ne présentent pas à M. de La Mennais le caractère de légitimité.

Suivant lui, la démocratie chez un grand peuple détruirait infailliblement le christianisme, parce qu'une autorité suprême et invariable dans l'ordre religieux est incompatible avec une autorité qui varie sans cesse dans l'ordre politique. Le christianisme conserve tout en fixant tout ; la démocratie détruit tout en déplaçant tout. Ce sont deux principes qui se combattent sans relâche dans l'État ;

' Dti Pape, I. II, p. 540 et suiv.

un principe d'unité et de stabilité, un principe de division«et de changement perpétuel; et comme nulle société ne saurait sortir de ses voies tant que le principe qui la régissait et qui a présidé à sa formation subsiste avec toute sa force , nulle monarchie chrétienne ne peut dégénérer en démocratie sans que le principe religieux n'ait subi auparavant une profonde altération. Toujours et nécessairement la révolution commence dans l'Eglise, passe ensuite dans l'État qui, à son tour, l'achève dans l'Église'.

M. de Bonald avait exprimé, dès 1805, la même idée et avec plus de force encore. La forme politique est l'expression de l'idée religieuse correspondante. Ainsi, le pur royalisme qui veut un chef unique, inamovible, réellement présent à la société par sa volonté législative et son action ordonnatrice et administrative, dérive du théisme ou du christianisme avec les dogmes sur l'existence de Dieu, sa volonté souveraine et son action réelle et réellement présente à la société. Le constitutionalisme qui admet un roi sans volonté définitive, sans action indépendante, un roi qui, suivant Mably, reçoive des hommages respectueux, mais

' De la Religion considérée^ etc.; loc. cit., p, 19.

qui n'ait qu'une ombre d'autorité, a sa source dans le déisme, doctrine qui reconnaît un Di«»u idéal, abstrait, sans volonté, sans action, sans présence, sans réalité. Le constitutionalisme est une démocratie déguisée, comme Bossuet a défini le déisme un athéisme déguisé. De même que le Dieu du déiste pourrait, sans qu'on s'en aperçût, s'éclipser de l'univers; le roi des constitutionnels peut disparaître de l'Ktat sans y laisser de vide. C'est, de part et d'autre, un être dont on conserve lo nom, par un reste d'habitude, à la tête des prières ou des édits, mais qui est au fond complètement inutile au gouvernement du monde et à la direction de la société. La démocratie proprement dite qui rejette de la société politique toute unité visible et fixe de pouvoir, et ne voit le souverain que dans le peuple, résulte de l'athéisme qui rejette la cause unique et première de l'univers, et ne la voit que dans les efléts ou la matière. Les démocrates sont donc les athées de la politique, comme les athées sont les jacobins de la religion '.

Donc soumission à l'autorité de l'Eglise dans la personne du pape, souverain spirituel, etsubordi-

' De la Philosophie morale et politique du xviii^ siècle. — Mélanges littéraires, politiques et philosophiques, t !, [i. 1:28 el suiv. Paris, 1811). Adrien Le Clère.

nation du pouvoir temporel à cette autorité, incompatibilité absolue entre le catholicisme et la démocratie, telle fut la formule religieuse et politique de M. de La Mennais, et il la développa avec une force de logique, avec une vigueur de langage qui étonnèrent ceux-là mêmes dont il s'était constitué le défenseur. Jamais le système catholique n'avait été réduit à une expression aussi simple, jamais la suprême monarchie du pape n'avait été affirmée avec tant d'audace. Mais M. de La Mennais se trompait de date en évoquant au xix* siècle, à la clarté du jour qui s'est fait en Europe, les ombres de Grégoire VII et de Boniface VIII. Ces théories du moyen âge étaient, en fait, des anachronismes. Je dis en fait, car, en droit, elles sont toujours la doctrine de l'Eglise qui, enchaînée dans sa tradition, ne peut les renier sans renoncer à son infaillibilité. Elles soulevèrent l'opposition libérale et furent accueillies avec une défaveur marquée, même par une partie de l'épiscopat, imbue des principes de la déclaration de 1682. Le clergé français se prit de querelle ; les gallicans et les ultramontains rompirent bien des lances dans ce tournoi théologique. Il y eut beaucoup de bruit, beaucoup d'injures de part et d autre, mais ni blessés ni morts. Plus heureux que le héros de Cervantes,

les chevaliers noirs sortirent de la lice comme ils y étaient entrés , l'armure intacte et la plume au vent.

C'était un curieux spectacle que les discussions passionnées qui s'élevèrent à l'occasion du livre dans lequel M. de La Mennais exposa la doctrine de la papauté. De petits abbés élaborant leurs petites idées dans de petites brochures, traitaient Bossuel comme les romantiques d'alors faisaient de Racine :

Sur la frontière mal fermée Marche, au bruit de petits tambours, Une pauvre petite armée.

On eût dit une procession de la Ligue. J'en connais qui sont aujourd'hui évèques , d'autres qui espèrent le devenir. Que d'encens ils ont brûlé en l'honneur du maître ! Quels cris d'admiration ! Que de protestations d'un inaltérable dévouement, d'une fidélité éternelle !

Comment M. de La Mennais fut-il conduit à faire cet acte de foi ultramontaine ? Le milieu dans lequel il avait vécu l'explique. 11 avait été élevé dans la religion catholique et l'horreur de la révolution. Tout jeune encore il perdit sa vertueuse mère. Sa tante, M°" Robert des Saudrais, sœur

de M"* de La Mennais ' , femme d'un esprit distingué, d'une piété douce et tendre , fut pour les enfants une seconde mère. Elle leur donna tout son cœur et sa foi, le plus précieux des biens pour une âme pure. M. de La Mennais père n'était pas moins attaché à la religion catholique ; c'est en elle qu'il a trouvé le courage nécessaire pour supporter avec tant de dignité les revers qui le frappèrent dans sa carrière commerciale. La révolution et la guerre apportèrent la ruine dans sa maison , et celui qui avait employé une partie de sa fortune à servir l'Etat et à nourrir les pauvres , est mort pauvre à Rennes, vivant d'une pension que lui faisaient mon père et ma mère et mes deux oncles. Je ne puis relire sans attendrissement les lettres trop rares que j'ai de lui, lettres empreintes de simplicité et de mélancolie, de résignation à la volonté de Dieu et de ce stoïcisme chrétien qui donne la force de vivre dans des situations où d'autres ne savent que mourir^.

' Pierre-Louis-Robert de La Mennais, et son frère, Denis- Robert des Saudrais, avaient épousé les deux sœurs, Gralienne et Félicité Lorin, filles de Pierre Lorin, conseiller du roi, sénéchal, premier juge, magistrat civil, criminel et de police de la juridiction de Saint-Malo.

2 Le sieur Quérard, qui a publié sous le litre de Notice ' bibliographique des ouvrages de M. de La Mennais^ un libelle

Les événements révolutionnaires vinrent encore exalter les sentiments religieux de celui dont la voix devait retentir un jour avec tant d'éclat dans l'Eglise. Né le 19 juin 1782, M. de La Mennais avait, par conséquent, onze ans en 1793. A cette

injurieux contre l'illustre écrivain, lui a reproché d'avoir pris un nom qui no lui appartenait pas, de s'être prévalu d'un ridicule anoblissement. « Tant que M. Félicité Robert, dit-il, a rêvé la prélature, le nom de La Mennais était plus convenable que le véritable; mais depuis que le prélat s'est évanoui pour faire place à un chef de démagogues, M. Félicité Robert eût dû renoncer à un nom aristocratique et arriver à la Chambre des Représentants avec son véritable nom de famille. » La pièce suivante, prouve le bon goût et la bonne foi de ce grand démolisseur de noms propres.

LETTRES DE NOBLESSE EN FAVEUR DU SIEUR FIERRE-LOUIS- ROBERT DE LA MENNAIS, NÉGOCIANT ARMATEUR A SAINT- MALO.

c( Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut.

» Nous avons toujours, à l'exemple des rois nos prédéces-. seurs, regardé la prérogative de la noblesse comme la marque la plus précieuse de notre estime et la plus digne récompense que nous puissions accordera ceux de nos sujets qui se rendent recômmandables par des vues utiles, un zèle pur, actif, et toujours dirigé vers le bien public. De ce nombre est notre cher et bien-airaé le sieur Pierre-Louis-Robert de La Mennais, négociant à Saiul-Malo. Nous sommes informé (pi'à

époque, les temples étaient fermés, les pasteurs proscrits,, les fidèles privés du saint sacrifice et du pain eucharistique. Il fallait risquer sa tête pour adorer son Dieu. Tristes représailles de la Saint- Barthélémy et des massacres des Cévennes. Par-

l'exemple de son père et de ses ayeux, il s'est livré au commerce d'une manière d'autant plus utile, que par les correspondances qu'il entrelient dans tout le nord de l'Europe, il fournit au port de Saint-Malo une partie des matières nécessaires pour la construction et l'armement des navires. Depuis la paix dernière, il a fait passer en Espagne et dans les colonies françaises pour plus de dix millions de toile des manufactures de Bretagne, et il continue sans cesse et avec la même activité ses armements. En 1779, ayant reçu ordre du gouvernement de faire passer avec la plus grande diligence tous les effets d'artillerie et des hôpitaux qui avaient été assemblés à Saint-Malo pour l'armée commandée par M. le comte de Rochambault, il remplit cette commission avec une telle activité que, dans huit jours, huit cents voilures furent expédiées, et les effets rendus à leur destination. Pour récompenser le sieur de La Mennais de la peine et des soins qu'il s'était donnés à celte occasion, et de l'économie et du bon ordre qu'il avait établis, il lui fut offert une gralificalion ; mais il la refusa généreusement et demanda qu'elle fût distribuée aux habitants des campagnes, qui avaient fourni les voilures et perdu beaucoup de chevaux. Lors de la diselle qui affligea notre province de Bretagne en 1782, le territoire de Saint-Malo et celui de Dinan se trouvèrent tellement dépourvus, que le prix du boisseau de froment fut porté jusqu'à douze livres. Le sieur de La Mennais, qui avait prévu ce mal-

fois, le soir, un prêtre non assermenté, le vénérable abbé Viel , se glissait , à la faveur d'un déguisement, dans la maison paternelle. A minuit, la famille se réunissait dans une mansarde. La chère Villemain, si dévouée à ses maîtres, veillait

heur, fit venir de chez l'étranger quinze mille boisseaux de grains et les fit vendre au marché à raison de huit livres le boisseau, au lieu de dix qu'on lui offrait. En 1786, il donna des preuves d'un patriotisme plus rare encore. La mauvaise récolte de l'année précédente ayant occasionné une nouvelle disette, il fit venir d'abord d'Angleterre et de Hollande une quantité considérable de fourrages, qu'il fit vendre moins cher qu'ils ne lui avaient coûté; ensuite il procura à notre commissaire départi du lin et du chanvre en assez grande quantité pour en répandre dans la province entière au-dessous du prix marchand. Enfin il tira également de l'étranger pour trois millions de grains et de farines, à l'aide desquels il fut pourvu pendant huit mois à la subsistance des habitants de Saint-Malo et des environs à dix lieues à la ronde, toujours à un prix très-inférieur au prix courant ; mais ce qui rend surtout le sieur de La Mennais recommandable à nos yeux, c'est sa modestie au-dessus de tout éloge. Ceux de ses compatriotes qui ont participé aux secours qu'il s'est empressé de leur faire distribuer ignoreraient encore qu'ils en sont redevables à ce généreux citoyen, si le sieur de Bertrand, notre commissaire départi dans notre province de Bretagne, n'eût pas cru devoir proclamer cet acte sublime de patriotisme, dont il avait été à la fois et le confident et l'admirateur. D'après le compte qui nous a été rendu de services aussi signalés, nous avons cru qu'il était de notre justice d'en

au dehors. Deux bougies brùlaienl sur une table transformée en autel . M. Viel, assisté de mon oncle Jean de La Mennais, alors âgé de treize ans, disait la messe. Tous priaient avec ferveur. Le bon prêtre bénissait les vieillards et les enfants et se retirait avant le jour. Quelle impression cette scène dut produire sur l'imagination de M. de La Mennais !

récompenser le sieur de La Mennais par un témoignage public et éclatant de notre salisfaclion. En conséquence, nous nous sommes déterminé à l'élever de notre propre mouvement aux honneurs de la noblesse. Indépendamment de ce qu'il a dignement mérité cette dislinction, nous sommes instruit que sa famille est ancienne et a contracté des alliances honorables; ce sera d'ailleurs un motif d'émulation et d'encouragement pour ceux qui chercheront à suivre son exemple. A CES CAUSES, nous avons de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, anobli, et par ces présentes, signées de noire main, anoblissons le dit sieur Pierre-Louis- Robert de La Mennais, et des litres de noble et d'écuyer l'avons décoré et décorons, voulons et nous plaît qu'il soit censé et réputé noble tant en jugement que dehors, ensemble ses enfants, postérité et descendants mâles et femelles nés et à naîlre, en légitime mariage; que comme tel il puisse prendre en tous lieux et en tous actes la qualité d'écuyer, parvenir à tous degrés de chevalerie et autres dignités, titres et qualités réservés à notre noblesse ; qu'il soit inscrit au catalogue des nobles et qu'il jouisse et use de tous les droits, privilèges, prérogatives, prééminences, franchises, libertés, exemptions et immunités dont jouissent et ont accoutumé de jouir les anciens nobles de notre royaume, etc., etc. Donné

IJ me l'a mainte fois racontée, et c'était toujours avec une émotion que le temps n'avait pas affaiblie.

Quelques années après, M. de La Mennais se relira avec son frère Jean à la Chênaie, maison bâtie par son aïeul maternel sur la lisière de la forêt de

à Versailles, au mois de may, l'an de grâce mil sept cent (jualre-vingt-hiiit, et de notre règne le quinzième.

» Signé Louis. »

— Règlement d'armoiries fait par Anloine-Marie d'Hosier de Serigny, chevalier, juge d'armes de la noblesse de France. « Un écu de sinople à un chevron d'or, accompagné en chef de deux épis de bled, de même et en pointe d'une anchre d'argent ; ledit écu timbré d'un casque de profil orné de ses lambrequins d'or, de sinople et d'argent. »

— M. Pierre-Louis-Robert de La Mennais est mort laissant trois enfants : M"'' Marie, mariée à M. Ange Blaize, mon père ; M. l'abbé Jean, fondateur de la congrégation des Frères de l'instruction chrétienne, et M. Félicité, l'illustre écrivain.

— Le nom de La Mennais est tiré d'une petite terre, — La Mennais, — située dans la commune de Trigavoux (Côlesdu-Nord). Cette terre est encore dans notre famille; j'en suis propriétaire du chef de ma mère.

— La publication des lettres patentes qui précèdent m'a paru utile d'abord parce qu'elles réfutent péremptoirement les fausses allégations du sieur Quérard, et ensuite parce qu'elles (ixent la véritable orlhographedu nom de M. de La Mennais; lui-même l'a écrit de deux manières; depuis 1834, il signait ordinairement : V. Lamennais.

Coëtquen, Aucun bruit du monde ne venait le troubler dans cette solitude où il puisa le sentiment si profond de la nature que l'on respire dans quelques-uns de ses derniers ouvrages comme un parfum des bois et des prairies. Là il se livra à l'étude du latin, du grec, de l'hébreu, pour lire dans leur texte original les livres sacrés. Les langués modernes, l'anglais, l'allemand, l'italien, l'espagnol, lui furent bientôt familières. Une bibliothèque nombreuse et choisie , composée des meilleurs auteurs en tous genres, offrait une abondante pâture à son activité dévorante.

Son oncle, M. Robert des Saudrais, fut son seul maître en l'arl d'écrire. C'était un esprit vif et cultivé, joignant à beaucoup d'érudition un goût exquis et un grand charme de parole II a fait une bonne traduction des odes d'Horace et du livre de Job. Sa correspondance, que j'ai dans les mains, renferme des pages ravissantes de malice , de bonhomie et de gaieté gauloise. Tonion n'aimait pas les philosophes, mais il n'allait pas jusqu'à les maudire. Dans un manuscrit annoté par M. de La Mennais et qui a pour titre : Le Ion Curé, il les met en scène de la façon la plus plaisante du monde. Je me suis rappelé Le bon Curé en lisant les Amachoxpanda et Darvands. Il est inutile de dire

que ce sont les Darvands qui peignent les philosophes.

Tels étaient les jeux d'esprit du solitaire de la Chênaie. Sa conversation de tous les jours était avec les pères de l'Église, les docteurs orthodoxes, les historiens ecclésiastiques, les auteurs de controverse religieuse. Il lisait aussi les philosophes du xviif siècle, et, un jour, le doute traversa son esprit ; mais ce ne fut qu'une lueur passagère, et il le repoussa comme une mauvaise pensée, une tentation du père du mensonge.

Dans la jeunesse, on se laisse facilement entraîner aux idées des autres , on fait plus usage de sa mémoire que de son jugement. La foi vient de l'ouïe, dit l'Apôtre ; fides ex avditii. Les hommes qui se servent toujours de leurs yeux pour se conduire, ne se servent presque jamais de leur esprit pour méditer. Voilà pourquoi ceux qui s'appliquent avec plus d'ardeur à l'étude des livres, tombent souvent dans de grandes erreurs qu'ils font partager aux autres, et, une fois entrés dans une voie fausse, ils s'éloignent d'autant plus de la vérité qu'ils ont mis plus de zèle à sa recherche.

Une autre conséquence presque inévitable de l'étude d'écrivains animés d'un esprit exclusif, ou d'une vie restreinte dans un cercle trop étroit.

c'est d'exercer une influence fâcheuse sur le jugement en lui ôtant sa liberté. A son insu, on est prédisposé à mal lire ou à mal voir, parce que l'on est dominé par une idée préconçue. On juge les hommes et les choses au point de vue particulier où on s'est placé. L'expérience seule de la vie. en élargissant son horizon, permet d'embrasser une plus vaste étendue , d'apercevoir l'ensemble des faits et d'en saisir les causes ; c'est en ce sens que Bacon a pu dire : Veritas filia temporis, non audoritatis. Elle nous apprend aussi à juger les hommes avec plus de bienveillance, c'est-à-dire avec plus de justice. L'Évangile a dit : « Paix aux hommes de bonne volonté », et, en eflét, on ne peut pas exiger plus d'une créature imparfaite. Qui peut prétendre posséder, en théorie, la plénitude de la vérité? Et, eùt-on cette prétention, qui peut affirmer dans le monde des passions, qui est la vie réelle, d'avoir une règle sure de ses appréciations et de ne pas se tromper dans l'application de cette

rèele ?

L'exemple de M l'abbé Jean, son frère, et une certaine exaltation qui était le fonds de son caractère, avaient porté M. de La Mennais vers l'état ecclésiastique. Peut-être aussi les revers que sa famille avait éprouvés ne furent pas tout à fait étran-

gers à cette détermination. De violentes attaques contre Napoléon, publiées en 181-4, avaient obligé M. de La Mennais à quitter la France après le retour de l'empereur. Sous le nom de Patrice Robertson, il avait passé quelque temps à Guernesey. De là, il était ailé en Angleterre*, oii il avait rencontré un prêtre émigré, le respectable abbé Carron, dont les conseils le décidèrent irrévocablement à se consacrer à l'Eglise. De retour à Paris, à la fin de 1815, il écrivait à ma mère, à la date du 14 décembre : « Ce n'est sûrement pas mon goût que j'ai écouté, me décidant à reprendre l'état ecclésiastique ; mais enfin il faut tâcher de mettre h profit pour le ciel celte vie si courte. Ce qu'on donne à Dieu est bien peu de chose, rien du tout, et la récompense est infinie. » La lettre suivante, qui lui fut adressée par l'abbé Carron, le 19 février 1816, montre quel était alors l'état de son esprit :

c( Que votre lettre m'a fait de bien, mon tendre fils , comme elle m'a fait verser de douces larmes. Je bénis de toute mon âme notre cher et divin maître des dispositions qu'il met en votre âme, et je le conjure de les y conserver : mais je crois, mon bien bon ami, qu'il n'est pas prudent de demander à Dieu des croix, et que nous devons nou';

borner à solliciter l'amour des souflrances, laissant à notre Dieu le soin de nous exposer à celles qu'il ne jugera pas au-dessus de notre faiblesse. Il n'y a pas eu de jour, je dirais mieux de moment, depuis votre départ où je n'aie prié de toute mon âme pour mon bien-aimé fils en J.-C. Dites à votre bon frère, en l'embrassant, que l'esprit d'égoïsme si répandu en France m'a bientôt gagné, et qii'il faudra bien qu'il me rende le trésor que je lui ai confié. — Pourquoi, mon Féli, cette vilaine mélancolie? Est-ce que le bon chrétien n'est pas comme dans un festin continuel? Est-ce que le simple souvenir de Dieu ne nous donne pas de la joie? Memor fui Dei et delectatus mm. Toutes nos (James sont ravies de votre aimable souvenir; les deux malades sont mieux; personne dans la maison qui ne parle de vous et qui ne vous bénisse : mais je défie tout le monde de vous aimer autant que vous aime votre bon père ,

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