DÉSIGNATION DES 01J\T\AGES
» Cet état ainsi arrêté, et sur l'interpellation de M. Blaize, M. Forgues déclare qu'il n'a aucune correction, aucune addition, aucun retranchement à faire aux œuvres de M. de La Mennais, qui sont la propriété de iW°" de Kertanguy, cl qu elles peuvent et doivent être réimprimées dans le dernier état oîi les a laissées l'auteur, sans que, de son côté, M°" de Rertanguy ou ses ayant-droit puissent rien corriger, ajouter ou retrancher à leur texte, ce qui est égalenaent reconnu par M. Blaize ès-nom.
» Kn conséquence, soit que M"' de Kertanguy en publie elle-même de nouvelles éditions, soit qu'elle transfère ses droits à cet égard à des tiers, les nouvelles publications de chacun des ouvrages dont il s'agit devront être, quant au texte, entièrement semblables à la dernière édition publiée du vivant et .N'o»/,"? tes yeux de M. de La Mennais, qui servira d'édition type, et dont un exemplaire, pour chaque œuvre, représenté à M. Forgues qui en a reconnu l'exactitude, demeurera déposé entre les mains de M* Bournet-Verron, notaire à Paris, pour servir de contrôle aux nouvelles publications.
w M"** de Kertanguy ou ses cessionnaires auront
le droit de publier ces ouvrages de la manière qu'ils jugeront convenable, ensemble ou séparément, à la condition toutefois de publier chacun d'eux intégralemer^t et conformément au texte des exemplaires déposés, sans aucune modification et sans y ajouter aucunes notes ni commentaires.
» Pour mettre M. Forgues à même de s'assurer de l'exécution desdites clauses, il devra être déposé par M°" de Rertanguy ou ses ayant-droit entre les mains de M. Forgues, un exemplaire imprimé de chacun desdits ouvrages, à chaque nouvelle édition qui en sera faite; ce dépôt aura lieu en la demeure de M. Forgues, rue de Tournon, n''^. M. Forgues sera tenu, dans la quinzaine de ce dépôt, de donner le bon à publier ou de faire connaître son refus; étant bien entendu que ce refus ne pourra être fait valablement que dans le cas où le texte de la nouvelle édition ne serait pas en tout conforme à celui de l'édition type déposée à M' Bournet-Verron.
» Dans le cas oii, à l'expiration de ce délai de quinzaine, M. Forgues n'aurait pas donné le bon à publier, ou fait connaître les motifs de son refus. M"' de Kertanguy ou ses ayant-droit seront autorisés de plein droit à faire la publication.
» M. Forgues reconnaît que, ce droit de surveillance excepté, tel qu'il est ci-dessus déterminé, il n'a pas le droit de s'immiscer dans la disposition que M""* de Rertanguy pourra faire des œuvres à elles léguées et dans leur publication par elle ou des tiers, si ce n'est dans le cas seul oii cette publication ne serait pas conforme aux conditions qui précèdent, auquel cas son intervention ne pourrait avoir d'autre objet que d'obliger M""^ de Rertanguy ou ses ayant-droit à se conformer auxdites conventions qui devront être imposées dans les termes des présentes à tous cessionnaires dans les traités à faire avec eux. »
M. Forgues a donc expressément reconnu que, de son chef, il n'a le droit de faire aucune correction, aucune addition, aucun retranchement au texte des ouvrages publiés avant la mort de M. de La Mennais, et que ces ouvrages doivent être imprimés dans le dernier état où celui-ci les a laissés. Or, comme dans ce dernier état, ainsi que je l'ai déjà remarqué, il y a des corrections, des additions, des retranchements de la main même de M. de La Mennais, ce fait explique clairement le sens de la disposition testamentaire qui confère à M. Forgues non pas le droit de modifier le texte, mais qui lui impose, au contraire, l'obligation de
veiller à ce que le texte soit absolument conforme à celui définitivement arrêté par M. de La Mennais. Cependant, au nom de M. Forgues, on a plus tard donné une interprétation toute différente de cette clause testamentaire.
Approchez, et venez, de toutes vos oreilles. Prendre part au plaisir d'entendre des merveilles.
Dans les conclusions soumises au tribunal de première instance de la Seine par son avoué, cet officier ministériel affirme que M. Forgues avait le droit et le decoir d'indiquer, pour les ouvrages déjà parus, les corrections et retranchements, et même de faire les additions qu'il croirait nécessaires.
M'Sénard, son avocat, a déclaré, à l'audience du 8 août 1856, qu'un droit absolu d'addition et de retranchement lai appartenait, et que s'il le limita de son plein gré et sans condition, c'est que l'exercice de ce droit nuisait aux traités que pouvait passer la famille '. De deux choses l'une : Ou M. Forgues n'avait rien à ajouter ni à retrancher, et il n'a pas eu à renoncer à un droit qu'il n'avait pas; ou, il était de son devoir d'ajouter et de retrancher et, dans ce cas, il aurait sacrifié à l'intérêt pécuniaire
' Gazette des Tribunaux (]\i 10 août 1856.
de la légataire universelle l'intérêt moral du testateur. Il ne peut sortir de ce dilemme dont bien certainement il n'accepte pas le dernier terme. — Comme les enfants, il y a des avocats terribles.
M. Paulin, son associé pour la publication des OEiwres posthumes, écrivait dans V Illustration, le 23 août de l'année dernière : « Vainement pour mieux faire comprendre quelle absolue juridiction il entend conférer à M. Forgues sur tout ce qui touche aux intérêts de sa gloire littéraire, La Mennais lui aura attribué la direction de toutes les réimpressions qui se pourront faire des ouvrages publiés avant sa mort ; vainement il aura élargi celte attribution (lu moyen de celte clause si extraordinaire, si exorbitante, pourrait-on dire, que M. Forgues et M. Forgues seul indiquera les corrections, additions ou retranchements à faire dans ces ouvrages qui sont, en définitive, tout La Mennais. Rien de tout cela n'aura suffi pour éclairer la légataire universelle '. »
Dans V Indépendance belge du 11 mai 1857, le
• Que M. Paulin ait pris occasion du procès dont il sera parlé plus loin, pour faire une réclame de librairie, il usait de son droit; mais il a eu tort de sortir de ses habitudes de modération et de s'oublier jusqu'à des injures. On s'est demandé : Pourquoi? Le voici. A la fin de 1855, il veut entre lui et moi
correspondant judiciaire représente M. Forgues comme investi du droit tout à fait exceptionnel de reviser toute publication des OEuvres complètes de La Mennais, en y indiquant les corrections , additions ou retranchements à y faire.
Je laisse au lecteur le soin de rechercher le motif de la contradiction qui existe entre la déclaration écrite du légataire particulier et les affirmations de l'avoué, de l'avocat, du libraire et du journaliste. Pour moi, je veux croire que ceux-ci ne connaissaient pas les conventions verbales que j'ai rapportées. Ils n'ont lu que le testament et ils l'ont interprété dans le sens littéral qui n'est pas le vrai. La même cause a produit la même erreur chez un homme dans le jugement duquel j'ai la plus grande confiance. Evidemment pour
un projet de traité pour la cession de la plus grande partie des ouvrages de M. de La Mennais, qui appartiennent à ma sœur. Nous ne pûmes nous entendre, et le traité ne fut pas conclu. En a-t-il gardé rancune? Je ne puis attribuer à un autre motif les gros mots de V Illustration. La vengeance qui était le plaisir des Dieux, agite aussi quelquefois, il paraît, la grande âme de certains libraires. Les honnêtes gens ne répondent pas à des attaques de ce genre; il ne convient d'y opposer que le dédain. Nous laissons à M. Paulin le cliamp libre sur le terrain où il s'est placé ; qu'il y prenne à son aise ses ébats, nous nous respectons trop pour y des- Cfucire.
bien juger un procès, il faut avoir sous les yeux toutes les pièces : tant pis pour le plaideur qui néglige de les produire. Quanta M. Forgues, il me paraît impossible qu'il ait changé d'avis depuis le 25 août 1855, lorsque, sur mon interpellation, il m'a déclaré qu'il n'avait à faire aucune correction , aucune addition , aucun retranchement. Sa propre interprétation du testament est décisive, et je ne le rends pas responsable des aberrations qu'on lui prête. Il n'est pas un homme sensé qui puisse admettre que M. de La Mennais ail entendu donner à qui que ce soit le droit de modifier ses écrits. S'attribuer cette prétention serait un acte de démence : Rideam vanitntem an exprobrem cœcitatem ?
Quels seraient donc les titres du légataire particulier au pouvoir exorbitant revendiqué pour lui de reviser les œuvres de l'éminent théologien , du grand philosophe , de l'écrivain par excellence, du savant qui possédait, à un si haut degré, toutes les branches des connaissances humaines?
M. Forgues est un littérateur distingué, spirituel. Connu particulièrement sous le pseudonyme â'Old Nick, — le vieux Nicolas, — sobriquet du diable dans les montagnes de l'Ecosse, — il a pu-
blié Lespeiites misères de la vie humaine, livre illustré par Granville, amusant par le texte et surtout par les images. Il a imprimé Jane Eijre ou les Mémoires d'une institutrice, imitation de Currer Bell, qui n'a pas fait oublier l'original. Il a donné une compilation intéressante, La Chine ouverte, titre un peu prétentieux, lorsqu'on a lu les souvenirs de voyage de M Hue et qu'on voit les efforts que la France et l'Angleterre font en ce moment pour pénétrer chez ce beau Ténébreux qui s'appelle le Céleste Empire. Après la révolution de Février, M. Forgues écrivit dans le National, ce vaillant champion de la République, mort au champ d'honneur, des articles sur la politique étrangère. Je ne puis en apprécier la valeur, n'étant pas initié aux secrets de la diplomatie, mais ils furent généralement moins remarqués qu'un fameux article publié dans la même feuille sur les prophéties du marquis de la Gervesais ', mousquetaire gris et
' M. Magon de la Gervesais, d'une ancienne famille de Saint-Malo, a eu quelques relations avec M. de La Mennais. Cet homme singulier avait passé sa jeunesse à adorer platoniquement la princesse de Bourbon et le reste de sa vie à faire des livres qui ne se vendaient pas. 11 a laissé une dizaine de volumes sur la politique, l'économie sociale, etc. En 1836, il venait souvent partager avec mes frères et moi notre dîner d'étudiants. 11 parlait toujours par aphorismes et nous amu-
amant en tout bien tout honneur de la princesse Louise de Bourbon dont il — le marquis — a édité les lettres avec une préface du palingénésique Ballanche. Ajoutons à cette nomenclature quelques traductions de romans anglais et de bons articles de critique littéraire insérés dans la Revue britannique, la Revue des Deux-Mondes et dans d'autres journaux. Si considérables et variés que soient ces titres, j'avoue qu'il ne me paraissent pas suffisants pour autorisera. Forgues à corriger V Essai sur l'Indifférence , à retrancher aux Paroles d'vn Croyant, et à terminer V Esquisse d'une philosophie. Aussi, pour assurer, contre toutes les chances possibles, l'exacte et intégrale reproduction des ouvrages de M. de La Mennais publiés avant sa mort, revus, corrigés et augmentés parlui, j'en ai collationné, de concert avec M. Forgues, un exemplaire
sait de ses saillies; émettant force paradoxes d'esprit et de langage et inventant des mots extraordinaires pour exprimer ses idées qui ne l'étaient pas moins. J'ai retenu sa classification des femmes. M. de Maislre les a divisées en dames, en femmes et en femelles. M. de la Gervesais en avait fait quatre catégories ; les natures, les miniatures, les créatures et les caricatures. En fait de natures, disait-il, je n'en ai connu qu'une seule, c'était VÊtre; il désignait ainsi la princesse Louise; les miniatures sont assez rares; les créatures le sont beaucoup moins; quant aux caricatures, le nombre en est infini. Cet liomme-là avait bien de l'esprit pour un prophète.
qui doit servir d'édition type pour les impressions à faire et j'en ai effectué le dépôt à W Bournel- Verron. Dieu le conserve en sa digne garde î
Résumons-nous. Le droit et le devoir de la légataire universelle est d'imprimer ensemble ou séparémenl tous les ouvrages de M. de La Mennais dont elle est propriétaire, à la condition de publier chacun d'eux conformément au texte de l'édition type déposée, qui est celle définitivement arrêtée par l'auteur.
Le droit du légataire particulier, par rapport à ces ouvrages, est d'en surveiller la publication et son devoir est de s'assurer qu'elle est en tout conforme, quant au texte, à l'édition type ; sans qu'il puisse y apporter, de son chef, aucune modification.
En ce qui concerne les œuvres posthumes , M. Forgues a le droit de faire parmi les papiers, autres que ceux d'affaires, qui lui ont été légués, lesquels papiers sont exclusivement ceux qui lui ont été délivrés [lar la légataire universelle, le choix de ce qui doit en être publié, en se conformant quant à cette publication et à l'époque à laquelle elle doit être faite, aux instructions verbales qui lui ont été données par M. de La Mennais. Il ne peut rien y ajouter, et spécialement il lui est
interdit de publier les correspondances qui sont dans les mains des tiers, lesquelles ne sont pas comprises dans les papiers qu'il tient de la libéralité du testateur.
Le choix à faire parmi ces papiers implique-t-il le droit du légataire particulier de modifier le texte de ceux qui doivent être publiés? Non , évidemment, caries écrits de M. de La Mennais ne seraient plus l'expression exacte de sa pensée; ils ne rempliraient plus le but qu'il s'est proposé en réunissant lui-même celles de ses correspondances auxquelles il a voulu donner le caractère ô'œuvres posthumes, reconnues par lui et dont il a accepté la responsabilité ; but qu'il a pris soin d'indiquer ainsi qu'on le verra dans le chapitre suivant. Les instructions verbales que M. Forgues a reçues ne peuvent aller jusqu'à l'autoriser à substituer ses appréciations particulières à celles de l'illustre écrivain. Elles se bornent, quant aux textes, à retrancher quelques personnalités échappées à M. de La Mennais et dont il a regretté la vivacité. C'est , du moins, ce que M. Forgues a déclaré à M. A. Barbet et à moi , en spécifiant la personne que M. de La Mennais avait en vue, lorsqu'il a fait cette recommandation.
Quant aux ouvrages posthumes autres que les
correspondances, ils doivent être reproduits sans correction, addition, ni retrancheraent. I.e légataire particulier n'est donc que l'éditeur des œuvres posthumes de M. de La Mennais; cette qualification qu'il a prise dans les volumes déjà parus exprime parfaitement le caractère de la mission honorable qui lui a été donnée, mission de confiance qu'il remplira jusqu'au bout, je n'en doute pas, avec zèle et loyauté.
Aussi j'appelle son attention sur quelques erreurs qui se sont glissées dans les volumes publiés :
1° M. Barbet, l'exécuteur testamentaire, a signalé, dans le tome T'des œuvres posthumes, une dédicace qui n'est pas dans le manuscrit collationné.
2" Dans le tome IV, un passage important du paragraphe XCIlï a été supprimé ;
3" Le texte du paragraphe XCVII a été modifié malheureusement; tel qu'il est imprimé, il fait dire une absurdité à M. de La Mennais.
J'espère que M. Forgues trouvera ces remarques fondées et en appréciera la poitée. Si je me suis trompé, je lui aurai fourni l'occasion de donner d'utiles explications '.
' A la page 73 du tome IV, M. Forgues a plaoo mie note
J'ai exposé les mesures qui ont été prises par M. Barbet et par moi , comme mandataire de M°" de Kertanguy pour protéger, contre toutes les éventualités, la grande personnalité de M. de La Mennais. Nous avons la conscience d'avoir rem-
qui ressemble à une critique indirecte de M. de La Mennais. « Il n'est pas reçu chez nous, dit-il, que le Pentateuque n'est pas tout entier de Moïse, contrairement à ce qui est formellement établi par l'exégèse allemande. »
Si chei nous veut dire : les catholiques, M. Forgues, a raison ; mais il en est de même des protestants allemands. En effet, les uns et les autres ont leur foi religieuse basée sur l'ordre surnaturel et l'autorité divine des Écritures. Hors de là, il est admis en France comme en Allemagne que Moïse n'est pas l'unique auteur du Pentateuque, ni même de la Genèse. Sans rappeler les travaux si concluants de la philosophie du dix-huitième siècle et des érudils de nos jours dont le nom ne se termine pas en us, je citerai Cuvier qui, dans son Discours sur les révolutions de la surface du globe, dit qu'il suffit de lire la Genèse pour s'apercevoir qu'elle a été composée en partie avec des morceaux d'ouvrages antérieurs à Moïse. Les contradictions du Lévitique et du Deutéronome ont été signalées chez- nous bien avant que les Allemands nous en aient avertis, lielativement à ce dernier livre, il n'est pas besoin de recourir à nos voisins pour savoir qu'il n'appartient pas tout à Moïse, car il indique comment il est mort et où il a été enterré, et on ne voit pas qu'il ait pris la peine de ressusciter pour nous l'apprendre.
Ce que M. de La Mennais n'admet pas, et, en cela, il est d'accord avec beaucoup de bons esprits, c'est que la Genèse
pli notre devoir envers lui. M' Thomas, avoué près le tribunal de première instance, et M* Bournet- Verron, notaire, chargés avec nous de la liquidadation de la succession, nous ont secondés, chacun dans ses attributions légales, de leur précieux concours. Je saisis avec bonheur cette occasion de leur renouveler l'expression de notre gratitude.
soit simplement un ensemble de mythes, pour parler le langage de l'exégèse biblique. Ainsi qu'un écrivain très-compétent l'a observé, la plume qui a écrit les Provinciales serait nécessaire pour montrer à nu les étranges conséquences de cette théologie fantastique qui cherche à réhabiliter Judas, et dont le précurseur français, Richard Simon, prêtre de l'Oratoire, date du siècle de Louis XIV. — E. Quinet, UEuv. compl. t. III. Examen de la vie de Jésus.