‹ Essai biographique sur M.F. de La MennaisChapitre 8 sur 12 · CODICILLE ANNONCÉ PAR MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CODICILLE ANNONCÉ PAR MON TESTAMENT

« Par mon testament en date du vingt-huit décembre mil huit cent cinquante-trois, j'ai déclare que mes papiers, autres que ceux d'aflaires, et que

l'on trouvera en partie renfermés dans une caisse, en partie dans les armoires de la bibliothèque non vitrée de mon cabinet, devraient être rerais à la personne que je désignerai par un codicille, la- (|uelle en disposerait en toute propriété; j'ai déclaré en même temps qu'aucun de mes ouvrages déjà publiés au moment de ma mort ne pourrait être réimprimé que sous la direction de cette même personne, laquelle indiquerait les corrections, additions ou retranchements à y faire; exceptant toutefois desdits ouvrages qui devront devenir, aux termes de mon testament, la propriété de madame veuve Elie de Kertanguy, ma légataire universelle, celui qui a pour titre : Discussions critiques et pensées diverses sur la religion et la philosophie, ainsi que les articles insérés par moi dans divers journaux, que je joins au legs de mes papiers.

y> En conséquence de cette disposition, je déclare que M. Emile Forgues, demeurant actuellement rue de Tournon, n° 2, est la personne à laquelle j'entends que ces papiers soient intégralement remis, m'en rapportante lui pour le choix de ce qui devra en être publié, aussi bien que pour l'époque de cette publication, concernant laquelle mes intentions lui sont d'ailleurs connues parles

instructions que je lui ai verbalement données.

» A cet effet, je l'institue en tant que de besoin, par le présent codicille, légataire en toute propriété desdils papiers, ainsi que de l'ouvrage intitulé : Discussions critiques et pensées diverses sur In religion et la philosophie, et des articles insérés p^r moi dans divers journaux; j'entends également que, des bénéfices qui pourront résulter de la publication de ces papiers et écrits, la moitié appartienne à ma petite-nièce, mademoiselle Augustine de Rertanguy, à moins qu'elle ne se lasse religieuse, auquel cas le présent legs retournerait à sa mère ; quelle que soit celle des deux qui se trouve légataire, elle n'aura le droit d'intervenir en rien de ce qui concerne ladite publication, ni d'exiger de M. Emile Forgues aucune justification du produit, sa simple déclaration devant, par ma volonté expresse, tenir lieu de tous comptes pour le règlement des bénéfices à partager.

» Dans le cas où M. Emile Foraues viendrait à décéder avant que la publication mentionnée cidessus fut ou comaiencée ou terminée, lesdit^^ papiers et autres écrits que je lui lègue par le présent , seront remis à M. Adrien Benoît- Cbumpy, qui en deviendra légataire à son tour el

en disposera au même titre que M. Emile Forgues.

)) Fait, écrit, daté et signé par moi. Paris, ce trente décembre mil huit cent cinquante-trois.

« Signé : F. -Robert de La Mennais. »

Ces dispositions testamentaires ont donné lieu à diverses interprétations. Avant d'entrer, à cet égard, dans les explications nécessaires, disons un mot des anciens amis.

La mort de l'illustre écrivain avait causé au parti royaliste et catholique une vive irritation. Tant qu'il avait vécu, on avait eu quelque espoir de le surprendre; mais les intrigues les plus actives ourdies autour de lui n'avaient servi qu'à prouver son inébranlable persistance dans les sentiments qui l'avaient animé pendant la dernière partie de sa vie. M. de La Mennais mort n'était plus qu'un ennemi dont il fallait à tout prix se venger. Il laissait des œuvres posthumes, des correspondances nombreuses; il importait de s'en emparer dans un but que l'on ne prenait même pas la peine de dissimuler. Je ne puis pas dire maintenant tout ce que je sais à cet égard. On espérait trouver dans les nombreux papiers de mon onde des pièces dont on se serait servi contre lui.

II est si facile de détourner les choses de leur sens véritable, en tronquant les textes, en les falsifiant, en les inventant au besoin.

Parmi les correspondances, il y avait, et on le savait, des documents qui pouvaient fort embarrasser certaines personnes, et qui, en outre, étaient propres à dévoiler les manœuvres secrètes qui, h l'époque des affaires de Rome, avaient exercé une influence sur les décisions du chef de l'Eglise. La plupart de ces documents n'étaient plus dans les mains de M. de La Mennais à l'époque de son décès; il avait eu la bonté de me les donner, ainsi qu'une partie de sa correspondance et des manuscrits que je publierai. Il y avait aussi plusieurs chapitres inédits de son Esquisse d'une philosophie et surtout Vlntroduction de Dante, expression de sa dernière pensée en même temps que l'explication de sa mort en dehors de la communion catholique, que l'on tenait à faire disparaître.

J'ai été surpris de voir quelques personnes sur le dévouement desquelles \L de La Mennais croyait avoir le droit de compter, s'associer plus ou moins directement à ces menées. Il a été dans sa destinée de faire des ingrats. « Louer la personne qu'on aime, a-l-il dit quelque part, est une manière de se louer. « On pourrait dire aussi que souvent nos

amitiés se rapportent moins à ceux ijui paraissent en être l'objet qu'à nous-itiémes. Quand l'intérêt n'en est pas le principal motif, la vanité y cherche son prolU. Comme le soleil, la gloire rayonne et illumine tout ce qui se trouve dans sa sphère. Voilà pourquoi elle a tant de flatteurs. Mais les vapeurs qui s'élèvent de la terre obscurcissent-elles la splendeur de l'astre, les habiles se retirent et la crainte glace les timides.

Les bons quelquefois ont de ces défaillances du cœur. Lorsque Jésus fut saisi par les soldats, ses disciples qui lui avaient promis de mourir avec lui, l'abandonnèrent et s'enfuirent. Pierre luimême qui avait dit : Quand tous se scandaliseraient de vous, moi je ne me scandaliserai jamais ; Pierre renia trois fois le Maître et jura qu'il lie connaissait pas cet homme.

M""' deKertanguy, qui habite la Bretagne, ne pouvait prolonger son séjour à Paris; elle me pria de la représenter dans la liquidation de la succession. J'acceptai avec d'autant plus d'empressement que ma sœur, par une délicatesse de senliments qui a toujours dirigé sa conduite, avait voulu renoncer à la position privilégiée qui lui était faite, au détriment des autres membres de la famille, et que c'était sur mes instances et

après une longue résistance de sa part qu'elle s'était décidée à accepter pour elle et pour ses enfants le bénéfice du testament. Le choix de son mandataire contraria singulièrement les anciem nmis ; ils savaient que je ne me prêterais pas à leurs desseins; que je ne leur livrerais pas, après sa mort, M. de La Mennais que j'avais défendu contre eux de son vivant. Ils cherchèrent à m'éloigner. Ce résultat obtenu, on comptait sur l'imprévu et les difficultés que l'on aurait suscitées à M. Barbet, le seul des exécuteurs testamentaires désignés qui avait accepté sa mission. Cette intrigue échoua comme les autres, et, au grand déplaisir de la coterie ultraniontaine, j'ai pu aider M. Barbet à snuvegaider les intérêts les plus chei's de mon oncle.

La liquidation de la succession fut longue et laborieuse, à cause du très-grand nombre de papiers à examiner et à classer. On en fil trois parts : papiers d'affaires appartenant à la légataire universelle ; papiers à délivrer au légataire particulier ; papiers à détruire. Ces derniers se composaient exclusivement de lettres ou de projets se rapportant à des matières religieuses ou politiques, et qui ne pouvaient être conservés sans inconvénient pour leurs auteurs. M. de La Mennais

avait l'habitude de conserver toutes les lettres qui lui étaient adressées. Or, beaucoup de personnes qui avaient, à si juste titre, confiance dans son caractère et ses lumières, lui écrivaient pour lui demander des conseils ou lui exposer leurs idées. M. Barbet et moi nous pensâmes qu'il y aurait un véritable abus envers les signataires à remettre ces lettres à un tiers, et il Fut décidé qu'apiès un nouveau triage fait de concert avec M. Forgues, elles seraient détruites, et c'est ce qoii a eu lieu avec son assentiment.

Les papiers à délivrer au légataire particulier se composaient :

1° Des ouvrages suivants : Traduction de la Divine Comédie avec une inlroduv.lion. — Discussions critiques et Pensées diverses sur la religion et la philosophie, nouvelle édition avec des notes manuscrites. — Du Procès d' Avril et de la République. — - Pensées sur la vieillesse ;

2° De lettres ou de copies de lettres écrites par M. F. de ï.a Mennais ;

3° De correspondances et documents divers.

Pour assurer contre les éventualités de perte, de détournement ou de disparition des manuscrits, la publication des œuvres posthumes, et aussi pour conserver les droits de M""" de Kertan-

guy et ceux de M. Benoît-Charapy substitué à M. Forgues dans le cas où celui-ci viendrait à décéder avant d'avoir commencé ou terminé la publication, M. Barbet et moi nous fîmes faire, d'accord avec M. Forgues, deux copies de la Traduction de la Divine Comédie et de l'introduction, des Discussions critiques et Pensées diverses sur la religion et la philosophie, du Procès d Avril et de la liépubliqne et des Pensées sur la vieillesse. Ces copies collationnées et signées pe^r M. Barbet, M. Forgues et moi, furent remises aux [larties intéressées. Elles présentaient le double avantage d'assurer la publication de ces ouvrages et de permettre à l'exécuteur testamentaire d'en contrôler la publication.

Les correspondances ne furent pas copiées; cette mesure eût nécessité un travail de plusieurs mois, et j'y vis, pour mon compte, une grande difficulté matérielle. D'ailleurs, je l'avoue, je n'attacbe pas à cette partie des œuvres posthumes une importance à beaucoup près égale à celle des autres ouvrages ; non pas que ces correspondances n'offrent un grand intérêt comme tout ce qui est sorti de la plume de M. de La Mennais et qu'elles ne doivent être très-utiles pour faire connaître ses sentiments intimes aux diverses époques de sa vie; mais, en définitive, c'est d'après ses livres qu'il sera jugé

et ses idées se justifient d'elles-mêmes et elles suffisent parfaitement pour expliquer les variations plus apparentes que réelles qui se sont produites dans sa carrière philosophique et politique. Ce sombre génie, comme l'appelait dernièrement le correspondant de V Indépendance belge , est l'esprit le plus clair, le plus net, le plus logique du xi\* siècle ; seulement il faut prendre le temps de le lire et de l'étudier. Toutefois, pour empêcher que l'on put, à une époque plus ou moins éloignée, attribuer à la succession des pièces étrangères, tous les papiers, même les plus insignifiants, remisa M. For^çues, furent cotés et paraphés par le notaire.

Après avoir pris une garantie pour la publicité à donner aux œuvres posthumes, mon devoir était d'en faire autant pour les ouvrages déjà publiés et leurs parties inédites, La veille de sa mort, M. de LaMennais, dans l'esprit duquel on avait fait naître quelques inquiétudes sur les tentatives qui pourraient être faites auprès de M""" de Kertanguy pour l'empêcher de faire imprimer quelques-uns de ses ouvrages, voulut ajouter lui-même, à cet effet, une disposition à son testament. Les forces lui manquèrent et il pria M. Henri Martin d'écrire sous sa dictée la pièce suivante qu'il signa :

«Ayant essayé de porter sur mon testament la disposition présente et n'ayant pas pu , je prie MM. Auguste Barbet et Henri Martin de recevoir ma déclaration pour en faire l'usage opportun qui sera bon ; et cette déclaration est que ma volonté est que si ma légataire universelle, sans le consentement de laquelle aucun des livres que je lui ai alloués ne peut être imprimé, venait à refuser ce consentement pour l'impression d'aucun d'eux, mes exécuteurs testamentaires auront droit de la contraindre et je leur en impose le devoir.

» Paris, ce vingt-six février mil huit cent cinquante-quatre.

» Signé : F. -R. de La Mennais »

Au bas est écrit .

« Certifions d'honneur avoir entendu M. de La .Mennais exprimer la volonté ci-dessus et la dicter à M. Henri Martin qui l'a écrite et, après lecture, M. de La Mennais a signé,

» Ce vingt-six février mil huit cent cinquantequatre.

» Signé : Armand Levy,

17, rue delEst;

» Joseph MONTANELLI,

27, rue de l'Arcade. »

— td:

C'est ici le lieu d'expliquer une disposition du testament et du codicille de M. F. de La Mennais, qui, au premier abord, paraît véritablement in concevable. On sera moins surpris quand on saura que ce n'est pas M. de La Mennais qui a rédigé ses à dispositions testamentaires. Il avait confié ce soin un avocat de ses amis, qui, avec la meilleure foi du monde, pour éviter toute contestation , assurer sa liberté d'action au légataire particulier et remplir amsi les intentions et sauvegarder l'intérêt moral de M. de La Mennais, s'était servi d'expressions peut-être un peu trop générales. Mon oncle qui, au dire du célèbre jurisconsulte Pardessus, s'entendait mieux à faire des livres que des affaires, avait accepté cette rédaction qui, d'ailleurs, dans son esprit comme chez celui qui en était l'auteur, ne pouvait pas laisser le moindre doute sur le sens qu'on doit lui attribuer.

« Aucun de mes ouvrages publiés avant ma mort, lesquels appartiendront à ma légataire universelle, est-il dit dans les actes, ne pourra être réimprimé que sous la direction de M. Forgues qui indiquera les corrections, additions ou retranchements à y faire. »

M. de La Mennais a-t-il voulu armer son légataire particulier du droit d'apporter, de son chef,

une modiûcation quelconque au texte d'ouvrages imprimés depuis plusieurs années, revus et corrigés par lui, à chaque impression nouvelle? Non, certainement. Le droit de M. Forgues est limité à indiquer les corrections, additions ou retranchements opérés par M. de La Mennais lui-même, corrections, additions ou retranchements qui existent, en efîet, de la main de l'illustre écrivain, soit sur des exemplaires déjà imprimés qui se sont trouvés ■ dans sa bibliothèque, soit dans des manuscrits qui ajoutent à certains ouvrages et notamment à l'Esquisse d'une philosophie.

M. Forgues a reconnu formellement que tel est le sens à attribuer à la disposition dont il s'agit, et ceci résulte de conventions verbales passées le 25 août 1855, et dont voici les termes :

« Entre les soussignés A. Blaize, mandataire de ^jme ^Q Rertana;uv, etc., et M. Paul-Emile Daurand Forgues, etc., a été dit et convenu ce qui suit :

)) Par son testament, M. de La Mennais a stipulé que tous ceux de ses papiers qu'il y a indiqués, seraient remis à la personne qu'il désignerait dans un codicille, et qui en disposerait en propriété; qu'aucun de ses ouvrages publiés avant sa mort, lesquels appartiendraient à sa légataire universelle.

ne pourrait être réimprimé que sous la direction de la même personne qui indiquerait les corrections, additions ou retranchements à y faire. Par son codicille, en date du trente décembre mil huit cent cinquante-trois, enregistré, et déposé à M^ Bournet-Verron avec ledit testament, M. de La Mennais a déclaré que la personne qu'il s'était réservé de désigner, était M. Forgues, l'un des soussignés; c'est donc lui que concerne la disposition ci-dessus, rappelée du testament relativement à la réimpression des œuvres de M. de La Mennais, publiées avant son décès.

» M"* de Rertanguy étant dans l'intention soit de rééditer les ouvrages dont le testament de M. de La Mennais lui attribue la propriété, soit do transmettre à des tiers son droit de propriété sur ces œuvres, a fait connaître cette intention à M. Forgues, et les présentes ont pour objet de régler et de déterminer leurs droits respectifs à cet égard.

» A cet effet, les soussignés ès-noms ont d'abord dressé ainsi qu'il suit 1 état des œuvres publiées de M. de La Mennais, auxquelles s'applique la disposition dont il s'agit; ce sont celles dont renonciation suit ;

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