INTRODUCTION XXVII
l'intérêt passionné pour l’art qui l’a conduit à reprendre la tentative de Baumgarten, sans cependant exagérer l'inaptitude esthétique de notre philosophe, en qui il ne faut pas voir uniquement l’ascétique auteur de la Critique de la Raison pratique, mais qu'il faut se représenter, d'après le beau portrait qu'a tracé de lui Herder dans les Humanitülsbriefe, comme un littérateur très prisé, un conférencier très couru, un causeur et un homme du monde très recherché, qui s'intéressait à toutes les manifestations de l'esprit humain, qui nourrissait ses théories de faits empruntés à tous les domaines de la science, « à l'histoire de l'humanité, à l'histoire des peuples et de la nature, aux mathématiques et aux sciences expérimentales », à qui, selon le mot de son illustre disciple et adversaire, rien de ce qui était digne d’être connu n'était indifférent. Le problème du Beau et de l'art ne pouvait lui avoir échappé, bien avant qu'il conçût la Critique du Jugement et, ce qui le prouve irréfutablement, ce sont les Observations sur le sentiment du Beau et du Sublime, publiées en 1764, qui lui valurent d'être appelé le La Bruyère de l'Allemagne; c’est le programme de son cours de 1765-1766, où, à côté de la critique de la raison, il se proposa de traiter de la critique du goût, c’est-à-dire de l'esthétique ; c'est enfin la lettre du 21 février 1772, adressée à Marcus Herz. Sans doute, les Observations ne peuvent en aucune façon être considérées comme les avant-coureurs de la Critique du Jugement, puisque Kant y traite du sentiment du Beau comme d'un sentiment entièrement empirique, plus délicat seulement que les sentiments pathologiques, et que le principal intérêt de cet opuscule réside dans des observations anthropologiques. Sans doute, les termes dont il se sert dans le programme, montrent, d'autre part, qu'il conçoit la critique du goût, selon l'exemple de son maître Baumgarten, comme une science auxiliaire de la logique, et estime-t-il encore dans la lettre à Herz, que le sentiment, le goût et le désir sensible, inséparablement unis, appartiennent au domaine de la raison pratique. Mais, en tout cas, ces faits nous empêchent d'attribuer la composition de la Critique du Jugement uniquement à l'esprit du système et nous montrent Kant, dans la période anté-critique, moins éloigné de toute préoccupation relative à l’art et au Beau, qu'on ne le prétend communément. Une note de la Critique de la Raison pure nous renseigne sur la position prise par Kant, en 1781, en face du problème du goût. De même que Hume l’a réveillé de son sommeil dogmatique pour la question de la valeur de la connaissance à prioritique, il est extrèmement probable que ce sont les Anglais, — Hutcheson, Home et surtout Burke, — qui l'ont mis sur la piste de l'erreur commise par
Baumgarten relativement à la valeur des règles du goût : «les sources des règles ou des critères du Beau étant empiriques, elles ne peuvent jamais servir de lois «& priori propres à diriger le goût dans ses jugements, c’est bien plutôt le goût qui est la véritable pierre de touche de l'exactitude des règles ». À ce moment, le raisonnement de Kant est évidemment celui-ci : il ne pourrait y avoir de véritables règles du goût que si celui-ci était une fonction de l'entendement; or, le goût est une fonction du sentiment et est condamné, par conséquent, à rester arbitraire et contingent; done, il ne saurait y avoir ni science ni critique du goût, puisque science et critique ne traitent que de l'universel et du nécessaire. Cependant, dès la deuxième édition de la Critique de la Raison pure, parue en 1787, Kant éprouve le besoin de corriger sa note : les règles ou critères du goût ne sont plus empiriques que dans leurs sources principales et sont seulement incapables de servir à des lois a priori déterminées. Puis, dans la lettre du 18 décembre 1787, à Reinhold, changement radical de point de vue : Kant a découvert que la Critique du goût a des principes à priori tout comme les deux Critiques antérieures, et enfin, dans la lettre du 42 mai 1789, au même Reinhold, cette Critique du goùt est devenue une partie d'une œuvre, appelée du nom qu'elle a conservé, Gritique du Jugement.
Comment la découverte s’est-elle opérée, quelles sont les racines de l'Esthétique de Kant? J'en aperçois nettement trois. Tout d'abord, sa conception de la sensibilité, et comme source du connaître et comme source des émotions. Comme source du connaître, Kant l’a séparée nettement, dans sa Dissertation inaugurale, en tant que réceptivité, de l’entendement, en tant que spontanéité. Il a affirmé que la différence, entre le sensible et lintellectuel, n’est pas une différence de degré, mais une différence de nature, et, à y regarder de près, cette distinction seule suffit à ruiner toute la conception du Beau de. l’école de Leibnitz. La définition, qui fait du Beau une connaissance confuse et sensible du parfait, devient, en effet, contradictoire, puisque, si la connaissance du Beau est sensible, elle ne saurait atteindre le parfait, qui est un concept intellectuel, et que, si le Beau est une connaissance du parfait, il ne saurait être une connaissance sensible. D'autre part, Kant, après n'avoir reconnu avec Leibnitz et Wolff que deux grands domaines de l’âme humaine, le domaine de l’entendement et le domaine de la volonté, et après avoir subordonné le sentir à ce dernier, —dans les « Recherches sur la clarté des fondements de la théologie et de la morale naturelles, dans la lettre citée à Marcus Herz, dans deux notes de la Critique de la Raison pure et de la