INTRODUCTION XXIX
Critique de la Raison pratique, — arrive, à la fin de 1787, à la conviction que la faculté d'éprouver du plaisir et de la peine constitue une manifestation originale, une énergie spécifique de l'âme humaine. Cette constatation faite après, et vraisemblablement, d'après Mendelssohn, Kant devait nécessairement et naturellement s'imposer pour tâche, de chercher, pour la faculté nouvellement découverte, des principes a priori, analogues à ceux qu'il avait trouvés pour la faculté de connaître et la faculté de désirer, et c’est là, en effet, la fin première et essentielle de la Critique du goût.
La seconde racine de l'Esthétique de Kant est sa conception du sentiment intelligible moral. Pour agir, pour déterminer la volonté comme principe subjectif, pour pouvoir devenir mobile, la loi morale doit nécessairement pouvoir être sentie. Pour cela, il faut qu'il y ait un sentiment intelligible, pouvant être connu @ priori et ce sentiment existe en effet, c’est le sentiment du respect. « Cest ici le premier, et peut-être le seul cas, où il nous soit permis de déterminer par des concepts & priori le rapport d’une connaissance (qui vient ici de la Raison pure pratique), au sentiment du plaisir ou de la peine.» Démontrer qu'il est un autre cas où il nous est permis de déterminer, par des concepts «& priori, le rapport d'une connaissance, — qui ne vient ni de la Raison pure pratique, ni de la Raison pure spéculative, mais bien de la faculté de juger, — au sentiment du plaisir ou de la peine, n'est-ce pas là l’objet même de la Critique du Jugement? De plus, la Morale kantienne exigeait impérieusement un complément. Kant avait affirmé, dans la Critique de la Raison pratique, le primat de la raison pure pratique sur la raison pure spéculative. Or, la philosophie théorique et la philosophie pratique, tout en reposant sur les « concepts spécifiquement différents » de la nature et de la liberté, ont un territoire commun : l'ensemble des objets de toute expérience. Malgré l’abîime qui sépare les concepts de la nature et de la liberté, il faut que la liberté, grâce à son primat, puisse réaliser dans cet ensemble des objets de toute expérience, qui constitue la nature, le but posé par ses lois. La Critique de la Raison pratique se borne à poser le problème : la Critique du Jugement essayera de le résoudre définitivement.
La troisième racine spéculative de l'Esthétique de Kant est sa conception de la finalité. Après n'avoir admis pour l'explication du monde de l'expérience que le principe de causalité, et, après avoir semblé exclure la finalité de toute la sphère du connaître, Kant montre, dans l'Appendice à la Dialectique transcendentale, que la finalité est un principe euristique et régulateur, dirigeant l’en-
tendement vers «ce foyer imaginaire d'où les concepts ne partent pas réellement. mais qui sert à leur donner la plus grande unité avec la plus grande extension » ; c'est une Idée de la Raison, grâce à laquelle nous pouvons nous retrouver au milieu des innombrables séries de phénomènes qui constituent le monde extérieur, et envisager l'univers comme prédéterminé par l'Intelligence suprème pour notre intelligence. Nous savons de plus que, pour Kant, la morale tout entière constitue ce qu'il appelle «une doctrine pure de fins », et que, pendant cette même année 1787, où il a découvert le principe à priori du sentir, il a composé pour le Mercure de Wieland un travail sur l'Emploi des Principes téléologiques dans la Philosophie. I soutient dans cet opuseule, d'une part, — conformément à sa conception de la finalité comme principe régulateur, — que dans la science de la nature, on doit suivre aussi longtemps que possible l'explication naturelle, empirique et phy sique, suivant la liaison des causes et des effets, mais qu'arrivée à la dernière cause d'explication fondée sur l'expérience, l'investigation se trouve infailliblement arrêtée, si elle n’a pas recours à un principe d'explication supérieur, dépassant l'expérience, au principe métaphysique de la liaison finale. D'autre part, il y définit les organismes des êtres matériels qui ne sont possibles que par le rapport de tout ce qui y est contenu, comme fin et moyen réciproques. La finalité est une fonction, une Idée de la raison : « Des fins ont toujours rapport à une raison, que ce soit notre propre raison Où une raison étrangère ».
La reconnaissance de la sensibilité, comme essentiellement différente, en tant que source du connaître, de l’entendement, comme indépendante, en tant que source des émotions, des domaines de la connaissance et de l’action; la reconnaissance, dans le sentir, d'une sphère intelligible et à prioritique et le primat de la raison pratique; la conception de la finalité comme Idée régulatrice et euristique et de l'organisme, comme explicable seulement par le rapport de tout ce qui y est contenu comme fin et moyen réciproques, voilà donc les trois racines de l'esthétique de Kant. Comment maintenant ces trois racines se sont-elles réunies, comment en à jailli, telle qu'une plante vivante, le système esthétique de notre auteur, comment la Critique du goût est-elle devenue la Critique du jugement?
Le problème que soulève cette question se pose précisément dans les termes que voici: Kant, à la fin de 1787, a-t-il prévu le rôle prédominant que joue la faculté de juger, die Urtheülskraft, dans son système définitif? M. Benno Erdmann, qui, dans son Introduction à son édition de la Critique du Jugement (Voss, 1884) a