INTRODUCTION XXXV
teront dans la Critique du Jugement. Le Jugement, après n'avoir été, jusque dans la lettre à Reinhold, qu'un rouage secondaire, devient la maîtresse pièce de tout le système. Kant le subdivise en Jugement déterminant et en Jugement réfléchissant, et ce Jugement réfléchissant hérite de tout ce qui a été attribué, dans la Critique de la Raison pure, et dans le traité sur l'Emploi des principes téléologiques dans la philosophie, à la raison. Ge n’est plus la raison à qui incombe la tâche de systématiser l'ensemble de nos connaissances, mais c'est le Jugement réfléchissant, qui pour chaque particulier donné cherche le général, et rattache l'infinie variété des lois empiriques à une unité. Ce qui le lui permet, c’est qu'il recèle comme principe a priori le principe de la finalité de la nature pour notre faculté de connaître: voilà la liaison établie entre le Jugement et la finalité. Restait encore, pour justifier l’intrusion du Jugement, à opérer deux sutures bien difficiles : la suture du sentiment et du Jugement, et du sentiment de la finalité. L'intermédiaire dans les deux cas est l’état d'âme, Gemüthszustand, résultant du jeu harmonieux de nos deux facultés de connaître, de l’Imagination et de l’entendement. D'une part, tout jugement exige la synthèse de la variété de l'intuition, — fournie par l'imagination, — et de la représentation de l'unité de cette variété, — fournie par l'entendement. D'autre part, le plaisir esthétique ne naît que de l'accord de la forme d'un objet avec le jeu harmonieux de nos facultés de connaître : or cet accord est absolument contingent, et, par conséquent, quand il s'établit, il évoque nécessairement a représentation de la finalité de l’objet pour notre faculté de connaître, et c’est précisément la conscience de cette finalité qui constitue le sentiment du plaisir esthétique. Il résulte, de là, la conception de la finalité subjective, de la finalité sans fin, et la conception du jugement réfléchissant esthétique, c'est-à-dire d'un jugement, qui, tout en étant particulier et individuel, qui, tout en ayant un principe déterminant purement subjectif, peut cependant prétendre à valoir universellement et nécessairement, vu qu'en dernière analyse, il est fondé sur l'harmonie de l'imagination et de l’entendement, harmonie requise pour toute connaissance, quelque vulgaire qu'on puisse l’imaginer.
Une fois arrivé là, il faudrait, avant de continuer, rebrousser chemin jusqu’à la Critique de la Raison pure, et étudier dans les deux rédactions de la Déduction transcendentale, les rapports normaux de cette imagination et de cet entendement, dont l'harmonie constitue l’état esthétique. Il faudrait faire voir comment, surtout dans la première rédaction, l'imagination remplit le rôle capital dans l'acte de la connaissance : elle est le guide de l’entendement
empirique, elle est le guide et l'interprète de l’entendement pur. L'entendement ne fait que suivre ses inspirations, que refaire, avec conscience, le chemin, que l’incomparable artiste de la connaissance se fraye librement et spontanément. Chacune de ses démarches constitue un progrès essentiel dans l’œuvre synthétique du connaître : ce n’est qu'après qu'elle a ouvert la route, que l’entendement ose s’y engager et s’y établir. Pour parler sans métaphores, Kant commence par distinguer deux imaginations, l'imagination reproductrice et l'imagination productive, auxquelles il fait correspondre deux formes de l’entendement, l’'entendement empirique et l’entendement pur. L’entendement empirique prend conscience de la synthèse reproductrice de l'imagination, en reconnaissant, dans la nature, les lois que les constructions inconscientes de l'imagination y ont dessinées; l’entendement pur prend conscience de la synthèse transcendentale de l'imagination et des règles immanentes d’après lesquelles cette synthèse a été opérée, et crée, pour exprimer ces règles, un système de concepts purs, les catégories. L’imagination n’est donc autre chose que l’entendement inconscient, et l’entendement que l'imagination devenue consciente d'elle-même, ce qui explique la nécessaire harmonie de ces deux facultés dans toute manifestation du connaître, dans tout acte de jugement.
C'est par rapport à cette harmonie normale de l'imagination et de l’entendement qu'il faut se représenter l'harmonie spéciale à l’état esthétique. Tandis que dans tout jugement réfléchissant théorique, l’entendement intervient dans l'acte de la connaissance à deux reprises, tout d'abord pour donner l'unité du concept à la synthèse de l'imagination et, ensuite, pour élaborer le concept, en le comparant à des concepts analogues, en le subordonnant à des concepts supérieurs, dans le jugement esthétique cette seconde démarche n’a pas lieu, et la première est très différente. En effet, le jugement du goût ne vise, en aucune façon, .le fond des choses ; il ne rapporte pas la représentation à un objet, afin de le connaître, mais au sujet, et à son sentiment de plaisir ou de peine. Il pourrait bien, lui aussi, s’il le voulait, réduire l’objet à un concept, en faire, au lieu d’un individu, valant en lui-même et par lui-même, un être logique, et le coordonner à d’autres êtres logiques. Mais sa particularité consiste à ne s’en tenir qu'à la superficie, à la forme, des choses, à comparer seulement cette forme au rapport des facultés qui le constituent, à constater, qu'en appréhendant les contours d’un objet donné, ses énergies se renforcent et s’intensifient, et à prendre conscience, que le plaisir résultant de cet accroissement d'énergie, repose sur les lois les plus intimes et les plus essen-