INTRODUCTION XXXVII
tielles de la structure de tout jugement, et peut, par conséquent, prétendre à être universellement et nécessairement partagé.
La théorie de l'harmonie de l'imagination et de l’entendement comprise, tout le reste découle tout naturellement : le désintéressement, le formalisme, la finalité sans fin et surtout l’universalité et la nécessité. Le jugement esthétique, visant la forme, et non l'existence des choses, est évidemment désintéressé, puisque l'intérêt est précisément le plaisir que nous donne la représentation de l'existence d’un objet. Le jugement esthétique, étant irréductible à des concepts et se bornant à appréhender les contours des objets, ne saurait pénétrer jusqu'à leur fond intellectuel, ni déterminer jusqu'à quel degré ils remplissent le but posé par leurs lois d'existence : il ne se préoccupe que du groupement des parties qui les constituent, et du jeu intense et libre à la fois que provoque en lui ce groupement, s’il est harmonieux. Il résulte de là que les objets véritablement, librement, beaux, sont ceux que l’entendement, même s’il le voulait, serait incapable de réduire à des concepts, sont, par conséquent, des objets dépourvus de tout fond rationnel, de simples arrangements de lignes, de couleurs et de sons. Le jugement esthétique ne peut avoir pour principe ni une fin subjective, ni une fin objective : la première ruinerait le désintéressement, la seconde, le caractère esthétique du jugement. La finalité esthétique n’est que la simple forme de la finalité de la représentation, par laquelle un objet nous est donné, et elle consiste dans la conscience de l'accord de cette représentation avec le jeu harmonieux de l'imagination et de l’entendement. Enfin, et c’est là le but, comme ce fut le motif de toute la recherche, le jugement esthétique vise à l’universalité et à la nécessité. Son universalité et sa nécessité sont inférieures, en extension et en vertu nécessitante, à celles du jugement théorique et du jugement moral : son universalité est esthétique et non logique, et sa nécessité subjective et non objective. Il n'y a pas un concept, une règle, un canon du goût, auquel l’on pourrait subordonner tous les jugements particuliers. L'universalité et la nécessité du goût ne sont, en dernière analyse, qu'un idéal, toujours visé et jamais atteint, que nous impose l'organisation générale de nos facultés supérieures. Elles reposent sur l'identité de structure, non de notre faculté de sentir, comme l'avaient pensé Dubos et Burke, et comme, d'après le point de départ de Kant, on aurait été tenté de le supposer, mais bien de notre faculté de juger, sur une sorte de sensus communis aestheticus, et le plaisir esthétique véritable n'est ni le plaisir immédiat causé par l’appréhension de la forme d'un objet, ni même la conscience du jeu harmonieux de l'imagination et de l’entendement,
= comme l'affirme pourtant Kant à tant de reprises, — mais bien la conscience, que le plaisir, résultant de cette harmonie, peut être universellement et nécessairement partagé.
Voilà, dans ses lignes essentielles, l’histoire de la genèse de l’Esthétique de Kant et les idées maîtresses du système : tout le reste, — la question de savoir ce qu'est le Beau en lui-même, la beauté adhérente, les théories de l’art et du génie, du sublime et du comique, — ou bien, découle de ce que nous avons dit, ou bien, ne tient au système par aucun lien logique, ou bien, enfin, n'est pas résolu.
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L'objet propre de ce travail est l'examen des théories esthétiques de Kant : je voudrais, avant de l’aborder, dire brièvement dans quel esprit je l'ai entrepris, quelle méthode j'ai suivie, à quels résultats j'ai abouti. Une question ou plutôt deux questions primordiales s’imposaient tout d’abord à mon attention : ma critique devait-elle être historique ou dogmatique, immanente ou transcendante, et ensuite, devais-je me placer exclusivement au point de vue de la philosophie kantienne, ou bien, au point de vue de l'histoire de l'esthétique, au point de vue d’une théorie du Beau.
Je n’ignore pas que c’est la critique historique immanente que préconisent, à notre époque, les plus éminents parmi les historiens de la philosophie. On demande, avant tout, au critique, de critiquer son auteur par lui-même et d’après lui-même, de se placer exactement au centre de perspective qu'il a choisi, et de ne pas envisager son système à la lumière d'un système différent. La première condition d'une bonne discussion est de partir de données identiques, il n’y a de combat loyal que quand les deux adversaires se servent des mêmes armes. Si le critique veut faire prévaloir ses propres idées, il y a des chances pour qu'il lui soit difficile, pour qu'il lui paraisse inutile, de pénétrer vraiment la doctrine qu'il se propose d'examiner, et pour que, loin de suivre l'évolution du système, tel qu'il s’est formé et développé dans l'esprit de son auteur, il ne s'attache qu'aux points par lesquels celui-ci se rapproche, et surtout s'éloigne de ses vues personnelles. N'est-ce pas s’interdire, dès l’abord, la possibilité de bien entrer dans les vues de l’auteur discuté, de lui rendre justice, et de révéler les erreurs dont il est vraiment comptable ? De plus, d'exposition des vues originales du critique se compliquant con-