INTRODUCTION XLIII
l'éthique, et sur le fait que toute science digne de ce nom et tous les systèmes de morale, sont fondés sur des éléments a priori. Or, même en matière de science et de morale, bien que des raisons extrêmement graves militent en faveur de l’a priori, l'on pourrait soutenir, que Kant n’a pas poussé sa critique assez loin, et n’a pas examiné d'assez près, si vraiment les sciences et la morale sont fondées sur des principes, ayant cette universalité et cette nécessité absolues qu'il revendique pour eux, et si, et les mathématiques et la physique et la morale seraient inconcevables avec des principes, n'ayant qu'une universalité et une nécessité « comparatives ». Mais, en tout cas, cette question, il devait se la poser à propos de la Critique du Goût. Là, il ne trouvait rien qui ressemblât aux assises majestueuses et en apparence inébranlables des mathématiques, de la physique, des codes et des canons éthiques. Il confesse lui-même que toute science du Beau est impossible et que la Critique du Goût est condamnée à ne rester qu'une critique. Il affirme, avec la dernière énergie, qu’en matière de goût, toute règle est inefficace, et que c'est toujours le sentiment individuel du spectateur qui décide en dernier ressort. Gela étant, l’a priori esthétique apparaît comme infiniment moins nécessaire et moins probable que l’a priori intellectuel et l'a priori moral. Kant dit bien qu'il serait « ridicule » de supposer que quand nous appelons une chose belle, nous ne prétendons parler que de notre sentiment personnel. Mais cela serait-il vraiment ridicule et, en tout cas, est-on fondé à en conclure que la raison veut que le sentir, aussi bien que le connaître et le désirer, soit soumis à des lois universelles et nécessaires, et est-on obligé d'admettre, sans examen, qu'un parallélisme rigoureux enserre toutes les manifestations de l'esprit humain et que, parce qu'il est possible et désirable qu'un accord universel règne entre la façon dont les hommes connaissent le monde extérieur et la manière dont ils agissent, il soit possible et désirable qu'un pareil accord règne entre les sentiments esthétiques de tous les hommes ?
La méthode de Kant me paraît donc résider essentiellement en ceci. Elle commence par affirmer ce qui est en question, à savoir, — pour la Critique du Jugement — qu'il y a des principes @ priori du sentir analogues à ceux du connaître et du désirer, et elle se demande ensuite comment, à quelles conditions, ces principes sont possibles. C’est parce qu'il faut qu'il y ait des principes @ priori du goût, que Kant imagine le Jugement réfléchissant et que, d’une part, il lui attribue toutes les fonctions euristiques et régulatrices de la Raison, et que, de l’autre, il y découvre une forme de jugement, dont le principe est purement subjectif, qui n'apporte
rien à la connaissance, qui se borne à prendre conscience de l’état joyeux ou peiné de notre Moi et qui, cependant, a des titres légitimes à la communicabilité universelle. On ne s'explique pas comment des historiens de la philosophie, aussi avisés que Kuno Fischer et Jürgen Bona Meyer, ont pu soutenir, qu’au fond, la méthode de Kant est psychologique et procède par introspection. Ge n'est pas pourtant par analyse psychologique que Kant a pu découvrir en nous quelque chose qui ressemble au schématisme transcendental, à l'imagination productive ou au Jugement réfléchissant esthétique. Etant donné un fait incontestable ou prétendu tel, à quelles conditions est-il possible, c'est là, encore une fois, la formule de la méthode des trois Critiques. Que l'expérience interne, confirme ou démente les résultats auxquels Kant parvient, peu lui importe. Le sic volo, sic jubeo vaut aussi bien pour la Critique de la Raison pure théorique et pour la Critique du Jugement, que pour la Critique de la Raison pure pratique.
Kant ne s’est évidemment pas rendu compte lui-même du caractère impératif de sa méthode. Telle qu'il nous la représente, la méthode critique est un moyen d'investigation que les théoriciens les plus divergents ont le droit de revendiquer. « Gette critique, dit-il, dans la Préface de la seconde édition de la Critique de la Raison pure, est un traité de la méthode et non un système de la science même.» Avant de critiquer les résultats auxquels est parvenue la philosophie, Kant veut que l’on commence par soumettre « l’instrument » même de la philosophie, à savoir la raison, à une critique préalable. Il veut que « la raison reprenne à nouveau la plus difficile de toutes ses tâches, celle de la connaissance d'ellemême », qu'elle institue un «tribunal qui, en assurant les légitimes prétentions de la raison, repousse toutes celles qui sont sans fondement », qu'en un mot, la raison s’analyse elle-même et détermine exactement les limites de sa puissance.
Cette critique de la raison par la raison, moins nouvelle que ne l'a pensé Kant, puisque c'est là, au fond, la fin dernière que se sont proposée tous les philosophes, aussi bien les dogmatistes que les sceptiques, les rationalistes que les sensualistes, puisque c’est là l'objet même du Discours de la Méthode et des Essais sur l'Entendement humain de Locke, de Leibnitz et de Hume, était assurément une œuvre glorieuse à tenter, même si elle devait échouer, et elle clôt dignement le xvne siècle, le siècle de la critique. Seulement, cette critique ne pouvait remplir la fin que lui avait proposée Kant, qu’à une double condition. D'une part, il fallait qu'elle ne se bornât pas à ce que Kant appelle la raison pure, c'est-à-dire la faculté des concepts a priori, mais qu’elle soumit à