INTRODUCTION . XLI
tique de Kant. Je n'ai pas suivi l’ordre de la Critique du Jugement, assez incertain, du reste, et riche en tours, retours et détours de toute sorte, mais j'ai étudié successivement la méthode de Kant et ses théories du sentiment, du jugement réfléchissant logique, du jugement réfléchissant esthétique, du sentiment esthétique, du génie et des Beaux-Arts, du Beau et ses modifications.
Pour la méthode, j'ai montré tout d’abord que Kant ne s'est en aucune façon préoccupé de trouver, pour la matière nouvelle qu'il abordait, des moyens d'investigation nouveaux. Il s’est contenté d'appliquer à la Critique du Jugement, non-seulement la méthode générale, mais encore les procédés particuliers de la Critique dé la Raison pure et de la Critique de la Raison pratique. L’originalité de l'esthétique kantienne consiste précisément à avoir fait entrer le problème du Beau dans l'orbite de la Critique, de l'avoir subordonné au grand problème que celle-ci tente de résoudre, au problème de savoir s’il y a en nous des principes synthétiques a priori. Appliquée au domaine du Beau, cette question devient singulièrement délicate et apparaît, au premier abord, comme un véritable paradoxe. Kant, nous l'avons dit déjà, concède avec Dubos et les Anglais, que le Beau provoque chez le spectateur, non pas un jugement logique, mais un sentiment; qu'en face du Beau, nous ne connaissons pas, mais nous avons conscience d’une activité favorable et harmonieuse de nos facultés, nous sommes impressionnés agréablement ou désagréablement, nous éprouvons du plaisir ou de la peine. D'autre part, nous savons aussi que nul philosophe n’a séparé aussi profondément le domaine de la sensibilité de celui de l’entendement, que ne l’a fait Kant et que, ce qui motive à ses yeux cette séparation, c'est que, pour lui, la sensibilité, même comme source du connaître, ne peut nous fournir que des données individuelles, particulières et contingentes, et que, seul, l'entendement, la connaissance proprement dite, recèle des éléments, sans lesquels toute pensée est inconcevable, et qui, par conséquent, peuvent légitimement prétendre à être universellement et nécessairement partagés. Or, le domaine du Beau n'est même pas celui de la sensibilité, en tant que source inférieure du connaître, mais bien de la sensibilité uniquement affective, de la réceptivité pure et simple, qui, par définition, est irréductiblement subjective et individuelle. Donc, d’un côté, il ne peut y avoir de Critique du goût que si le sentir recèle, lui aussi, des éléments synthétiques a priori et, d'un autre côté, toute la philosophie de Kant tend à réserver l'a priori au connaître et à l’exclure absosolument du sentir. Il y a là une antinomie qui paraît irrésoluble
et que, disons-le tout de suite, Kant, malgré tous ses efforts, ne nous paraît pas avoir résolue.
En tout cas, la question étant ainsi posée, quelle devait être la première démarche de la Critique du Jugement ? Evidemment, elle devait viser, avant tout, à démontrer que, malgré toutes les apparences, il y a, dans le domaine du sentiment, certains centres, qui échappent à la contingence et à l'arbitraire, et où se rencontrent, de par une nécessité inhérente à l'esprit humain, dans une adhésion unanime, tous les êtres qui sentent. Or, cette première, cette nécessaire démonstration, Kant ne nous la donne nulle part, et nous ne la trouvons pas plus dans la Critique du Jugement que nous ne trouvons les démonstrations analogues dans la Critique de la Raison pure et dans la Critique de la Raison pratique. Au fond, Kant n’a jamais émis le moindre doute sur l'existence en nous de l'a priori, et c'est bien pour cela qu'il n'a pas éprouvé le besoin de la démontrer. Le point de départ de toute la philosophie kantienne est dogmatique et non pas critique. Pas plus que les dogmatistes, Kant ne croit contestable que la connaissance doive être acquise par la Raison pure et que celle-ci ne soit pas une source de connaissance particulière, produisant elle-même et d'elle-même les formes de la connaissance. La critique de Kant ne porte, en réalité, que sur la valeur et la portée de ces formes : la question de leur existence, il ne l’a même pas abordée. Sans doute, il est clair que l’a priori est impossible à démontrer et, qu'en dernière analyse, l'esprit, pour sortir des redoutables antinomies auxquelles il est acculé, en est réduit à un un acte de foi en la raison. Seulement nous avons le droit de reprocher au grand philosophe de n'avoir pas confessé expressément, que c'est par des actes de foi que doit débuter toute théorie de la connaissance, toute morale et toute esthétique. Toute la philosophie kantienne n'aboutit pas seulement à des postulats, mais débute par des postulats ou plutôt par des impératifs. Elle ne commande pas seulement à l'homme d'agir de telle sorte, que la maxime de ses actions puisse devenir une loi universelle et nécessaire, mais elle lui impose d'admettre que nous avons en nous des éléments de connaissance qui ne sont pas dus à l'expérience, elle lui ordonne d'avoir des sentiments identiques. L’esthétique de Kànt est aussi impérative que sa morale et sa théorie de la connaissance.
C'est surtout en esthétique que cet impéraltivisme me paraît dangereux et contestable. En somme, sur quoi Kant se fonde t-il pour nous ordonner l'« priori intellectuel et l'a priori moral ? Sur l'impossibilité de concevoir sans cet a priori la science et