Critique de la Raison pure. Introduction, passim
» universalité véritable ou rigoureuse, mais seulement supposée » et comparative, fondée sur l'induction ; si bien que tout revient » à dire que nous n'avons point trouvé jusqu'ici dans nos obser- » vations d'exception à telle ou telle règle : si donc on conçoit un » jugement comme rigoureusement universel, c'est-à-dire comme » repoussant toute exception, c'est que ce jugement n’est point » dérivé de l'expérience, mais que sa valeur est absolument & » priori! ». On s'aperçoit immédiatement, en lisant cette démonstration, que pour la rendre complète, il manque un point essentiel, à savoir, la démonstration que nos jugements ont précisément celte wniversalité véritable et rigoureuse, et non pas seulement cette wniversalité supposée et comparative que fournit l'induction. Or, cette démonstration, Kant ne nous paraît pas l'avoir faite. Il n’a pas examiné d'assez près, si la science, aussi bien la science mathématique que la science de la nature, n'est pas fondée, en fait, sur ces jugements à universalité comparative, si, au début de toutes les sciences, même des sciences mathématiques, les propositions, sur lesquelles s'élève tout l'édifice, ne sont pas dues à l'induction. Il en est tout de même de la morale kantienne. Pour qu'il y ait des impératifs catégoriques, il faut qu'il y ait un devoir absolu, purement formel, ne reposant, en dernière analyse, que sur le caractère universel et nécessaire de la Loi. Seulement, Kant ne s’est pas assez demandé, s’il y a, en fait, des impératifs catégoriques, si nous agissons jamais, si nous pouvons jamais agir, d’après la forme vide de la Loi universelle, ou bien, si, au contraire, tous nos impératifs catégoriques ne se réduisent pas, en dernière analyse, à des impératifs hypothétiques.
Nous aurons à revenir, à propos de l'esthétique, sur cette grave lacune de l'argumentation de Kant, nous aurons à montrer que la philosophie kantienne ne se termine pas seulement, mais commence par des postulats. Ici, où nous ne nous occupons que de la méthode de Kant, nous sommes en droit de conclure, avec Kant luimême, que, quoi qu'on en ait dit, tout au moins au début, elle n’est pas inductive; mais que c’est bien, — comme il l’affirme, — à& priori qu'il pose des éléments a priori de la connaissance, tout comme l'avaient fait, avant lui, les grands dogmatiques Platon, Spinoza et surtout Leibnitz, dont des travaux récents ont montré l'influence considérable, exercée non seulement sur les œuvres de la période antécritique, mais encore sur l'élaboration de la doctrine définitive de Kant =.
1. Critique de la Raison pure, Hartenstein, t. II, p. 33, 34, 35; Barni, t. I, p. 45, 47. 2. Cf. Benno Erdmann, Kant's Kriticismus et Kant's Prolegomena, herausgeg, von B. Erdmann, Préface, 1878.
Une fois qu'on convient que c'est «a priori que Kant a affirmé l'existence des éléments à priori, nous ne contestons en aucune facon que, pour la spécification de ces éléments, Kant n'ait eu recours à l'expérience. Il a évidemment emprunté sa table des catégories, tout comme Aristote, auquel pourtant il le reproche, à l'empirisme logique.
Mais iln’en va pas de même pour la seconde des deux grandes questions de la Critique, à savoir, la possibilité de l'application des catégories à l'expérience, question à la solution de laquelle est consacrée la déduction transcendentale qui, de l’aveu même de Kant, est la partie essentielle de l’œuvre. Kant, on le sait, a tiré a méthode de la déduction transcendentale de la pratique des jurisconsultes, qui, dans chaque affaire, distinguent la question de fait de la question de droit; et c’est la preuve, qui doit démontrer le droit ou la légitimité de la prétention d'une des parties en présence, qu'il nomme déduction‘. Aussi Kant oppose-t-il à la déduction empirique, qui se borne à montrer comment un concept a été acquis par le moyen de l'expérience et de la réflexion faite sur l'expérience, qui, par conséquent, ne concerne pas la légitimité, mais le fait même de l'acquisition, la déduction #ranscendentale qui, elle, explique comment des concepts peuvent se rapporter a priori à des objets. Cela étant posé, il est clair que la méthode de la déduction ne peut pas être inductive, ne peut être due, comme le dit Kant lui-même, ni à l'expérience, ni à la réflexion faite sur l'expérience. Toute la démonstration de la déduction transcendentale n’emprunte rien à l'observation interne; l'obseryation interne ne nous a jamais révélé ni l'imagination productive, ni l’aperception transcendentale, ni aucun des schèmes énumérés par Kant. Étant donné les éléments & priori, étant donné qu'ils doivent s'appliquer aux objets d'expérience, comment peuvent-ils s’y appliquer, quelles sont les conditions nécessaires pour qu'ils puissent s’y appliquer: voilà le véritable énoncé de la méthode. Que maintenant les conditions trouvées concordent, ou ne concordent pas, avec le témoignage de l'expérience interne, peu importe, l'expérience étant absolument exclue de toute la recherche.
Il en est de même de la troisième grande partie de la Critique kantienne, de la Dialectique. Pour la spécification des Idées, Kant a bien recours à l’empirisme logique. Il déduit les Idées des formes données du raisonnement, comme il avait déduit les catégories des formes données du jugement. Mais, d'une part, l'existence même des Idées, il ne la constate pas par observation, il ne la trouve
A. Critique de la Raïison pure, Hartenstein, t. IT, p. 106; Barni, t. I, p. 141.
pas par induction, mais il l’affirme @ priori et, de l'autre, tout l'examen relatif à la valeur et à la portée des Idées est entièrement déductif et n'emprunte rien à l'expérience.
Si nous nous tournons maintenant vers la Critique de la Raison pratique, nous constatons des procédés, une méthode, tout à fait semblables. Après avoir déterminé comme criterium de l’a priori l’universalité et la nécessité, et après avoir découvert, grâce à ce criterium, les formes aprioristiques de la sensibilité, les concepts de l'Entendement et les Idées de la raison, il s'est demandé s'il ne lui serait pas possible de découvrir, à l’aide de ce même criterium, l'a priori moral; et nous savons que c’est du concept du Devoir qu'il a fait la Loi universelle et nécessaire de l'Éthique. Là encore, dans le domaine de la morale, aussi bien que dans le domaine de la connaissance, Kant ne s’est pas posé la question primordiale et inéluctable, à savoir s’il peut y avoir et s’il doit y avoir nécessairement en morale des principes a priori; là encore il admet en somme, il affirme, sans examen suffisant, l’a priori. Get a priori moral, il se défend avec raison de l'avoir emprunté à l'expérience : « l'expérience est incapable de nous fournir un seul cas, où il fût » possible de démontrer, que la maxime d’une action conforme au » devoir, fût émanée de raisons morales et de la représentation du » devoir !.» Tous les concepts moraux, dit Kant, ont leur siège et leur origine absolument & priori dans la Raison et ils ne peuvent ètre abstraits d'aucune connaissance empirique et contingente ?, ce qui est bien avouer, qu'en morale aussi, il s’interdit de procéder empiriquement, d’avoir recours à l'induction, à l'observation et à. l'analyse psychologique, mais qu'il prétend procéder apodictiquement, ontologiquement, que, dans sa morale aussi, il ne finit pas seulement, mais il débute par des postulats.
Si nous entrons maintenant du Fondement de la Métaphysique des Mœurs dans la Critique de la Raison pratique même, nous nous apercevons que c'est toujours le même procédé que suit notre philosophe. Le subtil logicien Trendelenburg a résumé, dans les trois thèses suivantes, les lacunes de l'argumentation de Kant :
10 « Kant a bien prouvé que l'Universel est le contenu et le » motif de la volonté raisonnable. Mais il n’a pas prouvé que c’est » l’universel formel qui doive et qui puisse constituer le principe » moral. La démonstration dont Kant conclut qu'il doit être prin- » cipe est insuffisante, et, quant à la possibilité du principe, la » preuve n'en est même pas tentée. »
1. Fondement de la Métaphysique des mœurs, Hartenstein, t, IV, p. 255; Barni, p. 35.