‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 44 sur 118 · Volkmann, op. it. t. I, S 25, p · texte numérisé non relu

Volkmann, op. it. t. I, S 25, p

tion, que nous avons présentée tout à l'heure à la théorie générale du sentir de Herbart. De même que nous avons dit qu’il est impossible d'expliquer le sentiment par la représentation, vu que le sentiment et surtout le sentiment sensible précède ‘ dans la vie psychologique, la représentation, de même nous pourrions dire ici, qu'il est impossible d'expliquer par la représentation la conscience, vu que celle-ci est très antérieure à celle-là. Nous savons bien que les Herbartiens pourraient riposter que ce n’est pas par la représentation, mais par l'acte de la représentation, par le Vorstellen, qu'ils expliquent la conscience, mais alors nous répondrons que la distinction établie par Volkmann et son maître, entre l'acte de la représentation et la représentation elle-même, nous paraît factice et inadmissible. L'acte de représentation est inconcevable sans représentation, le Vorstellen sans Vorstellung, et, par conséquent, notre argument vaut aussi bien pour l'acte de la représentation que pour la représentation. Il nous est absolument impossible de comprendre une phrase comme celle-ci : « Nous n'avons pas tout d'abord conscience de l'acte de représentation, car l'acte de représentation est conscience, des Vorstellens werden wir zunächst nicht bewusst, denn das Vorstellen ist Bewvusstsein.» Du moment que l'acte de représentation est conscience, il est bien évident, qu'en tout temps, il doit être conscient, et, par conséquent, des termes comme acte inconscient de représentation, ou comme représentation inconsciente, nous paraissent encore plus inconcevables chez les Herbartiens que chez tous les autres partisans de la théorie de l'inconscient. Quand on réduit, comme les Herbartiens, la vie psychique tout entière à la représentation, et quand on appelle conscience l'acte de représenter réellement un objet, on n'a pas le droit, ce nous semble, de parler d’inconscience. Tout de même et pour les mêmes raisons, nous ne parvenons pas à Comprendre comment les Herbartiens peuvent soutenir que « nous n'avons pas de représentation de ce que nous sentons, wir haben keine Vorsiellung von dem, was wir füllen », puisqu'ils viennent de soutenir que le sentiment n'est qu’un degré, qu'une forme de la représentation, puisque la proposition principale de toute leur psychologie, c'est que toute la vie psychique se réduit à avoir des représentations.

On le voit donc, même la forme la plus raffinée et la plus profonde de la théorie intellectualiste du sentir ne parvient pas à rendre compte des rapports du connaître, de la forme la plus générale du connaître, de la conscience, et du sentiment. Aussi bien est-il impossible d'y parvenir tant que l’on veut expliquer le sentir par le connaître, le sentiment par la conscience. Par consé-

quent, à moins de nous résigner à l'intellectualisme, ce qui nous est impossible à cause de la raison que nous avons alléguée tout à l'heure, à savoir qu'il est inadmissible d'expliquer le sentir par une forme quelconque du connaître, fût-ce par sa forme la plus générale, la conscience, vu que la forme première du sentir, le sentiment sensible, précède toute manifestation du connaître, il ne nous reste plus qu’une seule ressource, la ressource même à laquelle a eu recours Kant en face des théories de la connaissance de son époque : c'est de retourner toute la théorie, et de supposer, dans l'impossibilité où nous sommes d'expliquer le sentiment par la conscience, que c’est la conscience qui s'explique par le sentiment.

C'est là ce qu'a tenté dans une œuvre trop peu connue le psychologue Horwiez, et Wundt lui-même a confessé qu'il lui parais- ‘sait probable, que les sentiments jouent, dans la formation de la conscience, un rôle considérable. Posons tout d'abord, avec Wundt, que ce qui distingue essentiellement la conscience, c’est l’attention. Si nous essayons de nous représenter les phénomènes psychiques qui conditionnent la conscience, nous trouvons, d'une part, que nos représentations sont constituées par des impressions sensibles, et, d'autre part, que nos représentations ne sont pas immobiles, mais qu'il s'opère entres elles un perpétuel échange, qu'elles se succèdent, se remplacent, s'associent incessamment, que, pour nous servir de l'expression de Wundt, elles vont et viennent sans interruption, gehen und kommen. De plus maintenant, nous savons que toutes Les représentations n’ont pas la même valeur pour nous, mais que nous sommes plus frappés par les unes que par les autres, que nous leur prétons une attention plus ou moins grande. Wundt appelle, et nous appelons avec lui, l'entrée d'une représentation dans le champ de vision intérieur, la perception, et son entrée dans le point de vision intérieur, l’aperception. L’aperception constitue le facteur le plus important de la conscience, c'est la conscience active elle-même, et déterminer la genèse de l’aperception, c'est déterminer la genèse de la conscience elle-même. Or, qui est-ce qui crée l’aperception ? Il faut tout d'abord pour qu'une impression soit perçue, qu'elle ait une certaine grandeur, ce qu'on appelle le Schwellenwerth, puis pour qu’elle soit aperçue, qu'elle tombe non seulement dans le champ de vision, mais encore dans le point de vision intérieur, qu'elle soit plus forte que d’autres impressions. Mais comment, grâce à quoi, une impression est-elle plus forte qu'une autre, l’emporte-t-elle sur d'autres, excite-t-elle notre attention ? C'est quand l'impression donnée est plus agréable ou

LE SENTIMENT til

plus désagréable que les autres. Bien plus, ce que nous disons pour l’aperception vaut déjà pour la perception elle-même. Toute irritation forte excite évidemment en nous un sentiment sensible fort, et par conséquent nous percevons une impression extérieure, quand elle réussit à exciter en nous des sentiments, soit des sentiments immédiatement sensibles, soit des sentiments psychiques par association et reproduction. Par conséquent, étant donné que l'aperception est l'attention, bien plus qu'il n’y a pas de perception même sans altention, et que nous avons expliqué provisoirement l'attention par le sentiment, il en suit que toute la conscience, aussi bien la conscience passive que la conscience active, s'explique par le sentiment *.

Reste à démontrer notre hypothèse, à savoir que le sentiment est vraiment la cause de l'attention. Pour cela, nous avons à essayer de nous reporter à ce que nous éprouvons nous-mêmes, quand s'opère en nous un acte d'attention, et surtout à ce que nous avons éprouvé, lorsque les premiers actes d'attention se sont opérés en nous. Quelles sont les impressions qui ont attiré notre attention lorsque nous étions enfants ? Elaient-ce des impressions indifférentes, neutres, ne touchant en rien nolre vie affective, ou bien étaient-ce, au contraire, des impressions étroitement liées à notre émolivité ? La réponse à cette question nous paraît évidente. Si loin que nous essayions de nous reporter dans notre vie antérieure, ce qui nous a frappés tout d'abord, et ce dont le souvenir ne s'est jamais aboli en nous, ce ne sont pas des connaissances, ce ne sont pas des actes de volonté, mais ce sont des joies ou des douleurs. Si, dans les observations qu'on a faites sur l'enfance, l'on a toujours relevé l'impression, vive que produit sur l'enfant la lumière, l'obscurité, le passage de la lumière à l'obscurité et réciproquement, c'est que, évidemment, ce sont là des impressions agréables ou désagréables pour l'enfant. Sil'on pouvait pénétrer dans ces petits cerveaux rudimentaires, ce que l'on y trouverait, ce seraient exclusivement des impressions agréables ou désagréables. C'est relativement bien plus tard que l'être humain apprend à se détacher, à se déprendre de lui-même, et à se préoccuper de ce qui ne touche pas immédiatement sa sensibilité. Bien plus, l’on pourrait prétendre que ce moment-là n'arrive jamais. Les spéculations, en apparence les plus désintéressées, ont non seulement un écho dans la sensibilité de ceux qui les entreprennent, mais encore s'expliquent par cette sensibilité et en dérivent. Si le mathématicien ou le métaphysicien se livre à des recherches

4. Horwiez, Psychologische Analysen auf phystologischer Grundlage, t. 1, p. 211, 293, 227, 220, 231, 233, et Ziegler; Das Gefükl, Siutigart, 1893.

qui, en apparence, n'ont aucune espèce de rapport avec son bienêtre ou son mal-être, c'est qu'évidemment ces recherches l'intéressent, c'est qu'elles lui causent un plaisir, bien subtil à la vérité, que bien peu d'hommes seraient capables d’éprouver et que nul ne lui envie, mais qui n’en est peut-être pour cela que plus intense.

Il nous semble donc que c’est légitimement que nous pouvons admettre qu’il n’y a pas d'attention sans excitation préalable du sentiment et que, partant, comme il n’y a pas de conscience sans attention, ce n’est pas la conscience qui explique le sentiment, mais bien le sentiment qui explique la conscience.

Nous avons montré, au début de notre étude sur le sentiment, que ce n’est pas la volonté, ni même ses formes rudimentaires, qui expliquent le sentiment, mais le sentiment qui explique le désir. Nous venons de montrer que ce n’est pas le connaître, ni même sa forme la plus générale, la conscience, qui explique le sentiment, mais que c’est le sentiment qui explique le connaître et la conscience. Il nous reste à montrer maintenant ce que peut être ce sentiment, qui n’est ni connaître ni vouloir.

Pour établir une théorie du sentiment, surtout quand, comme nous, on fait du sentiment la manifestation première et irréductible de toute la vie psychique, on est évidemment obligé de remonter jusqu’au début de la vie psychique. En effet, si la question capitale de toute la théorie du sentiment est de savoir, comment il se fait que nous ressentons telle chose comme agréable et telle autre comme désagréable, il faut évidemment rechercher préalablement ce que c’est que le sentir en général, ce qui le conditionne, comment il naît, et ce n’est qu’alors que nous pourrons véritablement établir les rapports du sentir avec les deux autres grandes énergies de l’âme, avec le connaître et le désirer. Or la forme élémentaire de tout sentir est le sentiment sensible. Aussi est-ce de lui qu'il faut partir pour établir une théorie du sentiment en général. Qu'est-ce donc que le sentiment sensible, qu’estce qui le conditionne, comment naît-il ?

On divise les fonctions des êtres vivants en fonctions de nutrition, de reproduction et de relation. C'est la vie de relation qui, seule, intéresse directement la psychologie et qui, par conséquent,

devra, seule, nous intéresser ici. Nous avons dit déjà qu’elle comprend deux termes, très étroitement liés d’ailleurs, l'action du monde extérieur sur l'animal, la sensibilité, et l’action de l'animal sur le monde extérieur, le mouvement. Ces deux termes maintenant se subordonnent à un troisième. La sensibilité et le mouvement se subordonnent à l'irritabilité, qui, étant la propriété de répondre par un mouvement à une force extérieure, est la loi générale de la vie, et comprend à la fois la sensibilité, puisqu'un être n’est sensible que s’il est irritable, et le mouvement, puisque tout mouvement de l'animal suppose la provocation de ce mouvement par un agent extérieur ‘. Nous avons donc à rechercher avant tout ce que c’est que l’irritabilité. Tout ce qui va suivre n’est que le résumé succinct de l'exposition à la fois très claire et très profonde qu'a donnée Wundt, dans la première partie de ses Eléments de Physiologie psychologique, de la théorie de l'irritabilité.

Le terme d'irritabilité en implique immédiatement deux autres : quelque chose qui irrite et quelque chose qui est irrité; nous n'avons à nous occuper ici que du second. Qui est-ce donc qui est irrité ? Il y a, parmi les différents systèmes de l'organisme animal, un système qui a la fonction spéciale d’être irritable, le système nerveux. Le système nerveux est formé de trois éléments : les cellules nerveuses ou cellules ganglionnaires, les fibres nerveuses ou les nerfs, et une substance intermédiaire, tantôt amorphe et tantôt fibreuse. Ces trois éléments sont localisés dans l'organe nerveux central, le cerveau, la moelle et les nerfs qui sont répandus dans tous les organes. Or, les travaux les plus récents semblent démontrer que le cerveau et la moelle, avec les nerfs qui en dérivent, constituent un système de fibres conductrices qui, dans les organes centraux, sont mises en communication au moyen de centres de jonction, les cellules ganglionnaires, et qui, dans la périphérie du corps, rayonnent dans des domaines séparés les uns des autres. Les phénomènes produits dans les fibres nerveuses, on les appelle des irritations ou des excitations, et on distingue les irritations externes et les irritations internes, selon que la cause irritante vient du aehors ou du dedans : les manifestations de l’irritation sont les sentiments, les sensations, les mouvements musculaires ou quelque autre processus physiologique, comme une sécrétion glandulaire, un accroissement de température, etc. L'irritation maintenant, externe ou interne, selon la cause qui la produit, est centripète ou centrifuge, selon qu’elle part de la périphérie du corps et est dirigée vers l’or-

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