Wundt, Grundzüge, t. I, p. 510 à
dès qu'elle acquiert trop d'intensité, nettement désagréable, sans passer nécessairement par un point d'indifférence. Il naît, à côté du sentiment agréable, un sentiment désagréable, qui s'accroît jusqu'à occuper entièrement la conscience et en chasser le sentiment agréable. Il en est de même de la transformation du sentiment désagréable en sentiment agréable, de telle sorte qu'il faut conclure que nos sentiments sont la plupart du temps des sentiments mixtes, c'est-à-dire contenant des éléments d’aise et de malaise, de plaisir et de peine, qui successivement l’emportent l’un sur l'autre.
La théorie la plus répandue sur le rapport de l'intensité de l’impression et du timbre émotionnel consiste à soutenir, que ce sont les impressions modérées qui sont agréables et les impressions excessives qui sont désagréables. Chacun de nos organes disposerait d'une quantité moyenne de force nerveuse. Quand d’une part, l'impression est trop faible pour entraîner la dépense de la force nerveuse, quand, d'autre part, elle est trop forte et exige une quantité de force nerveuse supérieure à celle dont dispose l’organe, il y a sentiment désagréable. Le sentiment agréable donc, en tant que dépendant de l'intensité de l’irritation, oscille entre deux extrêmes, l'excès et le manque de la stimulation, qui tous deux sont douloureux. Il y aurait, pour chacun de nos organes, un éfat d'équilibre, également éloigné d'une dépense excessive et d’un non-emploi absolu de la force nerveuse, et l’irritation, capable de créer cet état d'équilibre, créerait le sentiment agréable.
Cette théorie, elle aussi, quelque satisfaisante qu’elle paraisse à première vue, soulève néanmoins des difficultés. I est tout d'abord incontestable qu'il y a des sentiments agréables, tous les sentiments de plaisirs violents que nous avons appelés plus haut aigus, qui exigent une dépense de force nerveuse considérable, et non pas cette quantité moyenne et modérée dont nous avons parlé. De plus et surtout, — et ici nous nous séparons d'Horwicz que nous avons suivi jusqu'ici, — il ne nous semble pas que l’on puisse parler d’unité et d'équilibre de nos organes, d’une intensité moyenne déterminée, capable de les mettre dans cet état d'équilibre. En effet, étant donné le travail de combinaisons et de recombinaisons incessantes qui s'opèrent dans la substance nerveuse, étant donné la succession ininterrompue de la production de travail moléculaire positif et de travail moléculaire négatif, d'accumulations et de dépenses de force, l'intensité de l'impression, correspondant à la quantité moyenne de force nerveuse, devra être essentiellement variable. Selon que l'organe dispose d’une force nerveuse plus ou moins grande, qu'il y à en lui un excédant ou, au contraire, comme
un déficit de force, l'intensité de l'irritation exercera les effets les plus différents, sera tantôt agréable et tantôt désagréable. Quand l'organe dispose d’une grande quantité de force, c'est une impression intense; quand l'organe a dépensé toute sa force disponible, c'est une impression faible, qui sera sentie agréablement.
Nous ne pouvons donc pas admettre l'échelle opposée par Horwicz à celle de Wundt. Nous avons vu, que dans ce que nous avons appelé l’état stationnaire apparent de la substance nerveuse, le travail moléculaire négatif et le travail moléculaire positif se compensent mutuellement, que l'irritation intensifie les deux formes de travail dans l’ordre que voici. Tout d’abord c’est le travail moléculaire négatif qui prédomine, de sorte que les irritations faibles produisent un effet d'inhibition; puis, à mesure que l’irritation s’accroît, c’est le travail positif, c'est-à-dire l'excitation, qui prédomine, jusqu'à ce que l'excès de l'irritation produise la fatigue. Au point de vue psychique maintenant, correspondrait à l'irritation faible qui accumule du travail virtuel, un sentiment de déplaisir ; à l'irritation plus forte qui transforme le travail virtuel en travail réel et le dépense en partie, le plaisir normal; et enfin à l'irritation excessive qui épuise toute la force nerveuse disponible, le sentiment de fatigue, de déplaisir, de douleur’. Cette échelle, bien que plus satisfaisante que celle de Wundt, ne nous semble pas, elle non plus, à l'abri de toute critique. Si nous h'avons pas cru, plus haut, qu'à l'intensité faible de l'irritation corresponde nécessairement un sentiment agréable, nous ne croyons pas, ici, qu’il lui corresponde nécessairement un sentiment désagréable. Nous ne croyons pas non plus qu'à l'irritation forte corresponde nécessairement le plaisir normal et à une irrilation extrème la douleur. Tout dépend de l’état de la substance nerveuse : selon qu'il y a une quantité plus ou moins grande de substance nerveuse de disponible, le timbre affectif correspondant au degré d'intensité de l'irritation variera nécessairement. L'état d'équilibre de nos organes est tellement instable, — Horwicz, qui aboutit en somme, lui aussi, à la théorie de l'équilibre, avait commencé par contester avec raison qu’il puisse y en avoir un, — qu'il ne nous semble pas qu'on puisse établir à son aide une théorie du sentiment.
En somme, nous ne croyons pas que le simple rapport d'intensité de l'irritation puisse nous mener à une conclusion satisfaisante. La plupart des psychologues qui soutiennent cette théorie dé l'équilibre de nos organes, de l'intensité moyenne de l'irritation, y ont mêlé, consciemment ou inconsciemment, des consi-
1. Voir pour toute cette discussion Horwiez, Psychologische Analysen auf physiologischer Grundlage, t. I, 2° partie, p. 20 à 43.
dérations téléologiques. Au fond, quantité moyenne voulait dire pour eux quantité normale, et état d'équilibre, état favorable de nos organes. L'intensité normale de l’irritation est le degré d'intensité qui est favorable à la conservation, l'intensité anormale de l’irritation le degré d'intensité qui est nuisible à la conservation de la structure nerveuse. En soi et pour soi, l'intensité seule est incapable d'expliquer le plaisir et la douleur; ce n’est que par son rapport à l'état de bien-être ou de mal-être de la substance nerveuse qu'elle acquiert de l'importance. Le centre de perspective véritable auquel il faut se placer pour fonder une théorie du sentiment, est le point de vue téléologique. Une irritation est agréable, quand elle est utile à l’ensemble de notre organisme ; une irritation est désagréable, quand elle lui est nuisible. Fa réaction immédiate et spontanée de l'organisme en face d’un choc du monde extérieur, en tant que ce choc est favorable ou nuisible, non seulement à l'organe particulier qui est atteint, mais à l’organisme tout entier, mais au sentiment général de la vie, de l'être sentant, voilà donc ce qu'est, en dernière analyse, le sentiment sensible, et ce sentiment sensible est la manifestation primitive et irréductible de tout être en face de l’action du monde extérieur. L'instinct primordial, en effet, de tout être vivant est l'instinct de conservation : tout être tend à persévérer dans son être. Il a donc fallu pour que les individus, pour que les espèces pussent subsister, qu'ils fussent doués, à côté de la sensibilité représentative et antérieurement à cette sensibilité, de la sensibilité affective. Il a fallu, qu’en face de l’action du monde extérieur, il y eût, dans l'être sentant, une réaction intérieure, qui lui révélàt immédiatement l'effet favorable ou nuisible de cette action. Sans cette réponse de l'organisme, les espèces et les individus n'auraient pu survivre, et ce sont certainement les espèces, chez lesquelles l'affectivité était le plus développée, qui ont dû l'emporter dans la concurrence vitale sur les espèces moins bien douées. C’est là, d’ailleurs, ce que Kant a voulu dire, en affirmant que, lorsque nous avons conscience du sentiment de satisfaction qui se mêle à une représentation, la représentation est toute entière rapportée au sujet, c’està-dire au sentiment qu'il a de la vie; seulement ce qu'il n’a pas compris, c'est que ce sentiment de la vie est antérieur à toute représentation, antérieur même à la formation de la conscience. La première phase de la vie consciente est entièrement affective. Avant toute représentation, avant la formation de la conscience elle-même, nous avons le sentiment de notre existence en général, du bien-être et du mal-être de notre organisme, le sentiment de la vie. Nous avons décrit déjà sommairement ce domaine trouble des 7l
sentiments organiques, oscillant toujours entre l’aise et le malaise, avec prédominance des états de malaise, et dépendant d’une foule de causes, dont la somme affective seulement arrive Jusqu'à la conscience, sans que nous en sachions distinguer les facteurs particuliers. La qualité, la quantité du sang, la vivacité de la cireulation, la richesse ou la pénurie des sécrétions, la tension ou le relâchement des museles volontaires ou involontaires, la facilité ou la difficulté de la respiration et de la digestion, tout cela constitue l’état somatique, tout cela nuance à l'infini le sentiment de la viet, Or, c'est ce vague sentiment d’aise et de malaise, qui constitue comme le fond affectif que viennent altérer, intensifier les irritations extérieures. Sans doute, on a soutenu que, déjà dans ce sentiment de la vie, il y avait, à côté de l'élément émotionnel auquel on accorde la prédominance, un élément présentatif. Ainsi Hüffding fait observer que, les sentiments somatiques étant soumis à des oscillations, il doit y avoir nécessairement comparaison entre les différents moments de cette oscillation, et que, un état de plaisir et de peine n'étant vraiment senti que lorsqu'il dure, tout sentiment implique la mémoire *. Mais qui ne voit que Hôffding ne se place pas, comme il le faudrait ici, à l’extrème début de notre expérience psychologique ? Avant de nous rendre compte des oscillations du sentiment, il faut que nous ayons commencé par l'éprouver, par être touché agréablement ou désagréablement. Avant de distinguer par la mémoire les différents moments du sentiment persistant, il faut, et cela suffit à la théorie, que le premier moment de l'irritalion ait été senti comme agréable ou désagréable. Sans doute cette phase uniquement affective de la vie psychologique est extrêmement courte. A l'élément émotionnel viennent se mêler bien rapidement des éléments intellectuels. Seulement ce qui tend à prouver que c'est bien la phase affective qui est la première, c’est que, durant tout le début de la vie de l'individu et de l'espèce, c'est elle qui prédomine, et que ce n’est que peu à peu que se développe la phase intellectuelle.
La réponse de notre organisme à l'influence favorable ou nuisible exercée sur lui par le monde extérieur, c'est là la définition du sentiment à laquelle nous sommes parvenu. Avant de pouvoir en tirer des conclusions, nous avons à la défendre contre deux objections. Tout d'abord, a-t-on dit, s'il est vrai que le plaisir est comme le signe de ce qui est favorable à notre organisme, comment se fait-il qu'il y ait des choses nuisibles qui nous paraissent
4. Cf. sur les Gemeinge/ühle, Harald, Hüffding, Psychologie in Umrissen auf Grundlage der Erfahrung, 2° édition allemande, Leipzig, 4893. 2. Hôffding, Psychologie, p. 125.
agréables; comment, par exemple, des poisons peuvent-ils avoir un goût agréable? La réponse à cette objection est facile. Le système nerveux n’a à se préoccuper que de l'effet actuel, et non pas de l'effet futur, exercé sur lui par une impression ; il n’est pas, — l'expression est de Grant Allen — prophétique. Lorsque, en buvant un poison,le goût nous en paraît agréable, c'est qu'il a exercé une influence salutaire sur les nerfs du goût; puis, quand ses effets nuisibles se font sentir, nous éprouvons une sensation douloureuse. Par conséquent, si l’on prend le mot d'utilité comme on doit le prendre, dans le sens d'utilité immédiate, on peut légitimement affirmer, qu'en général, ce qui est agréable à l’organisme lui est utile.
En second lieu, et c’est là une difficulté beaucoup plus sérieuse, on pourrait objecter à notre théorie, que tout en prétendant exclure du sentiment sensible tout élément intellectuel, elle revient en somme au pur intellectualisme. Nous avons vu, en effet, que pour Descartes, Leibnitz, Wolff et Baumgarten, le sentiment avait été la connaissance confuse de la perfection. Or, la théorie que nous avons exposée n’arrive-t-elle pas, elle aussi, à la même conclusion? Le sentiment, réponse immédiate de notre être aux influences favorables ou nuisibles du monde extérieur, n'est-il pas en dernière analyse, comme l'ont soutenu quelques psychologues modernes, comme l'avait soutenu Wundt lui-même dans la première édition de ses Lecons sur l’äme de l’homme et des animaux, une espèce de raisonnement inconscient ? Ne faut-il pas, pour être touché agréablement ou désagréablement d'une irritation, savoir en quelque façon ce qui est utile à notre organisme et ce qui lui est nuisible, et, par conséquent, le sentir, tel que nous l’avons défini, n’implique-t-il pas, lui aussi, nécessairement un connaître? Nous répondrons tout d'abord à l’objection ce que nous avons répondu déjà, à savoir que le sentiment sensible, étant de l’aveu de tous, antérieur à toute espèce de raisonnement, antérieur même à la conscience distincte, ne peut pas impliquer un raisonnement. La théorie de Descartes et de Leibnitz part de l'hypothèse que l’âme est en soi un être qui connaît et qui représente, et qui ne commence à sentir que quand elle se représente qu'elle a subi un dommage ou une influence favorable. Ce qui différencie essentiellement notre théorie de celle de l’intellectualisme, c’est que, pour nous, le sentiment de l’activité favorable ou défavorable de nos organes est spontané, immédiat, n'implique aucune manifestation du connaître, aucune comparaison, aucune attribution à un Moi comme l'exige la conscience, mais que c’est précisément ce sentiment vague, entièrement subjectif du bien-être et du mal-être de notre état
somatique, qui est la forme première de notre vie sensible, qui est la force primordiale de la conscience. Nous dirons, avec Horwicz, que, jusqu'à un certain point, le concept même de l'utilité implique le sentiment, et qu'il est impossible de se représenter un bien-être, un accroissement de force vitale, qui ne soit pas senti. Ge qui rend celte théorie et surtout l'exposition de cette théorie si délicate, c’est que nos mots de sentir, de fühlen, de to feel, désignent à la fois un sentir et un connaître, c’est que l'élément affectif et l'élément présentatif y sont confondus. Pour nous, le simple processus organique de l'accroissement ou de la diminution de la force nerveuse, de l'aise ou du malaise dans lequel se trouve notre organisme tout entier, est inconcevable sans le sentiment immédiat de cet accroissement et de cette diminution, de cette aise et de ce malaise, et c'est ce sentiment immédiat qui est le sentiment sensible avec ses deux grandes formes de l’agréable et du désagréable *.
On comprend maintenant pourquoi nous avons pu dire et répéter que le sentiment est toujours, en tous lieux et en tous temps, absolument subjectif. Gela ne veut pas dire qu'il y ait déjà, quand nous commençons à nous sentir touché agréablement ou désagréablement, de distinction entre le Moi et le Non-Moi, d'attribution au Moi de l'influence subie. Le sentiment sensible est très antérieur à la formation du Moi et à la reconnaissance d’un Non-Moi. Quand l'homme commence à jouir et à pâtir, il est tout entier plaisir ou douleur, il se fond entièrement dans l'impression agréable ou dans l'impression désagréable. L'univers tout entier n'existe pour lui qu'en fonction de sa sensibilité, de son affectivité. Ce n’est que peu à peu, et par un chemin très long et très détourné, que l’homme s'élève du sentiment sensible jusqu'à la connaissance objective. Nous n'avons pas ici à décrire cette évolution, à montrer comment le sentiment sensible est immédiatement accompagné de mouvements ; comment parmi ces mouvements l’on apprend à choisir, à retenir les mouvements agréables et à éviter les mouvements désagréables ; comment, grâce à ce choix, naissent et se développent les germes de la connaissance, le souvenir, l'habitude, la comparaison ; comment, ces mouvements, nous apprenons à les localiser et comment, par cette localisation, nous apprenons à distinguer le Moi du Non-Moi, le monde intérieur du monde extérieur, à prendre conscience de la formation de ce Moi, de la façon dont nous intégrons les sensations, les perceptions, de telle sorte que le sentiment sensible uniquement subjectif devient apercep-