H. Lotze, Geschichte der Aesthetik, p
de connaissance sans données sensibles, ou d'action morale sans mobile sensible. L'être sensible est inséparable de l'être intellectuel, et il est en somme puéril d'établir une hiérarchie entre nos facultés. C'est véritablement un jeu frivole que de vouloir déterminer lequel, de l'élément sensible, de l'élément formel ou de l'élément intellectuel ou moral associé, l'emporte en valeur ou en dignité dans l'impression esthétique totale. Qu'on essaie d'imaginer ce que serait l’art, ce que serait pour nous la nature, sans la jouissance qu'apportent à nos yeux et à nos oreilles la couleur et le son, et l'on comprendra combien il est légitime de placer le facteur sensible sur la même ligne et dans le mème rang que les facteurs intellectuels directs et associés. Le dédain que Kant témoigne dans toute sa philosophie à la sensibilité tout entière, et qui est dù très certainement à la profonde influence exercée sur lui par son éducation piéliste, est plus déplacé encore en esthétique que dans la théorie de la connaissance ou dans la morale. L'artiste, digne de ce nom, nous le verrons quand nous en tenterons la caractéristique, doit avant tout vivre par les sens, doit être plus sensible que le commun des hommes aux impressions du dehors, doit pouvoir s’abandonner plus entièrement qu'eux à la jouissance sensuelle que provoquent les couleurs et les sons. Pour que les éléments intellectuels ou moraux du Beau puissent exercer leur effet, il faut avant tout que l'élément sensible plaise par lui-même, soit beau en lui-même, et nous l’avons déjà dit, si tout sentiment agréable n’est pas beau, il faut inéluctablement que tout sentiment beau soit agréable.
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Nous venons d'étudier les rapports entre le sentiment esthétique d'une part, les sentiments de l’utile, les sentiments logiques et surtout le sentiment de l’agréable de l’autre, en nous servant de la distinction que nous avons établie entre les facteurs sensibles, les facteurs intellectuels directs ou formels et les facteurs associés de l'impression esthétique. Nous avons rapproché beaucoup plus que ne l'avait fait Kant, les sentiments du Beau et les sentiments de l'agréable, dont nous avons même identifié tout au moins les élapes primitives, el nous avons contesté la possibilité du caractère principal que Kant avait revendiqué pour le Beau, à savoir le désintéressement absolu. Il nous reste maintenant à faire le travail
inverse de celui que nous venons d'achever, c'est-à-dire à différencier définitivement le sentiment du Beau des sentiments analogues avec lesquels on pourrait être tenté, d'après notre caractéristique, de le confondre, à essayer en un mot de déterminer, après avoir montré ce que lui apportent les sentiments agréables, les sentiments formels, les sentiments intellectuels et moraux associés, si le sentiment esthétique n’est que la résultante de tous ces sentiments, ou bien s’il y a un caractère proprement esthétique qui distingue véritablement le sentiment du Beau de toutes les autres manifestations du sentir. Pour cela, nous allons essayer de rassembler fous les caractères de l'impression esthétique que nous avons mentionnés, chemin faisant, dans ce chapitre, et de déméler s'il en est un auquel tous les autres se subordonnent, dont tous les autres découlent. Nous essayerons ensuite, après avoir trouvé la caractéristique du sentiment du Beau, de montrer les lois auxquelles il est soumis, les principes, à défaut d’un principe dominateur unique, qui président à ses manifestations.
Tout d'abord le sentiment esthétique dans toutes ses incarnations, des plus humbles jusqu'aux plus élevées, est un sentiment, c'est-à-dire une réaction primitive, spontanée, immédiate de notre individu en face des impressions de la réalité extérieure et de notre propre corps. Puis, dans ses manifestations supérieures, c'est une émotion, Afect, c’est-à-dire un sentiment fort, auquel sont liés des éléments intellectuels et moraux et qui, comme toutes les autres émotions, est accompagné de manifestations corporelles consistant, comme le tendent à prouver les recherches de la psychologie expérimentale, dans un élargissement ou dans un rétrécissement des vaisseaux superficiels du corps, dans une augmentation ou dans une diminution de l'innervation des muscles volontaires, et dans une augmentation ou dans une diminution du volume de l'amplitude des mouvements cardiaques. Nous avons montré de plus que les sentiments esthétiques ne pouvaient être dus qu'à des excitations de nos sens supérieurs, avant tout aux excitations de la vue et de l’ouïe, ce qui en exclut immédiatement les sentiments agréables les plus nombreux et ies plus importants pour l'individu et l'espèce, à savoir les sentiments organiques, les sentiments dus à l'instinct de conservation et de reproduction. Puis du fait que l’activité des sens supérieurs ne se rapporte ni directement, ni nécessairement à des fonctions organiques, nous avons conclu que les sentiments esthétiques ne reposent pas sur des nécessités de notre nature, et peuvent, sans que l’on ait besoin de faire intervenir comme le font Kant et les idéalistes les théories métaphysiques de | « apparence » et de la finalité sans fin, être
qualifiés de désintéressés, à la condition de ne pas entendre sous ce terme, comme Kant, l'exclusion de toute jouissance, de toute émotion, de tout attrait sensible, mais bien seulement l'exclusion de toute salisfaction d'instincts grossiers, de nécessités organiques. Si les esthéticiens idéalistes admeltent tous que, dans tout état esthétique, le contemplateur fait abstraction de l'essence des objets qui provoquent l'impression du Beau, de leur fin réelle, de l'influence qu'ils peuvent avoir sur notre bien-être ou notre mal-être physique, en un mot de leur‘ utilité, nous partageons entièrement leur avis, mais nous croyons qu'il suffit de considérer tous les sentiments esthétiques comme dus aux sens supérieurs, pour en tirer le caractère d'inutilité, de plaisir de jeu, de finalité sans fin que l’on revendique pour eux. Il suffit de constater que la vue et l'ouie, tout en ayant très certainement, au début de l'évolution, servi avant tout aux activités nécessaires et intéressées de notre nature, et tout en nous y servant encore, nous fournissent, en fait, un très grand nombre de sensations qui n’ont aucun rapport direct avec nos besoins organiques. Il suffit, pour expliquer labstraction que nous faisons devant le Beau de tout autre élément que le plaisir de la jouissance esthétique, de se rappeler, qu’en fait, tous les sens et surtout les sens supérieurs sont de merveilleux instruments d'abstraction, qu'en fait, les sens ne nous font jamais pénétrer à l’intérieur même des objets, dans leur essence intime, dans leur structure réelle, qu'ils ne nous fournissent jamais de renseignements sur la fin véritable des choses, mais qu'ils ne nous donnent précisément qu'un calque des objets, que des images, que des apparences, en étendant bien entendu ces termes empruntés au vocabulaire optique, aux sensations de l’ouie.
Nous obtenons d'après cela que les sentiments esthétiques sont des sentiments dus aux sens supérieurs, ne servent directement à aucune fonction vitale, n’ont pour fin que le plaisir, sont causés, — tout au moins en première ligne, car l'association peut parfaitement joindre au plaisir immédiat de la simple représentation, de la simple apparence des objets, des plaisirs associés jaillis de tout ce que nous savons, de tout ce que nous nous rappelons du fond, de la fin de l’objet esthétique, — par la simple représentation, par la simple apparence des choses. De ces caractères maintenant en découlent immédiatement une série d’autres. Tout d’abord les sentiments esthétiques sont des sentiments immédiats jaillissant des sensations supérieures sans intervention, tout au moins dans leur forme primitive, de l'entendement discursif. Puis, étant dus aux sens supérieurs, ils ne sont pas soumis aux conditions dégradantes, — l'expression est de Bain, — auxquelles sont soumis la plupart
de nos sentiments organiques, n'évoquent pas des associations répugnantes comme certains de ceux-ci, et peuvent, par conséquent, être dits plus nobles et plus purs que la grande majorité des sentiments proprement agréables dont la satisfaction, qu'il s'agisse des sentiments relatifs à l'instinct de conservation ou de reproduction, dépend de conditions organiques qui n'ont rien de particulièrement esthétique. De plus, les émotions esthétiques sont en général beaucoup moins violentes que la plupart des autres émotions. Les émotions les plus intenses sont celles qui jaillissent de l'instinct de conservation et de reproduction : là nous sentons que notre vie est réellement et sérieusement engagée, qu'il ne s'agit pas de sentiments de luxe, dont on pourrait au besoin se passer et qui ne sont une nécessité que pour certains individus raffinés, vivant au milieu d’une civilisation très avancée, mais de sentiments de première nécessité dont dépendent l'existence de l'individu et l'avenir de la race. On à pu dire que la plupart des sensations visuelles et auditives sont émotionnellement indifférentes, ce qui nous paraît d'ailleurs exagéré. La vérité est que, pour la moyenne des individus, le timbre émotionnel des impressions des sens supérieurs est infiniment plus faible que celui des impressions des sens inférieurs et surtout des sensations organiques, ce qui s'explique, en partie, par le fait que les sens esthétiques ne sont pas en contact direct avec le milieu qui peut les blesser; que de plus ces sens sont la plupart du temps stimulés normalement, et, qu'en général, l'exercice normal ne donne pas de sentiment distinct de plaisir. Etant donné que la quantité de plaisir est très vraisemblablement en raison indirecte de la fréquence de stimulation des fibres nerveuses, les sensations des sens esthétiques se trouvent placées, quant à l'intensité du timbre émotionnel, à égale distance des sensations organiques à activité intermittente, comme les sensations qui accompagnent la nutrition et la reproduction, et des sensations des organes à stimulation ininterrompue, comme le sens du tact et le sens atmosphérique. Enfin, si les sens esthétiques sont facilement fatigués, ils se réparent en revanche très facilement et très rapidement, — les fibres optiques 70 fois, les fibres acoustiques 33 fois par seconde, — et il en résulte que leurs douleurs sont plutôt de la fatigue qu'une désintégration violente, et leurs plaisirs plutôt une action délicate et harmonieuse qu'une stimulation puissante et intermittente !. De la faiblesse relative d'intensité des sentiments esthétiques résulte, comme conséquence immédiate, qu'ils exercent une action moindre
4, Grant Allen, Physiological Aesthetics, p. 20 à 50.
sur nos facultés actives que les sensations des sens inférieurs el que les sensations organiques : tandis que la plupart des sensations organiques et des sensations du goût et de l'odorat provoquent des impulsions immédiates et parfois très violentes, il faut que l'émotion esthétique soit extrêmement intense et qu'elle se produise chez des individus tout particulièrement doués pour qu'elle provoque des impulsions actives‘. Il résulte encore de cette faiblesse d'intensité que les sentiments esthétiques ont beaucoup moins de persistance et'de durée, qu'ils peuvent être beaucoup plus facilement écartés que tous les autres sentiments. Tandis qu'un très grand nombre de nos émotions et de nos sentiments ont une tendance à persister en nous, que rien n'est plus difficile que de s’arracher à des états de tristesse, de chagrin, de deuil, il nous est relativement facile, après avoir éprouvé une impression esthétique, de l’écarter. De la même cause enfin résulte que les sentiments esthétiques peuvent coexister en nous en très grand nombre, et admettent des variations beaucoup plus rapides et plus brusques que tous les autres sentiments. Kirchmann, à qui nous empruntons les trois derniers caractères que nous venons d'énumérer, fait observer avec très grande raison que, tandis que les sentiments qu'évoquerait en nous la vue d’une scène comme celle que représente le groupe du Laocoon, ébranleraient si profondément tout spectateur quelque peu sensible, qu'il serait ineapable de s’abandonner de longtemps à une impression joyeuse, la vue de cette même scène, représentée en marbre, ne nous empêche en aucune façon de jouir des impressions esthétiques très différentes émanant des statues et des tableaux placés à côté de ce groupe. Tout de même, pendant la représentation d’une tragédie, d'un drame de Shakespeare, par exemple, le spectateur subit dans l’espace d'une heure les émotions les plus diverses et les plus profondes, accompagne le héros et l'héroïne à travers tous les stades de la joie la plus vive et de la douleur la plus intense, sans que cela l'empêche le moins du monde, en sortant du spectacle, de rentrer dans la vie commune et de participer à toutes les petites joies et à tous les petits chagrins dont celle-ci est peuplée ?. Enfin les sentiments esthétiques ne sont pas limités, pour nous servir de l’expression de Bain, au consommateur individuel, ne sont pas des sentiments égoïstes, mais sont des sentiments sociaux, des sentiments sympathiques; c'est un point que nous avons déjà traité, et qui d'ailleurs est tellement évident qu'il n’est pas besoin d'insister : tout le monde reconnait que, tandis qu'un seul consommateur peut