‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 66 sur 118 · Bain, Émotions et Volonté, p. 221 et suivantes · texte numérisé non relu

Bain, Émotions et Volonté, p. 221 et suivantes

2. Kirchmann, Aesthetik auf realisticher Grundlage, t. 1, p. 54, 55, 56, 57.

jouir réellement d’un objet proprement agréable, les sentiments esthétiques de la vue et de l’ouïe peuvent récréer en même temps un très grand nombre de spectateurs à la fois.

Nous obtenons ainsi, en récapitulant, la définition suivante : les sentiments esthétiques sont des sentiments immédiats dus aux sens supérieurs, qui ne se rapportent ni nécessairement ni directement à des fonctions organiques, qui n'émanent que de l'apparence, des images des choses, n'ont pour fin que le plaisir immédiat produit par cette apparence, ne sont pas soumis aux conditions dégradantes qui accompagnent la satisfaction des plaisirs organiques, sont, en général, moins intenses que la plupart des autres émotions, excitent, par conséquent, une action moins profonde sur notre volonté, peuvent être, par suite, plus facilement écartés et coexister en plus grand nombre avec des variations plus rapides et plus brusques, sont enfin des sentiments sympathiques el sociaux. Ces caractères donnés, nous avons à résoudre la difficile question que nous nous étions posée tout à l'heure, à savoir si, parmi tous ces caractères, il en est un qui domine tous les autres, dont tous les autres découlent.

Qu'on le remarque tout d'abord, il se pourrait parfaitement que cette réduction que nous allons tenter ne fût pas possible; il se pourrail que plusieurs de ces caractères fussent d'importance égale et ne pussent être ramenés l'un à l’autre. Il nous semble cependant que, pour saisir véritablement l'originalité du sentiment esthétique, c’est au dernier des caractères que nous avons énumérés, au caractère de sociabilité, de sympathie, qu'il faut que nous nous arrètions. Nous nous rappelons que ce caractère social du plaisir esthétique n’a pas échappé à Kant, mais que, tout au contraire, il lui a attribué une importance considérable. On sait tout d'abord que, pour lui, l’intérèt empirique du Beau ne s'explique que par l'état de société, que, pour lui, il ne viendrait jamais à l’idée d’un homme, vivant dans une solitude complète, de parer sa demeure ou de se parer lui-même ‘. De plus et surtout, nous avons montré que, parmi les explications différentes que donne Kant du senliment esthétique, il en est une sur laquelle il revient avec insistance, qui consiste à expliquer le sentiment esthétique par le sentiment qui jaillit de la conviction dont nous sommes pénétrés, que le sentiment du plaisir, éprouvé devant un objet déterminé, peut être universellement partagé, sentiment de plaisir que nous avons appelé, dans l'analyse que nous avons faite des différents plaisirs qui constituent, d'après Kant, l'émotion esthétique, le plaisir de l’universalité.

4, Critique du Jugement, Hartenstein, t, V, p. 306 ; Barni, t, I, p. 234.

Si, comme on le verra dans un des prochains paragraphes, nous trouvons que notre philosophe a exagéré la prétention des sentiments esthétiques à l’universalité et à la nécessité, il n'en est pas moins vrai que de sentir le plaisir que l’on éprouve partagé par un orand nombre d’autres hommes, que de sentir vibrer un grand nombre d’âmes à l'unisson de la sienne, renforce et intensifie singulièrement le sentiment individuel. Enfin, le désintéressement, qui, pour Kant, constitue le caractère essentiel du sentiment esthétique, peut se déduire tout naturellement, bien que Kant luimême ne l'en ait pas déduit, du caractère social des sentiments du Beau. C'est parce que, pourrait-on dire, le sentiment du Beau n'est pas limité au consommateur individuel, c’est parce qu'il est social, qu'il est nécessairement désintéressé, — d’un désintéressement à la vérité seulement relatif, comme on le verra tout à l'heure, comme tous les sentiments sympathiques. Désintéressement et sociabilité sont des concepts corrélatifs, mais il nous semble bien que c'est la sociabilité qui est primitive et le désintéressement dérivé.

Cependant, la caractéristique que donne Kant du sentiment esthétique, en tant que social et sympathique, n'est pas suffisante. Pour prouver que c’est la sociabilité, le fait d'être un sentiment sympathique qui caractérise véritablement le sentiment du Beau et le différencie de tous les autres sentiments, nous avons à prouver tout d’abord que tous les caractères particuliers que nous avons énumérés se ramènent à celui-ci et cette partie de notre tâche est relativement facile. En effet, les sentiments sympathiques ne se rapportent ni directement ni nécessairement à des fonctions organiques; ils ne sont pas soumis aux conditions dégradantes qui accompagnent la satisfaction des plaisirs organiques; ils sont moins intenses que toutes les émotions égoïstes ; ils excilent une action moins profonde sur notre volonté ; ils peuvent être plus facilement écartés el coexister en plus grand nombre avec des variations plus rapides et plus brusques que celles-ci. Enfin, nous verrons qu'une des fins essentielles des plaisirs de la sympathie est précisément le plaisir que celle-ci nous fait éprouver. Reste, pour que la réduction soit complète, un dernier caractère, la particularité du sentiment esthétique d’être causé, non pas par l’essence des choses, mais par leur apparence, leurs images, qui ne nous paraît pas pouvoir être déduit du caractère de sympathie, et qui nous servira précisément à différencier les sentiments sympathiques esthétiques de tous les autres sentiments sympathiques.

Les sentiments esthétiques sont done, à notre avis, avant tout des sentiments sympathiques, mais des sentiments sympathiques d'une espèce toute particulière, dont nous avons maintenant à déterminer précisément la nature. Nous emploierons là encore la méthode dont nous nous sommes servi durant toute notre critique de l'esthétique de Kant. De même que, pour en arriver au sentiment du Beau, nous sommes parti du sentiment en général et des formes primitives du sentiment, c’est-à-dire des sentiments sensibles, nous partirons, pour en arriver aux sentiments sympathiques esthétiques, des sentiments sympathiques primitifs. Nous n'entendons en aucune façon, en partant des formes inférieures pour arriver aux formes supérieures, expliquer celles-ci par celleslà, mais nous croyons que, même en admettant, comme nous l’admettons en effet, que toute manifestalion supérieure du sentiment du connaître et du vouloir exige l'intervention d'un élément nouveau irréductible, il n’en est pas moins nécessaire, pour comprendre ces manifestations supérieures, de connaître en détail toutes les manifestations inférieures. C’est là ce qui distingue, nous l’avons dit, la philosophie moderne de la philosophie du xvrre et du xvirr° siècle, c'est cette ascension de l'inférieur au supérieur et surtout cette descente du supérieur à l'inférieur qui fait défaut à la philosophie kantienne, et qui est le principe fécond et vivifiant que la philosophie doit au système de l’évolution, et qui n’est en somme que l'application de la méthode historique au domaine de la science de l'âme.

Le sentiment de la sympathie est, en dernière analvse, la revivescence faible d'un état affectif par l'intermédiaire d’une présentation: une présentation éveille dans notre organisme les réactions qui lui correspondaient primitivement, si bien que toute sympathie est au fond une imitation ‘. Pour expliquer l’origine des sentiments sympathiques, ce n'est pas de l'individu, mais bien de l'espèce qu'il faut partir. Ce n’est que de cette façon qu'on peut s'expliquer comment le principe de la sympathie peut naître de l'instinct primordial de notre être qui est l'instinct de la conservation de soimême. La source véritable du phénomène de la sympathie gît dans les rapports indissolubles entre la mère et l'enfant. Quels que

4. Cf. James Sully, The Human Mind, ete., t. I, p. 108, et G. Tarde, De l’Imitation

soient, en effet, les modes de la reproduction, depuis la simple scission ou division des protozoaires jusqu'à la reproduction sexuelle si compliquée des mammifères, c'est toujours comme partie de l'organisme maternel et aux dépens de cet organisme que l'individu nouveau commence à vivre. Ge lien indissoluble entre la mère et l'enfant subsiste après la naissance, mais de physiologique il devient psychique. L'instinct qui, tant que la séparation entre le fœtus et la mère n'est pas consommée, est absolument inconscient, devient conscient, une fois que le jeune animal est né, et l’on sait, sans que nous ayons à en fournir ici des preuves, dont abonde l'Origine des Espèces et La Descendance dans l'homme de Darwin et la Mental evolution de Romanes, combien cet instinct est puissant et combien même il peut l'emporter sur l'instinct de conservation. Chez les animaux et les hommes inférieurs, une fois que le nouvel être n'a plus absolument besoin de la mère, l'amour maternel s’évanouit; dans les organismes supérieurs, au contraire, où la période de développement est plus longue et où, par conséquent, la mère et l'enfant sont plus longtemps unis par l'instinct, l'affection maternelle, mère de tous les sentiments sympathiques, s'accroît, se renforce, se fixe et évolue tout naturellement vers cette forme supérieure, où ce n'est pas seulement l'individualité physique, mais encore mentale de l'enfant dont la mère se préoccupe, où celle-ci a la représentation vive de la vie consciente, indépendante de l'enfant, où s'opère pleinement ce dédoublement psychologique qui caractérise la sympathie *.

De cette première forme de la sympathie découlent maintenant successivement toutes les autres. Tout d’abord, le sentiment paternel qui est infiniment moins primitif, parce que non fondé sur des rapports physiologiques primitifs du père pour l'enfant, puis le sentiment filial, fraternel, le sentiment des compagnons d’un même groupe, ce que les Anglais appellent le fe/lor feeling et qui va du sentiment de communauté qu'éprouvent les animaux d'un même troupeau jusqu’au sentiment de solidarité qui relie l'humanité tout entière. James Sully, dans l'analyse très pénétrante à laquelle il à soumis les sentiments sympathiques, distingue maintenant parmi les sentiments de sympathie, lout d'abord, la simple contagion sentimentale, contagion of feeling, que l’on constate chez les animaux et dans les races inférieures, et qui est, avant tout, une reproduction imitative de mouvements expressifs, puis la sympathie proprement dite, /e/low feeling, qui consiste dans la participation à une expérience agréable ou pénible, distinctement attribuée à

1. Nous avons suivi pour cette déduction des sentiments sympathiques de l'amour maternel l'excellente exposition de Hôffding, Psychologie, p. 3%4, 345, 346 et 347.

un autre, et qui n'exige pas seulement des simples mouvements d'imitation comme la contagion du sentiment, mais encore une vie imaginative suffisamment développée pour que nous puissions nous représenter d’autres êtres, entrer dans leurs sentiments et avoir nettement conscience que c'est d'êtres différents de nous qu'il s'agit '.

Le processus psychologique maintenant de la sympathie consiste en ceci. Tout d’abord certaines manifestations extérieures produisent directement, par imitation, une faible résonnance dans le spectateur. Cette première forme est suivie d'une activité cérébrale beaucoup plus compliquée, qui consiste dans l'attribution de ces manifestations au sujet dont elles émanent et dans leur interprétation imaginative. Vient ensuite la réaction émotive de cette activité centrale, c'est-à-dire l'excitation affaiblie de tout le cycle de processus organiques impliqués dans le sentiment. On s'aperçoit tout de suite combien le rôle des facultés intellectuelles supérieures et surtout de l'imagination est considérable dans toutes les manifestations élevées de la sympathie, combien lappréhension sympathique offre d'analogie avec l’appréhension intellectuelle. Sully fait observer avec raison que le mode de représentation diffère de l’une à l’autre, que tandis que, lorsque nous sympathisons avec d’autres êtres, — nous ajouterons, on le verra, aussi avec les choses, — nous sommes occupés de leurs sentiments comme tels, — des sentiments que ces êtres éprouvent réellement ou que, comme dans Îles états esthétiques que nous allons traiter plus loin, nous prètons aux choses — nous sommes nous-mêmes dans un état émotionnel. Au contraire, lorsque nous appréhendons quelque chose intellectuellement, notre activité est avant tout intellectuelle, notre attention est fixée avant tout sur des relations abstraites, de sorte que nous pouvons parfaitement comprendre tels actes passionnels ou criminels, sans en aucune facon sympathiser véritablement avec eux ?. Nous admettons la distinction établie par Sully en faisant observer cependant — et c'est là un point très important sur lequel nous allons revenir — que, si les sentiments sympathiques exigent impérieusement l'intervention des facultés intellectuelles supérieures et notamment de l'imagination, d'autre part, ces facultés intellectuelles, et notamment l'imagination, sont inconcevables sans sympathie.

Un trait encore des plus importants nous reste à ajouter à cette très rapide caractéristique des sentiments de sympathie : c'est le rapport entre eux et les sentiments égoïstes. On a tenté tout d’a-

1. J. Sully, loc. cit, t. I, p. 108, 109, 110. DPI loc cit. pi) MA

bord, on le sait, de dériver les sentiments sympathiques des sentiments égoistes, de démontrer que ceux-ci seuls étaient primitifs, tandis que ceux-là étaient dus uniquement à des transformations, à des raffinements des premiers. On a eu recours notamment à un phénomène psychologique très intéressant, que l'on à appelé la substitution des sentiments, die Gefühlsverschicbung, et qui consiste en ce que un timbre émotionnel, attaché primitivement à une représentation, se déplace en quelque sorte et s'attache à une représentation différente. L'amour que l'avare porte à l'argent luimême et qui, primitivement, ne s’adressait qu'aux jouissances que l'argent pouvait lui procurer, est l'illustration la plus simple de ce phénomène. Il se produirait un déplacement de sentiments semblable de l'égoisme à la sympathie. L'égoiste, qui pour atteindre ses fins a besoin des autres hommes, qui se rend compte que pour être aidé par eux il faut qu'il les aide à son tour, que pour avoir droit à leurs égards il faut qu'il en ait pour eux, devra, à force de tenir compte des autres en vue d'un but intéressé, finir par en tenir compte sans plus se rappeler le dessein auquel cette préoccupation altruiste devait lui servir : de moyen qu'elle était primitivement cette préoccupation devient fin ; il y a là, comme dans le phénomène de l’avarice, véritable déplacement de sentiment". Quelque ingénieux que soit cet essai de déduire les sentiments de la sympathie des sentiments égoïstes par le moyen de la substitution des sentiments, il nous paraît tout à fait illégitime de faire de la sympathie un phénomène dérivé. Les sentiments sympathiques nous semblent aussi primitifs, aussi originellement inhérents à la nature humaine que les sentiments égoïstes. Tout d'abord, l’on peut observer avec le psychologue danois Lehmann que si l’on admet, comme l’admettent les psychologues qui contestent l'originalité des sentiments sympathiques, qu'un sentiment se reproduit grâce à la revivescence d’une représentation primitivement timbrée émotionnellement, on admet par là même l'originalité des sentiments sympathiques. En effet, si la représenlation reproduite de ce qui primitivement excitait plaisir ou peine, est elle-même limbrée émotionnellement, la représentation qu'un individu éprouve du plaisir ou de la peine ne pourra pas laisser que de provoquer chez le contemplateur un timbre émotionnel correspondant. Si la simple représentation reproduite d’une peine produit de la peine, il faut qu'il en soit de même de la représentation de la peine d'un autre individu, ne füt-ce que parce que cette représentation reproduit nécessairement des représentations

1. Alfr, Lehmann, Die Hauptyesetze des menschlichen Gefühlslebens, p.268 à 275, et Hôffding, Psychologie, p. 340 et suivantes.

pénibles de peines antérieurement éprouvées par le spectateur ‘.

D'ailleurs, d'après l'explication que nous avons donnée de la genèse des sentiments de sympathie, nous n'avons besoin d'avoir recours ni à la substilulion des sentiments qui, nous ne le contestons pas, joue certainement un rôle considérable dans le développement des sentiments sympathiques, ni à la théorie de la reproduction des timbres émotionnels, pour démontrer que les sentiments sympathiques sont aussi primitifs et aussi originaux que les sentiments égoïstes. Nous avons montré que les sentiments sympathiques sont étroitement liés à des phénomènes biologiques aussi essentiels que ceux auxquels sont liés les sentiments égoïstes. Si, en effet, c'est de l'instinct de conservation qu'émanent tous les sentiments égoistes, c’est de l'instinct de reproduction, nous l'avons vu que jaillissent tous les sentiments de sympathie, et ceux-ci sont aussi inséparables des sentiments égoïstes, que l'instinct de reproduction est inséparable de l'instinct de conservation, que l'espèce est inséparable de l'individu. Dans les instincts de l'amour maternel et de l'amour sexuel, il est impossible de tracer une limite entre ce qu'exige l'espèce et ce qu'exige l'individu. Quelque idéal que soit le sentiment, quelque sublime que soit l'objet qui le cause, cet objet fait toujours partie de notre Moi, de notre conscience, c'est toujours notre propre joie et notre propre douleur que nous ressentons. Seulement — comme le fait remarquer Hôffding dans sa très remarquable étude de la sympathie — daïñs l'amour désintéressé, la joie et la douleur que nous éprouvons, nous ne les sentons pas nôtres, en ce sens que l'affection pour un autre individu ou pour un objet serait considérée comme un moyen d'accroître notre jouissance égoiste. L'amour désintéressé ne peut signifier que ceci : c'est que nous partageons immédiatement la joie ou la douleur d'autrui, c'est que nous nous abandonnons au retentissement que cette joie ou cette douleur causent en nous, sans demander autre chose que d’être émus de cette façon. Tout sentiment désintéressé, que ce soit l'amour pour un autre être ou le dévouement pour une grande idée, une grande cause, est lié, comme toute émotion en général à un déploiement énergique de notre propre être, à un élargissement de notre personnalité, à une excitation de notre imagination, et plus l’objet qui cause l’émotion est grand, noble et élevé, plus ces manifestations sont larges et intenses. Il nous est impossible d'aimer quelque chose sans éprouver de la joie et de la satisfaction; seulement cette joie et cette satisfaction nous ne l’isolons pas du sentiment de l'amour,

4, Lehmann, loc, cit., p. 350 et 351,

et surtout nous n’en faisons pas la fin de ce sentiment d'amour ‘. Si l'explication que nous venons de donner de l'originalité du sentiment de la sympathie et de son indissolubilité des sentiments égoïstes est exacte, on voit immédiatement les conséquences capitales qui vont en résulter pour les sentiments esthétiques auxquels il est temps maintenant que nous revenions. Nous trouvons là le moyen de résoudre définitivement le problème du désintéressement des sentiments du Beau, que nous avons abordé à tant de reprises, sans arriver à nous contenter pleinement. Le sentiment esthétique, réduit à un sentiment de sympathie, l’anlinomie, que tous les esthéticiens ont constatée entre l'intérêt qu'entraîne tout sentiment agréable, et le désintéressement qui est une des caractéristiques nécessaires du sentiment du Beau, s’évanouit. Le sentiment du Beau, comme tout sentiment sympathique, est à la fois intéressé et désintéressé. I est intéressé en ce sens que, quand nous jouissons de la beauté, nous sentons et le plaisir sensuel du jeu normal et adéquat de nos sens supérieurs, un maximum de stimulation .avec un minimum de fatigue, et le plaisir psychique d'un élargissement de notre vie, d’un déploiement énergique de nos facultés intellectuelles, et dès que cette jouissance est nôtre, elle fait partie de notre Moi et nous ne pouvons pas laisser, par conséquent, que d'y aspirer, que de la désirer. Mais d'autre part, il est désintéressé en ce sens que la jouissance que nous éprouvons, nous ne l'isolons pas du sentiment complexe dont elle fait partie, nous ne la recherchons pas pour elle-même, elle n’est pas la fin du sentiment du Beau.

Nous avons maintenant à tirer les conséquences de l'assimilation que nous avons établie entre les sentiments esthétiques et les sentiments sympathiques. Il est évident que les sentiments esthétiques doivent être des sentiments sympathiques d’une espèce toute particulière, d'un ordre spécial, et il nous reste à montrer en quoi cette particularité consiste. Nous nous servirons pour cela d’un concept, dont l'importance pour l'esthétique n’a pas été toujours reconnue ou, tout au moins, qui a été traité d'habitude à la fin de l'esthétique, dans la théorie de l’art, alors que,

1. Hôtiding, Psychologie, p, 458, 359, 360, et Zthk, Leipzig, 1888, chap, 11, tr et tv.

ainsi que l'a montré Vischer déja dans la Critique de son esthétique des Ariischen Gänge, et surtout dans la dissertation extrèmement importante des Dissertations philosophiques dédiées à Zeller, il doit être placé au début de toute théorie du Beau comme source d'explication véritable des sentiments esthétiques, à savoir le concept du symbole. Remarquons tout d’abord que le concept du symbole n'est pas étranger à Kant, et, qu'au contraire, bien qu'il n'y insiste pas longuement, celui-ci joue dans son esthétique un rôle très important. Kant distingue, nous le savons, entre la représentation schématique et la représentation symbolique : la représentation schématique étant un mode de représentalion, qui, par l'intermédiaire de l'imagination, parvient à traduire les concepts à priori de lentendement d'une manière sensible, et la représentation symbolique un mode de représentation où, étant donné un concept auquel aucune intuition sensible ne peut correspondre el que la raison seule peut concevoir, nous parvenons, par l'intermédiaire d'un procédé spécial du Jugement, à représenter ce concept. par une intuition dont le contenu n'a aucun rapport avec le contenu du concept représenté, mais dont la règle de réflexion est analogue à la règle de réflexion du concept : c'est ainsi qu'un état monarchique peut être représenté symboliquement par un corps animé quand il est parlementaire, ou par une pure machine quand il est despotique !. Dans sa dernière œuvre, le Mémoire sur les progrès de la métaphysique depuis Leibnilz el Wolff, Kant revient sur le procédé symbolique et en donne une définition plus claire. Le symbole d'une idée ou d'un concept de l'entendement, dit-il, est une représentation analogique de l'objet, c'est-à-dire une représentation d'après les relations qu'entretient ce concept avec certaines conséquences, et qui sont les mêmes que celles qu'on attribue à l'objet lui-même avec ses propres conséquences, bien que les deux objets soient de nature entièrement différente : par exemple, les êtres organisés, une montre ?. Le symbole étant ainsi défini, nous avons vu que pour Kant le Beau est le symbole de la moralité, et que c'est seulement sous ce point de vue qu'il plaît et qu'il a le droit de prétendre à l’assentiment universel 3. On le voit, la portée esthétique que Kant attribue au symbole est extrèmement considérable, puisque le Beau tout entier n'est compréhensible que comme symbole, puisque ce n'est que comme symbole qu'il peut prétendre à

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 362 à 365; Barni, t. I, p. 333 à 337.

2, Ucber die Fortschritte der Metaphysik seit Lebnitz und Wolf, Hartenstein, t. VI, p. 541.

3. Critique du Jugement, Harteustein, t. V, p. 364; Barni, t, L p. 336, 337.

l'universalité et à la nécessité. Mais nous l'avons montré et nous le montrerons encore, celte introduction du symbolisme de la beauté est tout à fait inattendue dans l'esthétique kantienne, et est en contradiction flagrante et avec le subjectivisme et avec le formalisme de la Critique du Jugement. Ce n'est que tout à fait à la fin, au dernier chapitre de son esthétique, que Kant traite du Beau en tant que symbole, alors que comme nous l'avons dit et comme nous allons le prouver maintenant, c'est au début de toute théorie du Beau que le symbole doit être placé, alors que comme le dit excellemment Vischer « c'est comme une forme universellement humaine, psychologiquement nécessaire, fondée dans l'essence de la fantaisie » que le symbolisme doit être considéré ‘.

Un symbole, en général, — la définition est de Vischer, — est une liaison entre une image et une idée par l'intermédiaire d'un point de comparaison ; ou encore, d'après Hegel, une existence, un objet extérieur donné immédiatement à l'intuition, qui n'est pas pris dans le sens qu’il exprime par son existence immédiate, mais dans un sens plus large et plus général; par exemple, le lion est un symbole quand il signifie, non un animal de proie, mais bien la générosité ?. Dans tout symbole, il v a donc deux choses : d'une part une signification, un contenu, un fond, et d'autre part l'expression de ce contenu, son image, sa forme, et entre ces deux éléments, entre le sens, le contenu, la signilication et l’image, il y a nécessairement, — c'est là la caractéristique du symbole, — un désaccord, ce que Hegel appelle une inadéquation, Unangemessenheit, qui s'explique par le fait que si la signification, le contenu et l'image s'accordent en un point, — sans cela il n'y aurait pas symbolisme, — d'autre part, l'objet particulier qui symbolise un contenu donné contient bien d'autres qualités que celles qu'il est chargé de représenter : c’est ainsi que, pour nous servir de notre exemple précédent, le lion a bien d’autres qualités que la générosité, si tant est d'ailleurs qu'il soit vraiment généreux 3. La meilleure façon de se rendre compte du symbolisme c'est de songer aux métaphores. Tandis

4. F. Th. Vischer, ÆKritische Wüälder, Neue Folge, t. V, Kritik meiner Aesthetik, p. 1#1. Cf. encore sur le Symbolisme, Hegel, Aesthetk, t. 1, p. 311 à 453; Karl Kôüstlin, Aesthetik, Tübingen, 1869, p. 321 à 336 ; H. Lotze, Geschichte der deutschen Aesthetik, passim ; Robert Vischer, Ueber das optische Formyefühl, Leipzig, 1813 ; H. Sicheck, Das Wesen der aesthetischen Anschauung, Berlin, 1875 ; J. Volkelt, Der Symbol-Begrif tn der noeuesten Aesthetik, Lena, 1816 ; F. Th. Vischer, Das Symbol dans les PAilosophische Aufsütz: Edouard Zeller zu seinem fünfzigjährigen Doctor-Jubiläum gewidmet, Leipzig, 1887, ct Karl Groos, Hinleitung in die Acesthetik, Giessen, 1892.

Page 1