Lehmann, loc. cit., p. 238 à
üives et négatives, qui, en se fusionnant, se compensent mutuellement. Ainsi, devant une œuvre d'art médiocre, tant que nous n'essayons pas, par une tension volontaire de notre attention, d'en découvrir les défauts, les éléments émotionnels, dus à la contemplation, se fondront en un sentiment composé qui sera un senliment faible de plaisir ou de peine ; les éléments de plaisir prédominent-ils, le sentiment tout entier sera timbré agréablement el inversement; mais, en tout cas, le timbre restera toujours faible, ce qui prouve bien que le plaisir et le déplaisir s’y compensent. Il en va tout autrement pour les sentiments mélangés, dans lesquels, nous le savons, malgré l'intimité de la liaison contractée par les éléments de plaisir et de peine, il nous est cependant encore possible d'observer séparément chacun des deux éléments qui constituent le mélange, vu que, sans cela, nous ne les appellerions pas des sentiments mélangés. Ces sentiments mélangés, à l'encontre des sentiments associés superficiellement, peuvent atteindre une orande intensité, et l'accroissement d'intensité de l’un des deux facteurs entraîne un accroissement d'intensité équivalent de l'autre. C'est ainsi que le plaisir d’une ascension est d'autant plus grand qu'elle est plus dangereuse, et que, comme l'a merveilleusement exprimé le Dante dans les vers célèbres : Nessun maggior dolore, Che ricordarsi del tempo felice Nella miseria.
«Il n'est pas de plus grande douleur que le souvenir d’une grande Joie au milieu d'actuelles souffrances, » ce que nous traduisons, par rapport à la question qui nous préoccupe, en disant que, dans un sentiment mélangé, plus le sentiment de plaisir qui constitue l'un des éléments du mélange est intense, plus vif est le sentiment de peine qui en constitue l’autre *. |
4 Après avoir étudié successivement la dépendance du sentiment de l'intensité et de la durée de la représentation timbrée, et ensuite sa dépendance de représentations extérieures avec les trois cas de la similitude et de la dissimilitude de nature de la représentation timbrée et des représentations qui la modifiaient, avec identité de l'objet et la différence de l’objet, nous voici arrivés à la dernière série des lois empiriques du sentiment, c'està-dire à l'étude de la dépendance du timbre émotionnel de représentations extérieures dues à l'association. Nous avons eu, dans cette étude du sentiment esthétique, l'occasion de parler, à différentes reprises, du rôle considérable joué par l'association dans
4, Lehmann, loc, cit,, p. 252 à 261,
la formation des sentiments du Beau, rôle qui avait été méconnu jusqu'aux travaux de Fechner, mais qui, depuis, a été apprécié à sa véritable valeur par tous les esthéticiens qui ont suivi la méthode et les indications du grand psycho-physicien, notamment par les esthéticiens anglais James Sully et Grant Allen, et les psychologues danois Hôffding et Lehmann. Nous avions montré, qu’en dehors du facteur sensible direct et du facteur formel proprement dit, il fallait distinguer dans toute impression esthétique complexe, comme facteur aussi considérable et peut-être même plus considérable que les deux premiers, le facteur de l'association, et nous avions tenté, dans le paragraphe précédent, de réduire ce facteur, tout comme les deux autres, au facteur plus général, à notre avis, du symbolisme sympathique. Nous nous proposons maintenant d'étudier, d'une manière plus suivie et plus empirique, les modifications que la reproduction des représentations fait subir aux limbres émotionnels.
IL est certain, tout d’abord, que les timbres émotionnels se laissent reproduire tout comme les représentations, et qu'à côté des sentiments réels il y a une série correspondante de ce que nous avons appelé avec James Sully les sentiments idéals, ideal feelings. Nous avions ajouté qu'il est probable que cette reproduction des timbres s'opère au moyen de la reproduction des représentations auxquelles ces timbres étaient liés, mais que les représenlations reproduites restaient inconscientes, et que seuls les timbres associés parvenaient jusqu'au seuil de la conscience. L'on sait, en effet, que plus la reproduction des éléments intellectuels de la représentation est facile, précise et complète, et plus l'est aussi la reproduction des timbres émotionnels correspondants ; c'est ainsi que la reproduction des sentiments organiques est presque impossible, parce que la reproduction des sensations organiques est très malaisée. Cela étant donné, nous allons rechercher, sans insister sur l'importance générale de l'association pour la vie émotionnelle et sur les arguments que l'on peut tirer de cette importance contre le formalisme intransigeant de Herbart et de Zimmermann, s’il est possible de réduire à des lois précises l'influence générale exercée sur le sentiment par la reproduction, par l’associalion des représentations. Le premier principe posé par Lehmann affirme que, de même que dans nos sensations, dont tous les éléments nous paraissent donnés directement, il en est un grand nombre qui, en réalité, sont des éléments reproduits ou associés, tout de même dans les sentiments en apparence les plus simples et les plus purs de tout mélange, il y a toujours, en réalité, participation d'une multiplicité d'éléments émotionnels; c’est
ainsi que dans le sentiment esthétique de la couleur, nous avons vu qu'à côté de l'influence directe exercée sur nos organes nerveux, il en est une autre indirecte, aussi importante que la première, qui est due aux associations que la couleur évoque en notre mémoire. De plus, Lehmann fait observer avec raison que les lois valant pour l'influence exercée par des représen tations extérieures sur les sentiments liés aux représentations timbrées, doivent valoir aussi pour l'influence exercée sur ces sentiments par des représentations reproduites, si bien que, sous peine de répéter tout ee que nous avons dit plus haut, nous pourrions arrêter là notre étude, s'il ne nous restait à examiner brièvement deux phénomènes intéressants relatifs à l'association que nous avons d’ailleurs déjà effleurés, à savoir l'expansion et la substitution des sentiments.
Nous avons dit plus haut, à la fin de notre étude de la dépendance du sentiment de représentations extérieures, quand cellesci, tout en concernant le même objet que la représentation timbrée primitive, ne sont pas de la même nalure que celle-ci, que, lorsqu'une représentalion agréable ou désagréable reproduit d'autres représentations, notamment des sensalions organiques du même timbre que la première, il naît une expansion de sentiments, c'est-à-dire les sentiments reproduits agissent, même après la disparition du sentiment primitif, sur les états de conscience postérieurs. [l nous reste maintenant à examiner ce phénomène de plus près. Etant donné que les lois de l'influence des représentations timbrées reproduites sur d’autres représentations sont les mêmes que celles des représentations produites directement par des excitalions extérieures, les lois de l'expansion des sentiments seront les mêmes que celles que nous avions fixées tout à l'heure pour le rapport entre des sentiments liés à des représentations de nature différente, concernant des objets extérieurs, et nous obtiendrons alors les trois lois suivantes. 1° Quand le sentiment donné est intense, le sentiment nouveau n'arrivera pas jusqu'à la conscience s’il est faible; au contraire, un sentiment faible peut être supplanté par un sentiment nouveau plus puissant. 2° Lorsque le sentiment primitif et le sentiment nouveau sont d’une intensité équivalente, la nature du sentiment résultant dépendra de l'identité où de la différence du timbre des deux sentiments. Si ce timbre est identique, si tous les deux sont ou bien des sentiments de plaisir ou des sentiments de peine, il en résultera tout naturellement un sentiment de plaisir ou un sentiment de peine plus puissant. 3° Si les deux sentiments ont des timbres contraires, ils allerneront dans la conscience, et ils se supplante-
ront momentanément l'un l'autre. Ges lois, pour peu qu'on y réfléchisse un peu, sont si évidentes, que point n'est besoin d'en citer des exemples, et que nous pouvons tout de suite en arriver à un phénomène très analogue de l'expansion du sentiment, à savoir à la substitution des sentiments.
La substitution des sentiments consiste, comme nous l'avons vu, dans le fait qu'un timbre émotionnel peut se déplacer, c’est-à-dire peut aller d'une représentation à l’autre. Pour Lehmann qui, comme nous le savons, est parti de l'affirmation qu'un timbre émotionnel ne ‘saurait exister à l’état pur et isolé, mais qu'il est toujours et indissolublement lié à une représentation, le phénomène de la substitution des sentiments offre les plus grandes difficultés. En effet, si le timbre émotionnel lié à une représentation pouvait s'en détacher pour aller s'unir à d’autres, il serait évident que le timbre peut avoir une existence isolée, en dehors de toute agglutination avec une représentation donnée. Aussi, pour Lehmann, le phénomène de la substitution des sentiments est ou bien apparent, ou bien ce ne sont pas les timbres, mais bien la représentalion timbrée complète, avec ses deux éléments intellectuels et émotionnels, qui se déplace. Soit le phénomène bien connu et le plus souvent cité comme exemple de substitution de sentiments, de l’avare finissant par aimer l'argent au lieu des fins que celui-ci permet de réaliser, Ce phénomène n'est, d'après notre auteur, qu'un cas de la loi générale, d'après laquelle ce qui a été moyen peut devenir fin. EL, en effet, on comprend facilement que la poursuite du moyen — l'acquisition de l'argent — puisse être accompagnée d’un plaisir si intense, qu'il finisse par se substituer à la fin — la réalisation des désirs de toutes sortes que l'argent peut nous servir à contenter. D'après cela, Lehmann a posé comme loi que si, ce qui primitivement n'a été qu'un moyen pour atteindre une fin déterminée devient fin, il n'y a pas de substitution de sentiments vérilable, vu qu'un sentiment, s'il est suffisamment intense et continu, peut fort bien supplanter un autre sentiment, el que nous avons là tout simplement un cas d'une loi générale que nous connaissons, à savoir qu'un sentiment fort détourne l'attention de tous les sentiments plus faibles qui coexistent avec lui dans la conscience. La question est plus délicate lorsque ce sont des idées abstraites qui nous causent du plaisir, comme par exemple l'idée de patrie, d'humanité, de science, ete. Dans ce cas, il y a eu incontestablement déplacement du timbre émotionnel attaché aux différentes représentations particulières et concrètes qui ont contribué à former l'idée générale, à cette idée, ou plutôt au terme général. Là encore, Lehmann hasarde une explication
ingénieuse, en alléguant que tous les sentiments, qui étaient attachés primitivement aux représentations concrètes, s'associent au terme général, fusionnent et donnent naissance à des sentiments composés et à des mélanges de sentiments Ge/üllsmischungen et gemischle Gefühle, — nous avons montré, plus haut, la différence entre ces deux termes, — d'une très grande intensité. Il en est de mème lorsque nous transportons la sympathie que nous éprouvons pour une personne à une autre, qui présente avec elle des ressemblances purement physiques. Dans tous ces cas, il y à bien déplacement, il y a bien substitution, mais non pas, d'après Lehmann, du timbre émotionnel isolé de toute représentalion, mais de la représentation timbrée tout entière, en tant qu'un état émotionnel composé, qui n'a été provoqué primitivement que par une représentation déterminée, peut être amené à entretenir le même rapport avec d'autres représentations ".
Nous venons d'exposer, d'après les travaux les plus récents, les lois auxquelles les psycho-physiciens ont cru pouvoir soumettre les sentiments, et nous avons vu à quel grand nombre d’'applicalions esthétiques elles peuvent donner lieu. C’est ainsi que les lois de la dépendance du timbre émotionnel de l'intensité, de la durée de la représentation, de la dépendance du timbre de représentations étrangères et extérieures à la représentation timbrée donnée, avec les principes du contraste, de la succession, de la réconciliation, de la vérité objective, de l'unité dans la variété, se vérifient pour toutes les sensations esthétiques complexes, et il serait cerlainement très intéressant de poursuivre ces applications dans le détail, en analysant une grande œuvre d'art, empruntée à l'archi- Lecture, à la poésie, à la peinture ou à la musique. D'ailleurs, pour la musique tout au moins, celte application a été tentée dans les essais de James Sully sur le « Fondement de la sensation musicale », sur « Les aspects de la beauté sous la forme musicale », et enfin sur « La nature et les limites de l'expression musicale ? ». Pour nous, qui nous occupons ici de la question de l'universalité et de la nécessité du sentiment et du jugement esthétiques, il nous est impossible de nous arrêter à des analyses de cette nature, quel-