‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 8 sur 118 · INTRODUCTION XVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XVII

esthétique est une fonction de l’entendement et non pas de la sensibilité et le plaisir esthétique, une conséquence de l’activité de nos facultés intellectuelles et non de nos énergies affectives. C'est cette même théorie que nous trouvons exposée, tout au long, dans l'Art poétique critique de Gottsched, paru en 1730, célèbre par les recettes qu'il préconise pour fabriquer des fables et des épopées. Cependant, si l’on y regarde d'un peu près, l’on s'aperçoit que celte œuvre mérite mieux que des brocards. Elle aussi, affecte la prétention de se raltacher à la philosophie de Leibnitz et de Wolff : « Si on appelle philosophie la connaissance approfondie de toutes choses, chacun s'aperçoit que nul ne saurait caractériser un poète, si ce n’est un philosophe ». Après avoir fait résider le Beau, selon le canon uniforme de l’époque, dans l'accord du multiple, dans l’ordre et l'harmonie qu'expliquent les desseins réalisés de la création divine, et après avoir fixé, comme but à l’art, l’imitation de la nature parfaite, il aboutit, lui aussi, au problème du goût. Il commence par poser comme une sorte d’antinomie : d’une part, les gens qui jugent d'après leur goût, peuvent avoir, sur la même œuvre d'art, des avis absolument divergents, et, de l’autre, ces avis ne peuvent être vrais en même temps, puisqu'ils sont contradictoires. L’antinomie se résout en ce que c’est le jugement, qui est d'accord avec les règles de l’art et lés affirmations des maîtres, qui doit être préféré. « Le bon goût est l’entendement, qui juge de la beauté d’un objet d’après la simple sensation, Empfindung, et qui en juge bien, dans des choses dont on ne peut avoir une connaissance exacte et distincte ». Le goût appartient donc à l’entendement : ni l'esprit (Witz), ni l'imagination, ni Les sens ne peuvent prétendre le déterminer, à moins d'imaginer un sixième sens, le sensus communis, qui est précisément l’entendement. « Mais cet entendement est fondé sur la simple sensation, c’est-à-dire sur le sentiment intérieur éprouvé en face d'un objet beau, existant réellement ou créé par notre imagination ». La sensation éprouvée devant un tel objet doit nécessairement représenter sa beauté. Cette beauté est ressentie très clairement, mais indistinctement : car dès que nous pouvons nous en rendre un compte exact, le goût est transformé en connaissance. Le criterium du jugement du beau gît dans les règles de la perfection, valant également pour toute espèce d'objets beaux, pour les monuments, les descriptions, la musique, etc. Le goût est bon, quand il coïncide avec les règles déterminées par la raison. Il est à la fois inné et acquis : ce qui aide à le former, c'est l'usage de la raison personnelle et l'étude des bons modèles, avant tout l'étude des mo-

dèles grecs. Voilà le problème posé dans les termes que nous avons trouvés plus haut chez Kônig, et que nous retrouverons chez Kant. D'une part, le goût appartient à l'entendement et comme tel, il est universel et nécessaire; de l’autre, il est fondé sur la sensation, — Kant dira le sentiment, — et comme tel, il est arbitraire et contingent. Les quatre œuvres que publient, en 1740, Bodmer et Breitinger, et dont la plus importante est l'Art poétique critique, n'apportent aucune conception nouvelle. Dans la préface du Traité sur les comparaisons poétiques et de l'Art poétique critique, Bodmer soutient contre Dubos, qui avait affirmé que la nature avait précédé l’art, et les on œuvres les Arts poétiques et les rhétoriques, que si les anciens ont donné des modèles d'art accompli, avant toute poétique, c'est qu'ils ont dû suivre certaines règles — c'est là une formule de Lessing — vu que sans règles, il n’y aurait ni art ni nature, puisque les règles ne sont que le résumé de l’art et de la nature. Les anciens ont trouvé, par réflexion, les procédés par lesquels on peut exercer sur l’âme les plus puissants effets possibles, et, ces procédés, ils les ont appliqués de la façon la plus consciente dans leurs œuvres. Dans l'Art poétique mème, le Beau est défini ce qui nous plaît et nous réjouit; or rien ne peut réjouir que ce qui est fondé sur la vérité et est cependant nouveau, d'où il suit que le Beau, comme l'avait compris Addison, devait être à la fois vrai, nouveau et instructif. Bodmer ajoute à ces trois éléments le grand et le véhément, — le sublime, pris dans le sens uniquement extensif, — et Breitinger le gracieux, qu'il pose comme la manifestation esthétique opposée au sublime. Enfin pour la question du goût, Breitinger, tout en se rendant compte de l’abîme qui sépare la connaissance scientifique générale et le jugement du goût, portant sur un objet concret et particulier, attribue toujours le jugement esthétique à l’entendement et le fonde sur la connaissance distincte de la nature de l'esprit humain et des impressions que lui cause le monde extérieur : la sensation immédiate ne crée que des illusions et si, dans les jugements du goût, il reste toujours quelque chose de confus, la vision trouble doit pouvoir se résoudre, en dernière analyse, en connaissance distincte. La théorie n’a pas fait un pas depuis Kônig et Gottsched, et.c'est chez eux qu'elle me paraît le plus clairement formulée. Pour trouver quelque chose de nouveau il faut abandonner les auteurs des Poéliques, tout en retenant le mérite qu'ils ont eu de poser quelques-uns des plus essentiels problèmes de l'esthétique, et en venir aux philosophes et avant tout à Baumgarten.

A considérer Baumgarten historiquement, il nous apparaît

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