‹ Essai critique sur l'esthétique de KantChapitre 7 sur 118 · INTRODUCTION XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XV

Home, Diderot et Rousseau vont être traduits, où il ést très difficile de faire le départ entre ce qui est dû à la pensée personnelle des chercheurs et à limitation étrangère. Là encore il faut partir des recherches des auteurs d’Arts poétiques, il faut remonter jusqu’à ces Bodmer, ces Breitinger et ces Gottsched, dont les querelles pédantesques font la joie des historiens de la littérature, mais chez lesquels l’on trouve néanmoins, à côté d’énormément de fatras, des germes de développement fécond. Les premiers en Allemagne, les esthéticiens suisses soutiennent « qu'il faut que la philosophie préside aux recherches du goût », et espèrent « que le bon goût se fraiera un chemin en Allemagne, depuis que la philosophie de Leibnitz y est universellement acceptée ». Dans leur revue Les Discours des Peintres, 112, ils ébauchent les linéaments de leurs théories futures, ils insistent sur la poésie descriptive, ils demandent à l'artiste la vérité dans l'imitation de la nature, l'intensité du sentiment, et, avant tout, l'essor hardi de l'imagination, dans laquelle ils reconnaissent la faculté créatrice par excellence. Gottsched, de son côté, esquisse dans les Vernünftigen Tadlerinen les idées qu'il développera dans l’Arf poétique critique, manifeste du dédain pour le sentiment et l'inspiration, et demande avant tout à l'artiste un entendement. juste, pénétrant, solide et universel, un Jugement, Beurtheilungskraft, capable de tout représenter raisonnablement, c'est-à-dire conformément à la vérité et à la nature. À ce moment déjà se révèle entre les Suisses et Gottsched un antagonisme latent que ne tarde pas à dégénérer en querelle ouverte. Avant qu'elle éclate, avant même que les deux parties exposent leurs points de vue respectifs, paraît un mince ouvrage, sur lequel le critique Braitmaier dans son Histoire de la théorie et de la critique poctique des Discours des Peintres jusqu'à Lessing, 1888, a eu le mérite d'attirer l'attention, et qui pose d’une façon assez nette l’une des questions essentielles sur lesquelles roulera la discussion esthétique jusqu’à Kant et la critique kantienne elle-même. A la fin de l'édition des poésies de Canitz, le poète et le dramatiste Künig publie, en 1727, un Traité du bon goût dans la poésie et dans la rhétorique. Nourri de Dubos, des Dacier, de Rollin, de Shaftesbury et de Muratori, il envisage tout d’abord le goût comme la sensation (Empfindung) produite dans le sens commun par les impressions que reçoivent nos sens. Il cite et adopte la définition de Me Dacier suivant laquelle le goût résulte de l'accord entre l'esprit et la raison, et explique cet accord, comme le fait la même année Crousaz, par une harmonie préétablie entre la nature objective d’un objet et l'impression qu'il produit sur une nature harmonieuse:

Puis il distingue dans le goût deux sortes de jugements : le jugement immédiat de la sensation et le jugement intellectuel du goût, reposant sur la connaissance des raisons qui le font agir. Kônig ne sait évidemment pas lequel de ces deux jugements est le véritable jugement esthétique, et, ce qui montre son hésitation, c’est qu'en fin de compte il définit le goût de l’entendement « la force complexe de l'âme de sentir (empfinden) ef de juger, grâce à laquelle elle éprouve, au moyen des organes des sens, une impression déterminée, dont elle juge par affection et par répulsion. » Il y a bien là deux jugements distincts, le jugement de la sensation, qui juge d’après le plaisir et qui précède toute réflexion, et le jugement rationnel, qui juge d'après des raisons, par liaison ou séparation de concepts, auquel le premier doit toujours pouvoir se ramener. La question de la part contributive dans le jugement esthétique, de ce qu'on appelle encore Empfindung et de l’entendement, est nettement posée dès les débuts de la spéculation esthétique en Allemagne. En attendant, les Suisses font paraître, en 1727, leur livre de l’/nfluence et de l'usage de l’'Imagination, dans lequel, Bodmer, s'inspirant des articles d'Addison, explique le plaisir, causé par l’imitation de la réalité, par la comparaison qu'’établit le spectateur entre le modèle et la copie et où, reprenant la question du goût, il fait reposer ce dernier dans la pénétration de l’entendement, qui doit pouvoir prouver par des raisons, pourquoi telle chose plaît et telle autre déplaît. Dans la Correspondance qu'il entretient avec le comte Conti, de 1728 à 1729, sur la nature du goût poétique, Bodmer confirme et renforce cette conception intellectualiste du goût. Le jugement de la sensation est arbitraire, individuel, subjectif et asservi à la mode; le jugement de la raison procède d’après des lois déterminées et a une valeur universelle. « Les règles de la poésie sont soumises jusque dans leurs moindres détails à des principes essentiels, fondés sur la nature des hommes et ayant une valeur universelle ». Le goût est donc affaire de l’entendement et comme l’entendement est essentiellement wn, il n'y a qu'un bon goût, dont toute dérogation constitue le mauvais goût. Le plaisir que nous procurent les œuvres de la poésie et de la rhétorique, ne jaillit pas immédiatement de la sensation, mais de la réflexion dont la sensation n'est qu'une conséquence. Il semble bien que Bodmer — tout comme Kant — confonde deux sortes de sensations : l’impression immédiate, causée par la contemplation de l’œuvre d'art, avant toute réflexion, et le plaisir proprement esthétique qui suit la réflexion, et qui est comme le retentissement dans notre sensibilité de l'acte intellectuel du jugement. En un mot, le jugement

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