Faust, Wald und Hôille
d'Henri V et de Falstaff, de lady Macbeth et de Miranda, de Goneril et de Cordelia, d'Othello et d'Iago, de Macbeth et d'Hamlet ? Lequel d'entre tous ces personnages, on le demanderait volontiers à M. Taine, a incarné l'idéal de Shakespeare, lequel a incarné pour Shakespeare l'âme de son siècle ?
Cependant si, à notre avis, il n'y a pas d'idéal unique, préexistant au génie de l'artiste et s'imposant nécessairement à son imagination, on doit néanmoins pouvoir expliquer psychologiquement comment l'idéal se forme et quels sont les procédés que suit l'imagination pour le créer. Nous savons que là, comme dans tout phénomène esthétique et artistique, c’est le sentiment qui donne le branle. L'artiste commence par éprouver une émotion. Cette émotion ne reste pas passive : elle teinte de sa nuante sentimentale toutes les images qui vont et viennent incessamment dans la conscience de l'artiste ; elle évoque par une irrésistible attraction, du fond de sa mémoire, des images depuis longtemps évanouies, accompagnées du même timbre émotionnel, et c'est ce grouillement d'images, passant et repassant devant lui, assiégeant, sous le coup de l'émotion, le seuil de la conscience, et tentant d'en forcer l'entrée, qui constitue le premier moment de la création artistique, la conception.
Mais, là encore, il ne faut pas être trop systématique. D'une part, il est possible que l'artiste commence par éprouver une émotion vague, pour laquelle il ne trouve pas immédiatement, dans le stock d'images conservées par sa mémoire, une incarnation adéquate, et pour laquelle il cherche alors une expression satisfaisante dans l'histoire, dans l'expérience d'autrui, dans une intrigue — s'il s'agit d'un auteur dramatique — inventée de toutes pièces. Nous avons sur le processus dont nous voulons parler des témoignages extrêmement intéressants de quelques grands artistes. C'est ainsi que Schiller écrit, à propos de la composition de son beau poème, les Artistes, et de son drame Don Carlos : « Je crois que ce n’est pas toujours la représentation vive d’un sujet, mais souvent seulement le besoin de traiter un sujet, le désir indéterminé d'épancher des sentiments aspirant à vivre, qui crée les œuvres inspirées. Quand je m'assieds pour écrire une poésie, ce que je vois le plus souvent devant moi c'est l'élément musical, das Musikalische, du poème, et non pas le concept clair du sujet, sur lequel souvent je ne suis pas d'accord avee moi-même ! », Et à propos du Wallenstein : « Chez moi le sentiment est toujours au début sans objet précis et clair ; celui-ci se forme plus tard, ce qui précède
1. Correspondance de Schiller avec Kôrner, 25 mai 1792, édition Gædeke, 1818, t. I p, 452, 453. ,
el ce qui constitue le fond de mon état d'âme, c'est un état d'âme musical, et ce n'est qu'après que m'apparaît l'idée poétique ! ». De même le grand poète de Penthésilée, Henri de Kleist, écrit qu'il considère la musique «comme la racine ou plutôt comme la formule algébrique de tous les autres arts », et le génial dramatiste Otto Ludwig décrit sa façon de composer dans les termes très intéressants que voici: «Il se produit chez moi tout d'abord un élal d'âme musical qui se transforme d'abord em couleur, puis en forme, dans une position et avec des gestes déterminés, comme des statues de marbre ou des groupes plastiques, sur lesquels le soleil tomberait à travers un rideau de la couleur vue précédemment. Ge phénomène de couleur se produit aussi quand j'ai lu une œuvre poélique ? ».
D'autres fois, il arrive que l'artiste se sent ému par une lecture, par la vision directe d’un événement qui se prète tout naturellement à la traduction artistique, et que le hasard, auquel il faut certainement faire dans la création artistique une part, sinon aussi prépondérante que celle que revendique M. Souriau dans son livre sur l’Invention, mais certainement très considérable, lui fournit précisément le sujet dont il a besoin. Dans les deux cas, d’ailleurs, c'est toujours une émotion intense, mais trouble et indéterminée, qui constitue le premier stade de la création. Il est évident que l'artiste ne saurait s'y arrèter. Tous les hommes doués d'imagination vive ont passé à maintes reprises par ce premier moment, ont entendu en eux le chant de sirènes d'images aspirant à la vie, se sont cru du génie, et tous les neurologistes ont constaté que c'est surtout à l’âge de puberté que le jeune homme et la jeune fille éprouvent cette hyperesthésie de leur faculté imaginative qui, dans la plupart des cas d’ailleurs, ne tarde pas à s'évanouir.
Chez l’artiste, c’est à ce moment-là que commence le véritable travail. Chez les uns, les spontanés, ce travail se fait en quelque sorte de lui-même, l'idée confuse, selon la très heureuse expression de M. Séailles, se divise, se segmente, et multiplie autour d'elle les idées et les images qui lui donnent la forme et la vie 5. Le type le plus complet de cette famille d'artistes se trouve chez les musiciens. Haydn a dit de lui-même: « Le Dieu tout-puissant, auquel seul je dois la reconnaissance de cette grâce infinie, me donna une telle facilité dans la musique, que dans ma sixième
1. Correspondance de Schiller et de Gæthe, 18 mars 1196, édition Spemann, t. I,
Re Ludwig, Journal, mars 1840, MNachlass, t. I, p. 45, cité par Dilthey, Die
Einbildungshraft des Dichters dans’ les Philosophische Aufsätze, dédiés à Zeller, p. 406 et 407.