Séailles, Essai sur le Génie dans l'Art, p
année je chantais en toute assurance quelques messes au chœur, et que je jouais aussi un peu de clavier et de violon. » Mozart composait à cinq ans de petits menuets, et il nous a laissé une page plus révélatrice des mystérieux procédés du génie spontané que tous les commentaires esthétiques, quelque subtils qu'ils puissent ètre : «Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je voyage en voiture ou que je me promène après un bon repas, ou dans la nuit quand je ne puis dormir, les pensées me viennent en foule et le plus aisément du monde. D'où et comment m'arrivent-elles ? Je n'en sais rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans ma tête et je les fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres. Une fois que je tiens mon air, un autre bientôt vient s'ajouter au premier, suivant les besoins de la composilion totale, contre-point, jeu des divers instruments, et tous ces morceaux finissent par former le pâté. Mon âme s’enflamme alors, si toutefois rien ne vient me déranger. L'œuvre grandit, je l'étends toujours et la rends de plus en plus distincte ; et la composition finit par être tout entière achevée dans ma tête, bien qu’elle soit longue. Je l’embrasse ensuite d'un seul coup d'œil, comme un beau tableau ou un joli garçon : ce n’est pas successivement, dans le détail de ses parties, comme cela doit arriver plus tard, mais c'est tout entière dans son ensemble que mon imagination me la fait entendre. Quelles délices pour moi! Tout cela, l'invention et l’exéculion, se produit en moi comme dans un beau songe très distinet ; mais la répétition générale de cet ensemble voilà le moment le plus délicieux ! Ge qui s’est fait ainsi ne me sort plus facilement de la mémoire, et c’est peut-être le don le plus précieux que Notre Seigneur m'ait fait. Comment maintenant, pendant mon travail, mes œuvres prennent la forme ou la manière qui caractérisent Mozart et ne ressemblent à celles d'aucun autre, cela arrive, ma foi, tout comme il se fait que mon nez est gros et crochu, le nez de Mozart enfin et non celui d'une autre personne ; je ne vise pas à l'originalité, et je serais bien embarrassé de définir ma manière. Il est tout naturel que les gens qui ont réellement un air particulier paraissent aussi différents les uns des autres au dehors qu’au dedans. Ge que je sais bien toutefois, c'est que je ne me suis pas plus donné l’un que l’autre ; ne m'interrogez plus sur ce sujet, cher ami, et croyez que, si je m’arrête, c'est que je n'en sais pas plus long. Vous ne vous imaginez pas, vous qui êtes un savant, combien ces explications m'ont coûté ‘. » Et Gœthe de même, pour décrire la spontanéité avec laquelle les images s’orga-
4, Otto Jahn, Vie de Mozart, cité par M. Séailles, op. cir., p, 111 et 178.
nisaient comme d’elles-mêmes dans son imagination, a dit : « Je laisse les objets agir paisiblement en moi, ensuite j'observe cette action et je m'empresse de la rendre avec fidélité; voilà tout le secret de ce que les hommes sont convenus d'appeler le don du génie. »
Chez d’autres artistes, au contraire, le travail de l'organisation des images est moins aisé, est moins inconscient. [ls ont besoin d'attention soutenue, de réflexion prolongée, pour traduire, de manière à se satisfaire eux-mêmes, l'idéal qui tressaille informe et incomplet, mais tout prêt à naître, au fond d'eux-mêmes. Il faut alors que l'artiste approprie tous les éléments de son œuvre à l’« Idée maîtresse » que son œuvre doit exprimer, et tout en étant tenu à l'observation aussi précise, à l’imitation aussi exacte que possible de la réalité, il lui est permis de faire violence à la nature et de s’écarter jusqu'à un certain degré de son modèle, pour traduire dans toute son intensité son émotion, pour réaliser dans toute sa perfection son idéal. C'est là ce qu'a voulu dire, mais ce que n’a pas dit M. Taine, lorsqu'il a très justement montré que les plus grandes écoles et les plus grands artistes ont été ceux qui, de parti pris, ont altéré les rapports réels et les dépendances mutuelles des modèles qu'ils ont imités. Ce qui a amené ces artistes et ces écoles à s’écarter de la nature, ce n’était pas l'intention de rendre les caractères essentiels des choses, mais bien le sentiment original que la vue de ces choses avait provoqué dans leur âme. M. Taine dit lui-même en nous décrivant, avec sa largeur et sa vigueur de touche habituelles, les statues de Michel-Ange, que les héros indignés et les vierges colossales et désespérées, que le grand artiste a étalés dans la chapelle funéraire des Médicis, ne sont pas dus à l’imitation de personnages réels, mais que c’est dans son propre génie et dans son propre cœur qu'il a trouvé ces types !. « Son propre génie et son propre cœur » rien de plus exact que ces deux termes, mais aussi rien de plus contraire à la théorie de M. Taine, à moins de prétendre que le génie et le cœur de tous les artistes doivent nécessairement se ressembler, doivent tressaillir des mêmes joies et des mêmes douleurs, doivent fatalement être frappés par les mêmes caractères essentiels des choses.
L'artiste, pour réaliser l'idéal, s’écarte donc et a le droit de s’écarter de l’imitation rigoureusement exacte de la nature. Rien n’est plus difficile que de fixer d'une manière précise les limites entre lesquelles l'artiste est obligé de se tenir dans cette dérogation à la