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Nous venons d'essayer de définir l'œuvre d'art, en partant de ses manifestations les plus humbles, des mouvements imitatifs de jeu, pour aboutir à sa manifestation la plus haute, l'œuvre de génie. Nous avons maintenant à rechercher quelles sont les différentes formes particulières dans lesquelles s'est traduit l’art humain, combien de ces formes il a su se créer, quels sont les rapports que ces formes entretiennent entre elles, s’il est possible de les déduire systématiquement d'un principe commun, en un mot, quels sont les Beaux-Arts, et à quelle classification il est possible de les soumettre.
Cest là, on le sait, une question qui, depuis qu'Aristote l’a posée pour la première fois, a recu des différents esthéticiens les solutions les plus divergentes. Ces solutions, il nous est impossible de les exposer et de les examiner ici. Nous avons indiqué celle que Kant a proposée, et donné les raisons pour lesquelles elle nous paraissait inacceptable : nous avons montré que ni son principe de division — les différents moyens d'exprimer les Idées esthétiques — niles déductions qu'il en a tirées — l’analogie établie entre les arts plastiques et la gesticulation, entre la musique et le coloris, et le « beau jeu des sensations, » qui n’a aucun droit d'entrer dans la division, puisque ce n’est pas un moyen d'exprimer des pensées, puisqu'il ne rentre ni dans les mots, ni dans les gestes, ni dans les tons — ne soutiennent l'examen. Il faut donc que nous essayions d'arriver par nous-mêmes à une classification plus satisfaisante, et pour cela que nous dégagions avant tout le principe de division dont tous les arts puissent se déduire logiquement et systématiquement.
Le premier principe de division auquel aient songé tout naturellement les esthéticiens est l’imitation. L'art étant essentiellement un mouvement d'imitation, il semble qu'Aristote ait eu raison de demander que ce soit d’après les différents « objets, moyens et modes » de l'imitation de la réalité que l’on doive essayer de classer les arts. Nous ne pouvons entrer ici dans toutes les discus-
sions que la théorie aristotélicienne de l'imilation, de la piurnote a soulevées : il nous suffit de constater d'abord que la division d'Aristote n'a été créée que pour la poésie, et qu'elle serait extrèmement malaisée à appliquer, avec ses trois principes secondaires des objets, des moyens et des modes de l’imitation, aux autres arts ; et qu'ensuite le principe de limitation, même si l’on admet l'interprétation d'après laquelle la piunsx ne désigne pas l'imitation grossière de la nature telle qu'elle est, mais bien la représentation idéale de la réalité, des émotions et des actions humaines, doit être insuffisant, puisqu'il est incapable d'expliquer deux ou tout au moins l’un des grands arts, l'architecture.
Ilne nous semble pas que les autres principes de division, proposés par les différents philosophes, dont on trouve une exposition détaillée dans l'excellent livre du D' Max Schasler, intitulé le Système des Arts, puissent résister à un examen attentif. Si nous prenons, par exemple, celui qu'a proposé Hegel dans son Esthétique, nous nous apercevons tout de suite que nous n’avons pas à faire à un seul principe général, mais bien à toute une série de principes secondaires qu'il est impossible de ramener à une unité, et d’après lesquels l’on obtient des classifications très différentes. C'est ainsi que Hegel, fidèle à son évolutionisme idéaliste, commence par poser la division tripartite en arts symboliques, classiques et romantiques, auxquels correspondent l'architecture — la sculpture — la peinture, la musique et la poésie —; qu'il y joint la division bipartite, d’après nos sens supérieurs, capables de s'élever audessus de la jouissance matérielle, la vue et l’ouïe, ce qui nous donnerait deux groupes, les arts de la vue ou arts plastiques, et les arts de l’ouïe, musique et poésie ; et qu'enfin il joint à la vue et l’ouïe, comme troisième principe de division, ce qu'il appelle la « représentation sensible, la mémoire, la conservation des images qui entrent dans la conscience par l'intuition particulière, qui sont subsumées sous des idées générales, qui sont mises en relation avec ces idées et unies à elles par l'imagination, de sorte que, d'une part, la réalité extérieure existe comme intérieure et spirituelle, tandis que, d'autre part, le spirituel parvient à la conscience comme représentation, c'est-à-dire comme quelque chose d'extérieur et de coexistant, » si bien que nous obtenons d’une part les arts de la vue — les arts plastiques, les arts de l’ouie — la musique, et les arts de la représentation sensible — la poésie. Après être revenu ainsi, — grâce à la représentation sensible qu'il a cru nécessaire d'introduire dans son système, comme principe de la poésie, à côté des principes de la vue et de l’ouïe, parce que la poésie, el notamment le drame, n’est pas seulement entendue
mais aussi lue et représentée, et ne doit pas, par conséquent, être comptée parmi les arts de l'ouïe, — à la division bien connue en arts plastiques, musique et arts de la parole, Hegel est pris de scrupules, et ne voulant pas s'arrêter à un principe de division emprunté aux organes des sens, il revient à sa première division historique en arts symboliques, classiques et romantiques, sans avoir l'air de s'apercevoir qu'elle est en contradiction formelle avec la division d'après les organes des sens. D'une part, en effet, la peinture, en tant qu'art de ia vue, est opposée à la poésie en tant qu'art de la représentation sensible, et de l’autre, au coniraire, en tant qu'art romantique, elle est opposée à la sculpture qui, dans l’autre division, constituait avec elle et l'architecture les arts de la vue, et rapprochée de la poésie et de la musique. De plus, il éclate aux yeux que la division historique en arts symboliques, classiques et romantiques n'est pas admissible, puisqu'il est incontestable qu'il y a eu, dans l'antiquité classique, non-seulement des statuaires mais encore des poètes, et qu'au moyen âge il y a eu, à côté de peintres, de musiciens et de poètes, des architectes et des sculpteurs *.
Par conséquent la division historique de Hegel, quels que soient les merveilleux développements qu’en ont tirés le grand philosophe et ses successeurs, quels que soient le nombre et l'importance des vues justes qu'elle renferme sur l'évolution des formes d'art a, elle aussi, d'incontestables défauts logiques. Il en est de même de la division proposée par Schopenhauer, dont le principe consiste à diviser les arts d’après Les différents degrés d’ « objectivisation » de la volonté, et qui aboutit à ranger dans la même classe des formes d'art aussi différentes que l'architecture, l’art des jardins et le paysage, en tant qu'arts représentant la nature organique, la pein-. ture et la sculpture d'animaux, en tant qu'arts représentant des êtres organiques, et à faire de la musique, qui ne trouve dans la natüre aucun modèle à imiter, l’art absolu qui a pour mission d'objectiver, non plus les Idées platoniciennes, mais la Volonté absolue elle-même, si bien que la musique existerait même si l'univers n'existait pas ?; et de la division de Hartmann qui repose sur l'apparence esthétique, apparence qui se scinde tout d’abord en apparence de la perception et en apparence de la fantaisie, ce qui nous donne d’une part, dans le premier groupe, les arts de l'espace, — la plastique et la peinture ; les arts temporels —- la musique ; etles spatiaux-temporels — les arts mimiques, et de l’autre,
4. Hegel, Aesthetik, t. I, p. 371 à 381, et t. Il, p. 243 à 253, et D' Max Schasler,
Das System der Künste, 1882, p. 36 à 42.
2, Schopenhauer, Die Welt als Wille und Vorstellung, t. T, livre IE.
la poésie, division qui exclut tout d'abord, tout comme celle d'Aristote, l'architecture, et qui ensuite réunit sous le même chef des arts aussi différents que les arts plastiques, la musique et la mimique !.
Parmi toutes les divisions proposées par les différents esthéliciens, c'est celle de Schasler qui nous paraît la plus satisfaisante. Le principe de division général de Schasler est le principe bipartite de la simultanéité et de la succession qui lui paraît plus extensif que celui de l’espace et-du.temps, vu que dans la perception de l'espace il y a aussi des successions, en tant qu'un tout ne peut ètre perçu que par l'intuition successive des parties dont il est la somme, et que, dans la perception du temps, il y a aussi des coexistences, en tant qu'on y trouve des actions simultanées. D'après cela l’on obtient deux groupes d'arts, le groupe des arts dont le principe est la simultanéité, — l'architecture, la plastique et la peinture, — et celui dont le principe est la succession, — la musique, la mimique et la poésie. — Il faut remarquer que, dans le premier groupe, l'élément de la simultanéité constitue l'élément primaire, mais qu'à mesure qu'on s'éloigne de l'architecture pour arriver à la peinture, la succession y occupe une place de plus en plus grande, et que, réciproquement, dans le second groupe, c'est l'élément de succession qui est l'élément essentiel, mais que là aussi l'élément de simultanéité s’introduit comme élément secondaire. C’est ainsi que dans la musique, nous trouvons, à côté de la mélodie, élément de succession, l'harmonie, élément de simultanéilé, que dans le drame, genre poétique qui naît de la fusion des genres lyrique et épique, l'élément de succession de ces deux derniers, résultant de la description des sentiments et des actions, se combine avec la simultanéité par la représentation visible et simultanée d'une action.
Cela établi, nous avons à rechercher un principe secondaire dont il soit possible de déduire systématiquement les différents arts de chaque groupe. Ge principe est, d'après Schasler, le rapport d'importance réciproque entre l'idée et l'élément matériel de la représentation de l'idée. Dans tout art, en effet, il faut distinguer l'idée que l'artiste cherche à représenter, et l'élément matériel destiné à traduire celte idée: les rapports de grandeur, la forme, la couleur, le son, le geste et les sons articulés. Nous obtenons, d'après ce principe, un second groupement des arts exactement parallèle au premier. En allant de l'architecture, art dans lequel l'élément matériel est le plus lourd, le plus massif, joue le rôle le