CHAPITRE II L'ÉLÉATISME
Les Éléates dégagèrent les premiers la métaphysique de la science, dont la véritable notion fut pour la première fois bien précisée par Démocrite. Parménide nie absolument l'existence des phénomènes, y compris ceux qui constituent la conscience empirique, y compris la réalité de l'opinion vraie elle-même. Il pose l'existence d’un être non pensé par nous et dont pourtant l'essence est de penser. Parti de la conscience empirique, mais par pure condescendance pour l’ignorant, serf de l’opinion, il s’élève à l’idée de la pensée pure d’où il considère toutes choses et juge de tout à l’aide du seul principe de contradiction. La doctrine exposée dans ce livre est une restauration de l’éléatisme.
Les premiers antésocratiques furent plutôt des métaphysiciens que des savants, bien qu'au fond ils ne crurent pas faire autre chose que ce que nous croyons faire lorsque nous édifions la science ; sans une longueexpérience intellectuelle, l'esprit humain ne sent pas la nécessité de préluder aux considérations transcendantes par de patientes recherches posilives, recherches dont les résultats généraux ne sont encore pour le métaphysicien qu'un point de départ. Longtemps on devait, à l'exemple des premiers antésocratiques, présenter, sous le nom de science, une combinaison hétéroclite d'opinions métaphysiques n'étant que de la physique ou des mathématiques transposées, exprimées en un langage métaphysique, et d'idées positives plus ou moins mêlées de métaphysique. Et l'esprit humain était satisfait de son œuvre : 1l est si facile de traiter a priori de toutes choses, et l'on peut si bien, avec quelque habileté, éviter de jamais conclure un raisonnement de manière à contredire l'expérience. Peut-être la méta-
physique doit-elle se dégager de tout rapportavec la science ; quoi qu'il en soit, elle n’en a le droit qu'après avoir fait la . critique de la science, ce qui suppose la science déjà conslituée, c'est-à-dire en possession de sa véritable définition etdistingué de la métaphysique. L'inventeur de la philosophie première fut Xénophane, qui le premier tenta d'en dégager l'objet pour l'opposer à l’objet de la science, qu'il précisa quelque peu du même coup. — Démocrite, un peu plus tard, devait préciser davantage l'objet propre de la science, en essayant d'expliquer le monde mécaniquement. En effet, il crut nécessaire à son but de postuler la légitimité de la régression à l'infini dans l’ordre des causes et d'éliminer l'idée de force. Or, devant la pure logique, il est absurde d'appliquer au réel l'idée de l'infini ; et d'autre part l'idée de force est étrangère à l'expérience. Démocrite marquait donc la science d’un double caractère qui eût dù rendre à jamais impossible dès lors la eonfusion de celle-ci et de la métaphysique : que peutal y avoir de commun-entre le domaine des phénomènes, d'où l'idée de force doit être bannie, où l'idée d'infini, idée 1llogique, peut Jouer un rôle, et le domaine de l'être d'autre part, dont l'étude semble requérir l'emploi de la notion de force et l'application constante du principe de contradiction ? —— Mais revenons au fondateur de l’école d'Élée : il y à, selon lui, deux savoirs: l’un qui concerne « l'unité de la force organisatrice », l'autre qui concerne & le changement continuel de toute essence terrestre! ». Sans doute, il semble avoir professé la doctrine de l'immanence”, car 1l rattache sans cesse la physique à la théologie : loin d'opposer à la manière moderne le phénoménal au réel et d'identifier le devenir avec l'irréel, il conçoit
1-2. V. La Philosophie des Grecs, par E Zeller ; trad. de M. Boutroux. Tome II, pag. 28, 34, 42.
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plutôt le métaphysique comme devant donner la elef du scientifique ; c'est plus tard que la science apparaîtra comme devant servir ‘de base à la philosophie première avant de ürer d’elle un supplément de lumière, Mais il est bien celui à qui revient l'honneur d’avoir tracé, entre les deux objets irréductibles du savoir, la première ligne de démarcation ; 1l marqua la placée où Parménide creusa un abime. — Kant lui-même, postérieur de vingt-trois siècles à Parménide, n'’alla pas aussi loin que ce dernier ; car il crut à la possibilité de concevoir, toutau moins, un rapport entre le noumène et le phénomène ; le phénomène, 1l le nie si peu quil en fait l'objet unique de la connaissance ; ce qu'il regarde comme étant simplement obiet de croyance est plutôt de l’ordre des choses que Parménide regardait comme l’objet unique de la connaissance.
« L’être est, et le non-être n’est rien‘ », dit Parménide. Platon, interprétant cette doctrine, s'exprime ainsi: « Le non-être n'est nullement, n’est nulle part et ne participe en rien à la réalité” ». Que l’on remarque tout d’abord les expressions : @ prndëy d'oùx eivor » et Q oùdé nr peréyer oùctz; ». & N'est rien » signifie: n'est pas même ce quelque chose de réel encore que serait ce à quoi on aurait enlevé l'existence sans lui refuser cependant de pouvoir servir de sujet dans quelque proposition ; € ne participe en rien à la réalité » signifie : est absolument irréel. Il ne s’agit donc pas 1c1 d’un non-être qui serait une forme inférieure de l'être ; rien de pareil au non-être de Platon, qui est encore quelque chose. Il nous faut donc dire que ce
ele .…. ÉOTL yap Eva, a! , 3 me h4. univ ’oux etvat.
Nous adopterons, pour numéroter les vers du poème de Parménide, les chiffres que l'on trouve dans les textes rassemblés par Mullach. s L/4 2. .……. OVdau@s oùdau észiv OÙDé mn petéyet oÙslas T0 ye pn Ov. Platon.
Parm. 163, C.
ho ESSAI SUR LE DROIT D'AFFIRMER
que Parménide appelle non-être, 1l en fait un non-être absolu : et cela, on le verra bientôt, est d’une extrême importance.
Mais sur quoi s'appuie Parménide pour jusüfier ses affirmations ? Celui qui devait assimiler l'être à la pensée et dessiner ainsi les premiers Hinéaments de ce qu'on appelle de nos jours le spiritualisme concret, devait déjà, quand pour traiter de l'être 1l partait de la pensée concrète, de celle que nous connaissons par la conscience, prendre pour règle souveraine de ses réflexions le principe d'identité, appliquer la loi la plus générale de la pensée à l'étude de la conscience empirique. Et peu importe s’il ne distingue pas, comme il le faudrait, la formule abstraite du principe d'identité, de la formule qui pose l'existence de l'être. N'est-ce pas faire un emploi constant du principe d'identité que d'engager, comme il le fait sans cesse, ses adversaires à n'affirmer l'être qu'au sujet des choses dont les qualités ne sont pas la négation même de l'être, à le nier dans le cas contraire ? On peut dire aussi qu'il ne consentit à prendre pour point de départ la considération de la pensée concrète et des faits qu'elle donne, que parce qu'il le fallait pour s'élever à un point de vue supérieur, attendu qu'il ne pouvait y avoir, entre ses adversaires et lui, d'autre terrain commun que celui-là. Il s'adresse à eux en ces termes : € On ne peut connaître le non-être, on ne peut l'atteindre, on ne peut en parler ; car il n'ya que ce qui peut être qui peut être pensé... Il faut que le dire et que le penser soient réels! ». En d’autres termes : si la parole et la pensée ne sont point de purs néants, ce
1. 39. oÙte yap àv yvoins tÔ Ye ph é0v, où yào Éprarov (al. avuGtOv), 4 , \ + , LS AO. Oute opdoatst TO Yan ado vosiy éot{v re xx eivar. ol 43. xeÀ F0 Aëyetv tÔ voely T°, é0v ÉuuEvær. Voir la discussion du sens de ces deux derniers vers dans Zeller. Pag. 45 ; not. 1; pag. 46.
L'ÉLÉATISME hr sont déjà de véritables réalités ; elles ne peuvent donc être l’une expression et l’autre conception de ce qui ne peut être réel; niez donc la réalité de ce que vous ne pouvez point affirmer sans le nier ; à la lettre, vous ne dites pas ce que vous dites, vous ne pensez pas ce que vous pensez, quand vous consentez à vous contredire ; votre erreur, en réalité, n'existe même point. — Parménide comprend done, dans sa négation du monde phénoménal, où il croit découvrir partout la contradiction, jusqu'à ce groupe de phénomènes qui se nomme la conscience empirique ; et le principe d'identité est son unique critère pour distinguer le non-être de l'être, qu'il s'agisse de phénomènes soi-disant extérieurs ou de phénomènes soi-disant intérieurs ; 1] nie ceux-c1 parce qu'il a dû nier ceux-là, ce qui lui permet de revenir sur sa première négation et d'ajouter : ne dites donc pas qu'ils sont, ces faits que vous ne pensez même pas. — Mais comment, d'autre part, Parménide prouve-t-1l que l'être est? Il peut sembler qu’en toute rigueur 1l ne fait que montrer la possibilité réelle du noncontradictoire ; il n’en est rien cependant. Certes, il ne démontre pas à proprement parler que l'être est, mais l'être Lui semble suffisamment posé par la pensée, même empirique, laquelle, on le verra bientôt, ne compte plus pour lui dès que l'être, c'est-à-dire l'objet lui-même, c’est-à-dire ce qu'il importe d'affirmer, se trouve posé. Sinon explicitement, du moins implicitement, il reconnaît l'être comme posé par la pensée dont toute la fonction est, pour lui, de distinguer ce qui est de ce qui ne saurait être, et de s’effacer devant l'être qu'elle affirme.
Une critique superficielle triompherait aisément de largumentation de Parménide. — « Soit, dira-t-on peut-être, la pensée du non-être n’estpas plus que le non-être ; l'erreur n'existe même pas. Mais le non-être n'est-il pas l'ensemble des phénomènes, qui comprend aussi bien les pensées hu-
maines que les faits extérieurs, le fait de penser la vérité aussi bien que celui de penser l'erreur Parménide nie donc contre lui-même, puisqu'il nie la réalité de la pensée conforme à la vérité, la réalité de la propre critique qu'il institue et finalement la réalité même de l'être, que sa pensée, laquelle est chose phénoménale, entend affirmer. Au reste, pourrait-il en être autrement, puisqu'il réduit la raison à la sensibilité, qu'il explique par un certain mélange des principes corporels !, principes dont 1l rapporte la théorie à l’€opinion » et qu'il tient pour irréels ? Car il ne faut pas oublier qu'il traite de ceux-ci dans cette partie de son système qu'il ne développe que par condescendance pour l'ignorant, mais à laquelle il ne tient pas. » — Pourquoi donc vouloir que Parménide se soit aussi grossièrement contredit? La raison dont il décrit ainsi la génération a-t-elle rien de commun avec la &« Pensée » qu'il déclare l'essence même de l'être? Ce qu'il désigne par l'expression « juger avec sa raison * », ée n'est pas nécessairement le fait de juger en tant qu'ayant lieu dans la conscience, c'est bien plutôt la conformité de la pensée consciente avec la vérité en soi. Pour quiconque ne s’arrête pas à la lettre, mais va jusqu'à l'esprit de la doctrine, Parménide emploie cette expression pour dire que ce qu'il expose est la vérité; que lui importe que cette vérité soit, aux yeux de l’ignorant, pensée par une conscience qui fait partie du monde irréel? Dira-t-on qu'il nie l’erreur en tant que ce fait serait une réalité, mais qu'il ne nie point la réalité du phénomène de penser la vérité, bien qu'implicitement il nie cette réalité en réduisant la raison à un mouvement de celte matière qu'il déclare irréelle? Quel texte invoquerait-on pour défendre cette étrange inter-