‹ Essai Critique sur le Droit d'affirmerChapitre 30 sur 32 · Huxley · texte numérisé non relu

Huxley

CONCLUSIONS -o61

de l’exégèse contemporaine sont sans aucun danger ; il n'y voit que des gestes naturels de l'esprit, sans plus de : portée objective que tous les autres ; il ne doute pas plus de sa religion que de sa métaphysique, laquelle sur certains points tend visiblement vers certaines affirmations essentielles à la métaphysique immanente à cette religion ; son état d'esprit à l'égard de toute science est tel, qu'il ne sent pas davantage sa foi ébranlée par ceux qui contestent, preuves à l'appui, l'histoire de Jonas, par exemple, qu'il ne sent sa foi fortifiée par ceux qui défendent, preuves à l'appui, le récit biblique contre la critique exégétique. Cependant 1l lui faut croire à un rapport réel entre les phénomènes dont la Bible fait le récit, et les vrais événements qui ont eu lieu dans le vrai univers inconnu à la conscience empirique ; mais, désintéressé comme il l’est du monde de l'apparence, que lui importe de ne pouvoir préciser ce rapport? Ce rapport lui importe aussi peu qu'il peut importer au physicien, qui admet à la fois l'existence du rouge et l'explication du rouge par certaines vibrations, de préciser le rapport du rouge proprement dit et de ces vibrations. ;

Enfin, malgré l'apparence contraire, la doctrine 1c1 proposée a des avantages pédagogiques dont il est intéressant de parler pour terminer. Qu'il nous soit permis d’invoquer, à ce sujet, notre expérience personnelle. — Tant que, par respect pour de vénérables traditions, nous nous obstinions à prouver, devant des adolescents, l'existence de la matière, et surtout celle de l’âme et celle de Dieu en nous appuyant sur le monde phénoménal, nous n'avons même pas forifié de telles croyances chez ceux qui les possédaient déjà. L'esprit critique se fait jour de bonne heure, à notre époque, chez les jeunes gens, et de bonne heure ils sentent que, de la science à la mélaphysique, on

ne peut passer de plain pied ; c'est pourquoi peut-être le kantisme séduit si vite les plus réfléchis d’entre eux. Pour nous, nous avons laissé kantiens à peu près tous ceux que nous n'avons pas ralliés à notre doctrine personnelle. C'est à partir du moment où nous avons commencé à oser enseigner une doctrine qui rappelle celle des éléates, que nous avons pu conduire où nous voulions de jeunes esprits : cette doctrine a pour complices la sincérité et la fierté mêmes des intelligences qui s'ouvrent à la philosophie sans idée préconçue. Pourquoi se défierait-on du maître qui s’exprime ainsi: € La vérité, c’est ce qu'il est normal à l'esprit de penser et de croire ; la science, la morale et la métaphysique sont ses fruits naturels ; regardez en vous, cherchez ce que vous ne pouvez point nier, laissez votre pensée se développer d'elle-même sans la troubler, et vous verrez, je ne dis même pas ce qu'il faut croire, mais ce que vous croyez au fond, implicitement. Cette méthode est antique, elle date de Socrate. Ne vous inquiétez point, si vous ne sentez pas toujours une foi vive dans les vérités que votre esprit engendre lorsqu'il réfléchit; tâchez d’affirmer ce que vous croyez après avoir constaté avec sérénité à quelles opinions vous croyez. » Quel langage peut être plus éducateur, moins oppressif que celui-là ? Plus tard, quand on a débuté ainsi, on peut réussir à faire accepter Jes vérités les plus éloignées, en apparence, de ce qu'il est naturel à l'esprit de penser, d'autant plus qu'en somme une doctrine qui aboutit à justifier, dans la mesure où cela est nécessaire, la science positive, a bien des chances d'entraîner la croyance à une métaphysique qui ne gêne pas plus la science que celle-ci ne la gêne. Il n’est pas Jusqu'à cetle proposition: & L'être est, mais il n’est pas vrai que vous le pensiez, sinon où vous êtes réellement, c’est-àdire en lui, loin de cette conscience empirique qui n’est point », il n'est pas jusqu'à cette proposition qui ne

finisse par trouver créance. Alors l'éducation philosophique, telle du moins qu'elle est possible après une seule année d’études philosophiques, est vraiment faite, s'il est vrai que, pour ceux qui continueront à se livrer à la pure spéculation comme pour ceux qui ne penseront plus que pour agir, la règle soit de plier à la logique les préjugés illogiques les plus fortement enracinés dans l’esprit : comment bien agir, si l'on ne sait tout d’abord bien penser, c'est-à-dire penser logiquement ? Comment bien penser, si l'on ne sait tout d’abord rectifier, au nom de l’idée pure, les idées qu'une longue habitude, une paresse d'esprit jamais complètement vaincue, mille influences extérieures enfin ont parées d’un semblant de logique? Dans la mesure où nous avons le courage d’être vraiment des esprits, nous nous rendons aptes à engendrer le vrai savoir, d’où suit le bien vivre.

Vu ET PERMIS D’IMPRIMER :

Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris, %#

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