‹ Essai Critique sur le Droit d'affirmerChapitre 29 sur 32 · XV. — Le devoir est commandement ; sa forme est · texte numérisé non relu

XV. — Le devoir est commandement ; sa forme est

&« Tu dois ». Si nous consentons à nous placer au point de vue de la conscience empirique, rien n’est plus facile que de prouver, chacun, notre propre existence : je dois, donc je suis. Et l’on peut continuer ainsi: « Je dois, Je suis un être distinct parce que seul un être distinct peut avoir des devoirs : en tant que je puis me prendre pour objet de ma propre activité, je puis dire que je suis obligé tout au moins envers moi-même. Mais moi-même, c'est déjà autrui et c'est Dieu, puisque sans autrui et sans Dieu, sans ces êtres avec lesquels je ne fais qu’un en un sens, Je ne suis pas un être complet, je suis même un être inintelligible à lui-même. Mon idée de moi-même, quand je me considère dans ma nature intime, dans la faiblesse et l’insuflisance de mon individualité qui ne serait rien sans l’aide d'autrui, dans la dépendance, enfin, de mon existence que je ne possède point nécessairement, mon idée de moi-même implique, semble-t-1l, l'idée d'autres êtres que moi, spécialement de Dieu ; je puis être obligé envers eux, car eux étant moi par quelque côté, ces êtres, qui me sont indispensables pour m'expliquer ce que je suis, peuvent recevoir et subir mon action ; s’il est vrai que l’on ne peut être obligé qu'envers soi-même, je suis obligé envers eux, qui doivent exister, car ils sont encore moi. Et même si je doute de ces obligations extérieures sous prétexte que je n’ai point de preuve proprement métaphysique de l’existence de ces êtres extérieurs, des hommes et de la nature tout au moins, je retrouve encore ces obligations en creusant l'idée de mes obligations personnelles qui impliquent toujours, plus ou moins, d'abord l'existence d’un Dieu parfait, auteur de la loi morale qui me commande, ensuite l'existence des hommes et de la nature, car mon devoir envers moi implique lui-même un certain usage des choses de ce monde, une certaine façon de traiter des êtres plus ou moins semblables à moi. Je dois me garder

de nier toute existence que je suis incliné à affirmer, car l'idée de toute existence telle est l’occasion, pour moi, d'un devoir à remplir. Certes, 1l n’est peut-être aucun devoir spécial dont je ne puisse douter, d’abord parce que l'existence de quoi que ce soit est difficile, impossible peut-être à démontrer en partant du témoignage des sens, de la conscience, de la raison qui fait partie de cette conscience et s’appuie sur elle; mais afin de ne pas risquer de faire le mal, je croirai que le monde est tel qu'il m'apparaît. Je ne négligerai aucune occasion de faire le bien dans ce monde. bien que peut-être toute la matière du devoir soit douteuse: faute de mieux, j'écouterai la conscience vulgaire, j'en purifierai les conseils et les ordres par l’étude de la vie et des œuvres de ceux que je me sens porté à estimer le plus parmi les hommes; en particulier, je m'interdirai toute action qui tendrait à diminuer en moi la force du sentiment de l'obligation ; par ce moyen, d’ailleurs, la morale que je formulerai sera à peu près celle des sages ; J'aurais peur, en voulant me confier, comme plusieurs, à la raison spéculative uniquement, de tomber et de faire tomber les autres dans des erreurs coupables. En procédant ainsi, j’agirai d’après la loi morale dans la mesure du possible ; mon idée du devoir postule, prise en elle-même, l'existence de Dieu, la mienne, celle des hommes et de la nature ; je m'y soumettrai, bien qu'un doute subsiste en moi : je continue à m'étonner que je ne puisse confirmer la certitude qui me vient de mon idée du devoir, par des preuves purement spéculatives : si je vois que les réalités envers lesquelles je suis certain d’être obligé doivent exister, je ne me démontre pas proprement qu'elles existent. »

Ces difficultés disparaissent si l’on se place à notre point de vue. Pour prouver l'existence de Dieu ou de quoi que ce soit d'autre, nous ne faisons ni ne pouvons faire

appel au monde phénoménal, source de tout doute, de toute contradiction, de toute erreur. — Nous pourrions tenter de partir, pour démontrer des existences imparfaites, de l’idée du devoir telle qu'elle se présente dans la conscience empirique, sauf à oublier celle-ci après le service rendu : c’est en somme ce que nous avons fait pour nous élever à l’idée de l’être. Mais ici, à quoi nous servirait de procéder ainsi ? Par cette voie, nous n’atteindrions aucune existence individuelle: car si, par une voie analogue, nous avons pu atteindre la personne divine, c’est que celle-ci est nécessaire. — Nous ne dirons donc point : « Je dois, donc je suis, bien que je ne sois point cette individualité que semble révéler la conscience empirique, etc., etc... » Nous dirons : &« Le devoir implique l'existence de Dieu ; de la première de ces idées on passe légitimement à l’autre, car 1l faut que la loi morale ne soit pas une abstraction : il faut qu'elle soit réalisée dans un être parfait qui a comme le devoir d'exister afin que la loi morale ne soit point une pure abstraction, c'est-à-dire une pure fiction, afin aussi que l’immortalité des justes, qui, s’il en existe, ont le droit de progresser sans fin dans la perfection, soit assurée, afin que toute justice soit faite aux bons comme aux méchants, s’il existe des êtres imparfaits doués de responsabilité : nous pouvons partir de la supposition de ces êtres aussi bien que de l’idée du devoir, puisque ces êtres ont été démontrés possibles. La loi morale a comme le devoir d’être réelle dans un être qui soit en quelque sorte sa substance, dans un être qui l’accomplisse toute entière, et y soumette tous les êtres, s’il existe d’autres êtres que lui: sans cela, elle n’aurait aucun titre à être regardée comme autre chose qu'une illusion, aucun titre à être impérative pour des êtres réels. Si elle est réelle, elle doit se relier à la réalité, pouvoir se soumettre la réalité toute entière : où elle règne, et pour régner il faut qu'elle soit une personne,

ou elle n’est qu'une abstraction, mais dans ce cas elle n’est pas. Le bien doit être, proclame-t-elle : c’est proclamer aussi qu'il existe dans le réel un être qui peut la faire régner, elle, qui est toute justice et toute charité. Si elle n'était qu'un pur idéal, il serait plus exact de dire qu’elle n'estqu'une fiction ; même, elle renfermerait une contradiction, elle serait absurde. — Mais l’idée du devoir implique aussi, étant donné son caractère absolu, qu'il ny a point de limites à la réalisation du bien : elle exige donc, en plus de l'existence d’un être parfait non perfectble, l’existence d'un monde imparfait (lequel est possible), réalisant à sa manière la forme de perfection la plus haute et la plus variée à la fois dont il soit susceptible. La loi morale, en d’autres termes, exige que le monde le meilleur possible soit. Ce monde ne peut être l’égal de Dieu, mais il peut être un nombre indéfini d'êtres réalisant d’un nombre indéfini de manières différentes tous les aspects du bien et capables de devenir, tous, de plus en plus parfaits. Et remarquons en particulier que la loi morale doit être réalisée et de la façon la plus variée, afin de l’être de la manière la plus complète possible : l'idée du devoir exige donc, non seulement qu'un Dieu parfait existe, mais qu'il existe le plus grand nombre possible d'êtres imparfaits marchant vers la perfection de toutes les façons possibles. L'idée du devoir a deux aspects, elle doit donc se réaliser sous ces deux aspects, divinement et autrement, puisque, dès qu'il s'agit d'obligation, tout le bien possible doit être dit obligatoire. » Pour traduire ce langage de façon à parler la langue vulgaire, nous dirons : & De l’idée du devoir se déduit l'existence de la matière, des plantes, des animaux et des hommes, et même la nécessité de l’évolution, à peu près, toutes réserves faites, comme le voulait Leibnitz. »

XVI. — Maintenant que nous sommes certains a priori que l'existence de tous les êtres qui sont possibles est un devoir en soi, nous sommes certains, en particulier, d’exister parmi la foule innombrable des êtres. Ne nous demandons pas si nous avons été et ne sommes plus, ou si nous ne sommes pas encore et serons seulement, car, d'une part, le temps est une illusion, et, d'autre part, le caractère absolu de la loi du devoir exige que tout ce qui a le devoir d'être, existe en quelque sorte simultanément avec tout le reste de ce qui a le devoir d’être, afin que la loi du devoir soit accomplie de la manière la plus parfaite. — Du devoir, je puis donc déduire qu’il existe un univers réel, et que moi aussi J'existe à plus forte raison puisque tous les possibles, qui sont en nombre indéfini, existent. J'existe donc, et je suis une partie, quoi que je sois, de cet univers qui a le devoir strict d’être, de contenir réalisé tout le bien possible.

Bien entendu, le nombre des êtres, que nous avons qualifié d'indéfini parce que nous ne pouvons l’assigner, doit être fini: si, mathématiquement, le fini et l'infini s’affirment avec une force égale, métaphysiquement l’infini est absurde, il n’a aucun sens, pas plus que n'a de sens le nombre ; il ne s’agit ici que d’une multiplicité quahtative.

Concevoir cette multiplicité, concevoir, tout en niant le temps, une réelle évolution de l’imparfait vers le parfait: l'homme le peut-il? Il semble que non, et pourtant la logique veut que l’on accepte ces concepts, dont la nécessité démontre que notre esprit phénoménal n’est point, ne pouvant arriver à les penser. Îl resterait encore, dans cette doctrine, à expliquer le mal. Mais, comme le remarque avec profondeur M. Lachelier, le mal ne doit pas, ne peut pas s'expliquer vraiment : il ne serait plus le mal. Et, de fait, toute philosophie a échoué là. Certes, la punition

qui répare le mal, le repentir qui est, dans l'être mauvais, une vertu, une vertu qui semblerait manquer à la liste des vertus si elle n’avait pas l’occasion dese produire : voilà de quoi effacer de l'univers, de deux manières bien différentes, une partie au moins de la contradiction qui existe entre la perfection sui generis que le créé doit réaliser, et le fait du péché. Mais le fond de la difficulté reste entier, même après ces réflexions et d’autres analogues : si nous ne pouvons reprocher à Dieu nos fautes, n'étant coupables que dans la mesure où nous l'avons bien voulu; si, en définitive, nous n'avons point le droit d'élever contre Dieu l’objection du mal, il est du moins indubitable que Dieu aurait pu créer un monde où ne seraient nés que des justes ; l’objection subsiste donc en elle-même, théoriquement. Cependant, nous pouvons passer outre ; affirmons la doctrine qui nous semble vraie, acceptons de ne pouvoir en parfaire la justification, puisqu'après tout1l nous a paru que cette doctrine renfermait assez de lumière.

XVIL — Quant à savoir ce qu'est au juste notre véritable moi, ce qu'il pense, sent et veut exactement, quant à connaître les autres êtres et Dieu plus complètement, 1l faut ÿ renoncer à peu près : le métaphysicien doit être le premier à reconnaître que la véritable métaphysique ne peut être que très courte. Il va même plus loin s'il est logique, car il soutient que l'être ne peut être connu de la conscience empirique qui n’est point, qui le phénoménaliserait et par suite l’altérerait pour le penser. Mais on ne pourra pas ne pas nous demander si notre doctrine admet quelque chose d’analogue à ce qu'on nomme l’autre vie, si nous pouvons soutenir que, dans une autre vie, notre vrai moi connaîtra, tels qu'ils sont, et lui-même et l’univers et Dieu.

Pour démontrer l’immortalité, en dehors du système

que nous adoptons, le meilleur moyen est encore d’assimiler tout être à une substance spirituelle, et d'appliquer à l'être dans sa totalité le principe: « Rien ne se perd », appliquée par la science à la matière ; on peut ensuite faire remarquer que l’âme, une fois privée du secours de ce corps dont l’aide lui fut comme une longue et commode habitude, retomberait naturellement, à l'instant de la mort, dans un état assez analogue à celui des monades qui ne se sont pas élevées jusqu'à l'humanité ; mais que, cependant, puisque rien ne se perd, des traces de tout ce que nous fûmes pendant la vie subsistent en notre âme, prêtes à réapparaître, si Dieu, le justicier dont on prouve l’existence nécessaire, conserve à notre âme la claire conscience jusqu'où cette monade s'était peu à peu élevée à partir de l’instant de la conception. Mais, entre autres difficultés, cette explication, qui se fonde trop sur la science, présente celle de postuler la réalité du temps. Pour nous, qui nions le temps, nous pensons que nos âmes sont déjà dans la vie éternelle qui est la vie unique, mais dont on ne saurait humainement bien parler. Qu'on dise que nous avons commencé, soit, mais quon marque seulement par à notre relativité. Qu'on dise que fous ne finirons point, soit, mais qu'on entende par là que nous jouons, dans le grand tout, un rôle que rien d’autre ne pourrait jouer à notre place. Mais surtout, qu'on se résigne à ignorer ce que l'on ne peut connaître! Certains de notre propre existence, de l'existence du monde, de l'existence et de la perfection de Dieu, que nous manque-t-1l ? L'humilité, peut-être, qui nous ferait plus grands et aussi plus heureux.

XVIII. — Nous avons montré, précédemment, que la science aussi bien que la métaphysique étaient singulièrement favorisées par la doctrine ici exposée; 1l en est de

même pour la morale. — « Celle-ci, dira quelqu'un, a trait à la vie phénoménale; si la conscience et le monde auquel croit le vulgaire ne sont point, à qui donc s’adresse et à quoi à trait la loi morale? Vous soustrayez à cette loi tout ce qui compose, pour chacun, la vie qu'il croit vivre; eussiez-vous raison, votre doctrine est dangereuse. Prenez garde de donner, sans le vouloir, le conseil de laisser la vie aller au hasard, et de recommander un nouveau quiétisme plus dangereux encore que l’autre! » — Ces craintes sont loin d'être fondées. N'insistons point sur les dangers au moins égaux que peu faire courir, à la morale, la science positive etles frêles métaphysiques élevées sur ce sol mouvant ; plaçons-nous tout d’abord, simultanément, au point de vue de la conscience empirique et au nôtre propre: supposons l'existence simultanée du monde réel et du monde irréel. N'est-ce pas à peu près ce que l’on fait quand on professe, avec Kant, que nous vivons à la fois dans deux mondes différents? S'il en est ainsi, pourquoi donc s'étonne-t-on si peu que Kant impose une loi nouménale à l’être phénoménal? Logiquement, il ne devrait point y

avoir, enun sens, chez Kant, de morale pratique, car, pour

un criticiste conséquent, c'est seulement dans le monde

des noumènes que nous pouvons mériter et démériter,

puisque là, et là seulement, est la liberté, la vraie activité ;

et c'est à elles que s'adresse la loi morale. Pour nous, nous

plaçons dans la même région la loi et l'homme auquel

elle commande, sans doubler celui-ci d’un homme pure-

ment apparent. Mais à supposer que nous admettions, en plus de l’homme réel, la réalité de l’homme irréel, qu'arrivera-t-1l} La peur sacrée de ne point pratiquer la vraie morale entraînera l’homme phénoménal, par une sorte

d'efficacité psychologique, à ne rien faire que ce qu'il juge

le meilleur ; il construira donc, avec sa faible raison, la meilleure des morales vraisemblables possible, et il s’y

soumettra en fait, par peur de violer l’autre. Chez Kant, la morale pratique était, en définitive, illogiquement juxtaposée à la théorie vraie du devoir: ici, la moralité et tout d’abord l’acte de formuler une morale pratique dérivent, en fait, de la pensée dela vraie théorie, de la croyance à cette théorie. — Au reste, toute vertu ne consiste-t-elle pas à préférer l'être au phénomène, à vivre, en un sens, dans ce monde (comme n'y vivant pas »? Si les phénomènes étaient réels, pourquoi serait-il parfois mauvais de s’y attacher? Comment, dans le réel, y aurait-il vraiment et positivement du mal ? Bref, la morale proposée ici est de nature à entraîner la moralité, comme la sagesse, suivant Socrate et Platon, entraînait forcément toutes les vertus.

Nous pouvons donc hardiment couper le câble quirelie encore, pour les nécessités de la discussion, l’irréel au réel. La négation de l'irréel est la garantie souveraine de la morale, comme de la métaphysique et de la science.

Tel est le point extrême auquel mène normalement l'analyse de l’idée de l'être posé réel par l'affirmation essentielle à la pensée forme pure, à la pensée en soi; voilà ce qu'il est normal d'affir mer de l'être, ce qui s’en affirme en nous quand nous laissons, en nous, la pensée en soi se développer, fallût-1l, pour la mieux respecter, aller jusqu'à nier absolument la conscience, le monde phénoménal, la valeur de toute science, de toute métaphysique entendues comme on le fait d'ordinaire et jusqu'à la réalité, en tant que faits, de ces sciences, de ces métaphysiques, de la critique qu'on leur applique et de la métaphysique elle-même qu'on édifie sur toutes ces ruines. Cette métaphysique, l’objet en est d'autant plus évidemment objectif et réel qu'elle échappe plus complètement aux prises de la pensée concrète, qui toujours subjective en objectivant, qui est destruction de tout ce qu'elle touche, qui est, enfin, sa propre négation.

Résumé de l'ouvrage. Avantages de la doctrine proposée au point de vue religieux et au point de vue pédagogique.

La doctrine exposée dans ce livre est peut-être compliquée, mais 1l est possible de la résumer très brièvement, car l'esprit de cette doctrine, sa méthode et les résultats auxquels elle conduit sont d’une extrême simplicité. Entreprendre la critique de la conscience et du phénomène ; puis, pour pousser à bout cette critique ; instituer celle de la science ; déclarer sans réserve avec Parménide que le contradictoire ne peut être n1 réel ni pensé, et établir la liste des vérités que l'on ne peut pas ne pas affirmer quand on veut être absolument sincère avec soi-même : voilà, voilà umiquement ce que nous avons tenté.

Notre méthode a été celle-c1: partir de la conscience empirique pour nous placer au point de vue de la pensée en soi, qui est la norme et l'essence de la pensée concrète si elle existe, mais qui, nous l’avons prouvé, se trouve être la négation même de cette même pensée concrète ; puis, constater quelles sont les négations et les affirmations essentielles à cette pensée en soi qui apparaît dès l’abord comme la négation de la pensée concrète ou pensée empirique. ;

Quant aux résultats de cette méthode, on peut les résumer comme il suit. L'usage vraiment normal de la pensée concrète, si l’on admet son existence, ou, si l’on pré-

fère, le développement de l’idée toute abstraite de « la pensée en soi », pensée toute abstraite qu’on peut appeler aussi du nom de « logique en soi », aboutit 1° à la négaton absolue du phénoménal, c’est-à-dire de la conscience, du phénomène considéré en lui-même, de la science soit comme fait réel,-soit comme véritable moyen de connaissance et de connaissance objective, toutes négations qui rejalhssent l’une sur l’autre et se confirment les unes les autres; 2° à la justification de la science envisagée comme fait purement idéal, et considérée, ainsi que la notion même de la science l'exige, indépendamment de la critique qui détruit toute science et toute mélaphysique ; 3° à l'établissement d'une métaphysique spiritualiste et d’une morale connexe avec cette métaphysique, métaphysique et morale dont la certitude est absolue, leur développement étant aussi normal à la pensée que sont normales à cette pensée la négation du non-être, la négation de la valeur absolue de la science du non-être, et la justification de cette science sous les conditions susdites. Toutes les sciences, toutes les formes durables des sciences, et même toutes les métaphysiques ont été à un cerfain point de vue également dépréciées, à un autre point de vue également légitimées au cours de notre recherche de la véritable forme du savoir. Et l'être, à l’affirmation duquel nous avait conduits l'analyse de l'idée de l « aflirmation en soi », idée essentielle à la notion de la « pensée en soi », nous a paru consister lui-même dans une activité qu’il faut nommer pensante, au sens le plus complet du mot. C’est en poursuivant l'analyse de l'idée de l'être sous la conduite du principe d'identité, pris d’ailleurs dans un sens très spécial, que nous avons pu enrichir notre idée de l'être, et poser successivement tous les principes requis pour permettre à l'esprit d'enrichir et de développer l'idée de l'être. À vrai dire, nous avons moins

LEcLÈRe, 17

analysé l'idée de l’être, que nous n'avons énuméré les ju-

À é 4 ” gements synthétiques où l'être, puis les concepts qu'il convient de rattacher à l’idée de l'être, entrent à titre de

sujets. : :

Cette métaphysique, prise dans son ensemble, consiste à s'élever de l’être concret jusqu'à la forme pure de toute pensée, pour finir par l'affirmation de la pensée réelle et vivante; elle prétend construire en dehors de la conscience empirique, elle fait profession d'ignorer la science, la critique de la science, autant que sa propre existence dans la conscience de celui qui l'édifie ; c’est ainsi qu'elle s'assure à elle-même une indépendance souveraine. Elle assure indirectement, par là même, une égale indépendance à la science qui, bien entendue, la repousse si loin d'elle qu'il est légitime de dire qu’elle l'ignore comme elle en est ignorée. Et l'idée de réalité, l’idée d’objet est si absolument proscrile par la science, que la loi du savant doit se formuler ainsi: poursuis toute recherche qui semble devoir conüinuer à fournir des résultats conformes à l’expérience ou, tout au moins, s'il ne s'agit point de spéculaions que l'expérience proprement dite puisse contrôler, des résultats relativement cohérents avec d’autres résultats de tes spéculations ; bref, laisse courir ta pensée partout où aucun obstacle ne l’arrête. Quant à la loi du philosophe, la voici: poursuis toute métaphysique et toute erilique ; tout acte, tout geste naturel et normal de la pensée mérite d'être achevé. — Mais et le savant et le philosophe ‘doivent, s'ils veulent être des esprils complets, reconnaître que, par delà les savoirs qui sont relativement normaux à l'esprit, il en est un, un seul, qui est sans restricion absolument normal à l'esprit, et qui consiste d’une part dans la critique, de l’autre dans la métaphysique instituées 1c1.

Enfin, cette métaphysique, on l’a vu, engendre une

CONCLUSIONS 299 morale, qui est d'ailleurs nécessaire pour la parfaire, puisque, si de l'être je conclus Dieu, je ne puis conclure l'existence de mon moi.et de l'univers que de l'existence du devoir. Cette morale, essentielle à cette métaphysique, et de nature telle qu'elle est propre, par elle-même, à engendrer la moralité, ne saurait être, à aucun point de vue, en opposition avec cette métaphysique, pas plus d’ailleurs que la science, laquelle fait profession d'ignorer la métaphysique comme celle-ci l'ignore.

- Mais la religion est le complément de la morale. Comme la religion a le même objet que la métaphysique qui ne peut entrer en conflit m1 avec la science n1 avec la morale, il ne peut y avoir conflit ni entre la religion et la science ni entre la religion et la morale. Mais une seule religion doit pouvoir s’accorder avec la véritable métaphysique qui est unique, tandis que n'importe quelle religion, naturelle ou positive, élant somme toute une mélaphysique, peut s’accommoder de n'importe quelle science. Nous ne pouvons rechercher ici, sans dépasser les limites que nous devons nous prescrire, quelle forme de la religion naturelle, ou même quelle religion positive peut seule s’accorder avec la véritable métaphysique ; mais du moins pouvonsnous montrer avec quelque détail qu'il ne saurait y avoir aucun conflit réel entre la science d'une part, et une religion quelconque d'autre part. — En effet, le monde de la science est illusoire, la science de ce monde n’est la science d'aucune réalité, les sciences n'ont d'autre valeur que celle de purs gestes d'un esprit qui n'est, en tant que pensée concrète, que le geste illusoire de poser le monde et de se penser se pensant et le pensant: il suit de là, immédiatement, qu'opposer la science à la religion n’a aucun sens. Combien 1l est heureux qu'il en soit ainsi, pour les âmes qui sentent le besoin d'une foi religieuse

positive et qui ont en même temps l'amour de la science, c’est-à-dire le besoin d'exercer cette faculté qui se nomme l'esprit critique et qui est l'âme même de la philosophie, mieux encore, de toute science. Si, par exemple, l'étude des dogmes les plus essentiels du christianisme, ceux qui ne consistent pas dans l'obligation de croire à tel ou tel détail purement historique donné par les Livres Saints, fait apparaître ces dogmes comme acceptables par la raison débarrassée des préjugés d’un temps réel, d'un espace réel et d’autres préjugés semblables, l'étude des dogmes les moins essentiels, les historiques, suscite des difficultés qu'il est bien difficile de surmonter. Pour qui aborde la science sans en faire la critique, ce qui est le cas le plus ordinaire, le miracle reste bien étrange : à qui veut en citer, on objectera que si, comme il est probable, certaines plaies sont de nature hystérique, leur guérison, même subite, devient possible naturellement'; on dira que l'exaucement de certaines prières n’est vraisemblablement qu'un cas d’auto-suggestion ou d'action de la pensée à distance ; on ajoutera que & les possibilités évolutives de la nature étant infinies * », certains individus ont pu posséder naturellement des propriétés qui plus tard appartiendront peut-être à tous et n’étonneront personne ; d'autres, mêlant quelque kantisme à leur physique, prétendront que, le temps n'étant point en réalité, ce que nous appelons prophétie est possible naturellement. Que répondre à tout cela? Les réponses que l'on essaye auraient grand besoin, semble-t1l, d'être au moins renouvelées : telle est l'opinion des plus modernes des apologistes. Au contraire, pour qui adhère à la doctrine ici proposée, et veut néanmoins demeurer un croyant, les travaux les plus avancés

Page 1