LECLÈRE
d'opposer au sujet un objet quelconque, toute pensée est en un sens vérité, nous pourrons nous réclamer de Protagoras. S'il nous arrive d'insister sur la disproportion qui existe entre la forme de la science et nos moyens soit d'investigations a priori soit d'observation, nous parlerons soit comme les probabilistes de l'antiquité, soit comme nombre de savants modernes. Si nous soutenons, malgré l'étrangeté de cette formule, que l'être en soi est inaccessible à la pensée phénoménale bien que celle-c1 soit contrainte d'affirmer l'être et de l’affirmer en niant la réalité de sa propre existence phénoménale, si nous disons qu'on ne peut opposer le phénomène au noumène que comme le non-être à l'être, que ferons-nous sinon de recüfier l'idée mère du kantisme tout en concluant contre lui? — Quant au sens commun, il n’est pas exempt de ce mysticisme qui poussa des saints à professer, par exemple, que ce monde est devant Dieu (nous dirons : devant l'être) comme s’il n’était point. — Enfin puisque, plus la science progresse, plus elle élimine de ses raisonnements les éléments mélaphysiques, la science elle-même ne nous invite-t-elle pas à construire une métaphysique d’où tout concept relatif au phénoménal, d’où le concept même de phénomène soit banni? Et comme de plus en plus elle présente ses principes comme des postulats, ceux-ci comme des hypothèses, celles-ci conime de simples moyens de se représenter clairement l'unité du divers donné, elle proclame en somme que la véritable certitude, celle qui accompagnerait la pensée de la véritable réalité, doit être cherchée en dehors de son domaine. Si done la métaphysique veut vivre, il faut qu'elle se constitue en s'opposant à la science qui ne veutpas d'elle, qui entend se suffire sans cependant nous suffire, et qui protesterait contre toute tentative pour la faire servir de base à une métaphysique, comme si c'était à vicier dans leur essence les concepts qu'elle
regarde comme ne pouvant avoir qu’un sens et un usage scientifiques.
€ Quand les philosophes discutent, dit Balmès, c’est le
genre humain qui discute ‘
». Le meilleur indice, peutêtre, qu'on à trouvé la doctrine vraiment normale à l’esprit human, c’est de la retrouver éparse parmi les philosophies les plus illustres. Ce serait d’ailleurs une tâche impossible que de vouloir dégager la philosophie normale d’une enquête portant sur toutes les doctrines et sur les opinions de tous les hommes; sans compter qu'on risquerait de prendre des préjugés communs pour des vérités universelles.
Avant d'exposer notre manière de comprendre la philosophie de Parménide, la seule dont nous traiterons avec quelque développement, il importe d'avertir que, pour interpréter une doctrine comme pour rechercher la vérité sur les choses, nous prenons pour règle souveraine le principe d'identité. Si le principe qui pose l'existence de quelque essence, énonce la première vérité matérielle de la philosophie normale fondée sur J'analyse de l'affirmation en soi, le principe d'identité est la première vérité formelle, car 1l faut d'abord que l'affirmation soit affirmation. Aussi ce principe qui, dans l’ordre de l'être, ne vient que le second, c’est-à-dire une fois que l'être est posé, vient-il au contraire le premier dans l’ordre du connaître. Il n’est aucune science qui ne le suppose : le physicien n’a d'autre but que de trouver, dans le présent, des suppositions qui s'accordent avec les principes de l'intelligence d'une part, avec ses perceptions passées d'autre part, et avec lesquelles puissent s’accorder ses perceptions futures. En mathématiques, il n’est de raisonnements valables que ceux dont la même conclusion peut toujours être obtenue,