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Essai critique sur lesthétique de Kant

En entreprenant ce travail, je m'étais proposé d'étudier l'Esthétique de Kant dans son développement historique. Etudier un système dans son développement historique consiste à rechercher tout d'abord les sources dont il est émané ; à exposer ensuite le système môme, en suivant, autant que possible, la marche suivie par son auteur, en reproduisant, aussi exactement que possible, la manière dont les idées maîtresses qui le constituent ont germé dans son esprit, s'y sont groupées, s'y sont cristallisées ; à déterminer enfln les divers mouvements philosophiques auxquels le système a donné l'impulsion, à montrer comment il s'est modifié, quelles conséquences nouvelles on en a tirées, dans quelles combinaisons inattendues il est entré. Appliquée à la théorie du Beau de Kant, cette méthode m'avait imposé une triple division : les origines de l'esthétique kantienne, l'exposition de cette esthétique et l'étude des systèmes qui en ont jailli. Entre la seconde et la troisième de ces divisions, est venue s'insérer une quatrième, que je n'avais pas tout d'abord prévue, qui, peu à peu, est devenue la partie la plus importante de mon ouvrage et à laquelle est consacré ce volume tout entier, à savoir l'examen des théories dont je venais de rechercher la naissance lointaine, de décrire l'éclosion et de déterminer les effets. Je voudrais, avant d'aborder l'objet propre de mon travail, rappeler brièvement les principaux résultats que m'a fournis mon enquête sur les origines de l'esthétique de Kant et rappeler aussi la genèse et les propositions maîtresses du système que je me suis donné pour tâche de critiquer.

A envisager le mouvement philosophique dont j'ai entrepris l'étude, de haut et de loin, sa ligne de rotation semble assez facile

à fixer. D'une part, deux grands courants se détachant nettement, l'intellectualisme de Leibnitz et de Baumgarten et le sensualisme de Burke, le Beau considéré, par les uns, comme une opération avant tout intellectuelle, — la vision trouble et confuse du parfait, — par l'autre comme un sentiment (feeling) de plaisir ou de peine, et, en dernière analyse, comme une sensation de plaisir ou de peine physique. Puis un essai de conciliation entre les deux vues contraires tenté par Kant, le Beau soumis à la méthode critique. Le Beau donnant lieu à des jugements, le problème ne consiste plus à se demander ce qu'est le Beau en lui-même et pour luimême, mais bien, si les jugements auxquels il donne lieu, ont Ir droit de prétendre à l'universalité et à la nécessité, sont a priori. La réponse est aftirmative et, pour la justifier, Kant crée un nouvel organe logique et psychologique, le Jugement esthétique, ayant une quantité esthétique d'universalité et une nécessité subjective. Le Beau devient irréductible aussi bien à un concept confus qu'à une sensation corporelle : il est à la fois immédiat et spontané comme un sentiment, et universel et nécessaire comme un concept, c'est un sentiment jaillissant d'un état intellectuel, — de l'harmonie de l'imagination et de l'entendement requise pour toute connaissance, quelque vulgaire qu'on veuille l'imaginer, — et pouvant, par conséquent, prétendre légitimement à être universellement partagé. Enfin, après cette synthèse, thèses et antithèses nouvelles. D'un cùté l'idéalisme de Schiller, de Scbelling et de Hegel : le Beau envisagé comme la révélation dans la nature de la liberté ; — le Beau considéré comme l'un des deux instruments de réconciliation de la nature et de la liberté, du conscient et de l'inconscient, et l'intuition esthétique, non seulement comme le privilège du grand artiste, mais encore comme « l'organe » môme de toute philosophie ; — le Beau posé comme la première des trois hypostases dans lesquelles s'incarne l'Esprit absolu, chargé de représenter l'Idée d'une façon sensible et de ménager ainsi le passage entre la réalité finie et la liberté infinie de la pcns^'e. D'un autre côté, le réalisme formaliste de Herbart et de Zimmermann, le B(»au dû, non plus à une représentation, quelle qu'elle fût, de l'Idée, mais uniquement à des rapports mathémati(jues, formels des choses, sans intervention aucune (lu contenu, — matt-riel, intellecluel ou moral, — que ces rapports formels peuvent exprimer. Enfin le sensualisme contemporain, depuis la Proprdruliqur dv l' Esthétique de Fcchner jusqu'aux expériences des psycho-physiciens, étudiant le Beau uniquement au point de vue subjectif et le considérant, à l'exemple de Burke, comme une sensation, plus fine, plus délicate, plus

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