INTRODUCTION III
subtile que ne l'est la sensation de plaisir physique, mais réductible, en dernière analyse, à celle-ci.
Nous obtenons ainsi de l'évolution des théories esthétiques, de Leibnitz jusqu'à nos jours, un tableau simple et clair, qui n'a qu'un défaut, c'est d'ôtre trop clair et trop simple. En réalité, les théories philosophiques ne se détachent pas avec cette netteté sur le fond historique dont elles émanent, ne se succèdent pas par élévations soudaines et par brusques dépressions, comme des montagnes et des vallées. C'est une tentation à laquelle bien peu d'historiens de la philosophie savent résister, que de considérer les systèmes qu'ils exposent comme des entités, s'étant développées d'une seule pousse, sans emprunt, sans déformation, sans arrêt; que d'oublier les liens ténus et multiples qui les rattachent à la personnalité souvent mobile de leurs auteurs et au milieu philosophique et historique infiniment complexe qui a servi à les créer; que d'exagérer les différences qui les séparent des systèmes qui les ont précédés et qui les ont suivis, et de négliger les lentes et insensibles transitions par lesquels ils passent des uns aux autres. C'est surtout dans Vliistoire des théories esthétiques que l'exposition par larges touches contrastées est dangereuse. En effet, il est tout d'abord impossible de détacher les vues sur le Beau de la philosophie générale d'un auteur, ensuite et surtout, jusqu'à la Critique du Jugement, l'Esthétique ne constitue pas une discipline philosophique indépendante comme l'ontologie, la logique et l'éthique, et n'est môme pas cultivée exclusivement et essentiellement par des philosophes de profession. Aux xvii« et xvni« siècles, il faut chercher les vues sur le Beau et l'art, moins chez les philosophes que chez les auteurs d'ouvrages, que l'on a quelque peine à classer, qui sont mi-littéraires, mi-moraux et miphilosophiques, qui s'appellent tantôt : Poétiques et Rhétoriques, tantôt : Réflexions critiques sur la poésie et sur les Beaux-Arts, et tantôt tout simplement : Essais sur divers sujets de littérature et de morale. Sans doute, il est peu d'œuvres de cette catégorie qui aient une sérieuse valeur théorique et dans lesquelles les questions de principe soient exposées avec précision et séparées des applications pratiques. Mais il ne faut pas oublier, qu'en matière de théorie du Beau, cette séparation ne saurait jamais être rigoureuse. La théorie du Beau et des arts n'a jamais été et ne sera jamais le monopole des purs théoriciens : les artistes et les critiques ont la légitime prétention d'ôtre entendus en ces matières. Telle assertion de Léonard, telle observation de Mozart ou de Haydn, telle vue de Sainte-Beuve ou de Fromentin peut jeter plus de lumière sur quelques-uns ;des délicats problèmes dont l'esthétique se propose la
solution que la déduction philosophique la plus profonde et la plus subtile. Il s'agit donc, quand on veut suivre le développement des idées esthétiques, de ne négliger aucun témoignage et de se rappeler, que si les vues systématisées des philosophes exercent sur le goût général et sur la pratique des artistes des effets probables, bien que toujours lents et d'habitude indirects, d'autre part, ce goût général, tel qu'il se reflète dans les revues, les journaux, les publications de toute sorte et la pratique des artistes, influe sur les vues systématiques de la façon la plus certaine, la plus rapide et la plus immédiate.
Si maintenant nous voulions, à la lumière de ces considérations, esquisser à nouveau le tableau que nous avons donné plus haut, il serait infiniment plus chargé et moins harmonieux. Tout d abord, au lieu de partir de Leibnitz, il faudrait remonter jusqu'à Descartes ou, mieux encore, jusqu à la littérature classique de la France. Il faudrait faire voir que la pensée spéculative, ~ inconsciente, sans nul doute, à l'origine, — sur laquelle repose cette littérature, c'est que le Beau est essentiellement l'expression la plus simple et la plus directe, — la plus claire et la plus distincte, selon la terminologie cartésienne, — de la vérité, de la réalité extérieure et intérieure. La philosophie de Descartes, qui, il faut se garder de l'oublier, est postérieure aux premières œuvres, où se manifeste cette prédominance du principe rationaliste, ne fait que traduire ce principe en termes abstraits. Pour Descaries, on le sait, « il n'y a qu'une seule Ame dans l'homme, c'est-à-dire, la raisonnable, car il ne faut compter pour actions humaines que celles qui dépendent de la raison ». La passion n'est qu'un obscurcissement de l'essence pensante, de ce que Malebranche appellera l'Esprit pur, dû à l'action des esprits animaux. Dans cette pbilosopbie, qui, à un certain point de vue, pourrait être appelée une philosophie de la Liberté, la volonté elle-même est soumise, en fin de compte, à Tentendement et n'est que de la pensée diversement modifiée. La sensibilité tout entière est quelque chose de négatif, quelque chose d'absolument inférieur à la pensée. Tota nostra voluptas posita est lantiitn in porfoctionis alicujus nostrœ conscirntid. Des sons musicaux, des figures, ne nous plaisent qu'à la condition que leurs éléments ne paraissent pas confus aux sens et qu'ils puissent être aperçus distinct<'nient. Les organes des sens eux-mêmes, dans leurs sympalbies ot leurs aversions primitives, procèdent donc rationnellomont et la cause dernière des plaisirs qu'ils nous procurent réside dans leur caractère logique. La préoccupation prédominante, chez les artistes et les critiques, de la vérité générale, abstraite, rationnelle, jointe à la défiance de l'imagination et de la