‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 110 sur 137 · Hartmann, Aesthetih, t. II, p · texte numérisé non relu

Hartmann, Aesthetih, t. II, p

<|iiels sont riiomme, le Français, le savant moijen, et en aucune façon quelle est •l'idée de l'espèce et quels sont les individus qu'elle est capable et qu'elle avait le dessein de réaliser. L'idée normale de Kant n'est donc que l'idée moyenne et non pas l'idée générique et encore bien moins l'idéal artistique. Le Français moyen, dont la statistique nous révélerait, grâce à une comparaison minutieuse établie entre tous les Français vivants, tous les caractères, ne nous donnerait évidemment ni l'image spécifique du Français en général, ni son image idéalisée, mais seulement l'image du type le plus habituellement produit par la nature, dans des conditions géographiques et historiques déterminées. Il est d'ailleurs extrêmement probable, étant donné la grande majorité d'individus laids, que si on pouvait réahser ce type photographiquement, d'après les procédés de Galton, l'on obtiendrait une physionomie de laideur repoussante.

Donc l'Idéal artistique ne saurait en aucun cas être confondu avec l'idée normale. Il ne saurait l'être davantage avec l'idée spécifique, avec le type idéal que la nature aurait eu toujours en vue, en créant telle classe, tel genre, telle espèce, avec ce que les philosophes idéalistes de tous les temps, depuis Platon jusqu'à Hegel, ont appelé ridée. Tout d'abord qui ne voit qu'il nous est impossible de savoir si ces Idées existent, si véritablement la nature, en créant les genres, a eu des fins déterminées, si véritablement la nature ou plutôt Dieu a intentionnellement pris pour type de ses productions <( l'image flottant entre toutes les intuitions particulières et diversement variées des individus » ? Qui ne voit qu'il nous est impossible de démontrer que les espèces ne se sont pas développées, multipliées et diversifiées, sans l'intervention consciente d'aucun être agissant d'après des fins, mais par le seul jeu de causes mécaniques, par les seules lois naturelles de la lutte pour rexistcnce, de l'influence du milieu et de la sélection? Qui ne voit de plus que, même si nous adoptions pour un instant le beau rêve platonicien, que Schelling, dans son esthétique posthume, a tenté de développer et de préciser, d'un ciel idéal, dans lequel résideraient les Idées, les types et les archétypes des êtres et des clioses, dont les existences individuelles ne seraient que les copies ])ales et imparfailes, nous n'en serions pas plus avancés pour la détermination de l'Idéal .^Comment, en effet, pénétrer les intentions de la natui'e ou du Cirateur divin; comment, parquet organe, nous élever juscju'à la contemplation des Idées éternelles et en laisser tianspai'aîti'e les l'clleTs dans nos œuvres d'art? Sans doule, les philosophes idéalistes ont admis qu'il était donné à certaines créatures pi'ivilégiées un mode de connaissance supérieur à la connaissance logi(|ue et rationnelle, d'une

part, spontané comme rinluition de l'enfant et de l'ignorant, et de l'autre certain comme l'anneau suprême d'une chaîne ininterrompu de raisonnements inlaillibles, ce que Plalon apprll»' vôT,<7tç, l'èTrtaTYjjx-i ce que Spinoza appelle l'intuition immédiate, atteignant direc tement ce qui est non plus dans sa cause mais en soi, la connaissance sub specie œUniiïtath, ce que enfin les idéalistes allemands appellent rinluition intellectuelle. Mais la science moderne, on le sait, ne saurait plus aujourd'hui admettre ces théories, quelque séduction qu'elles continuent à exercer sur les esprils et surtout sur les âmes. Si elle ne sépare plus d'une façon aussi absolue que l'avait fait la philosophie kantienne les différents modes de connaissance, si, entre la connaissance intuitive des sens et la connaissance discursive de rentendement, elle n'admet plus des différences de nature infranchissables, et qu'elle tente d'expliquer comment par une évolution lente et insensible la connaissance intellectuelle se dégage progressivement de la connaissance sensible, cependant elle ne saurait concéder qu'il nous soit donné d'atteindre, sans étude préalable, comme par une sorte de révélation mystique, les modèles immuables et les essences éternelles. Elle ne concède môme pas que ces essences existent. Elle se borne tout simplement à décrire aussi exactement que possible tous les caractères des différents genres et des différentes espèces, de discerner parmi ces caractères ceux qui sont accessoires et ceux qui sont fondamentaux, de subordonner ceux-là à ceux-ci et d'arriver ainsi à des classifications. Ces classifications, la science ne revendique pour elles aucun caractère absolu. Elle sait que ses résultats les mieux établis ne sont jamais à l'abri de quelque découverte imprévue, et elle n'affecte, par conséquent, en aucune façon, la prétention de se substituer à la nature ou à Dieu. En tous cas, cette détermination, non pas des essences mais des caractères relativement les plus impor tants, nous paraît aujourd'hui la tâche propre du savant, tâche lente et dont la réalisation complète nous apparaît de plus en plus lointaine, à mesure que la science élargit le champ de ses investigations et perfectionne son outillage.

Nous sommes donc en droit de conclure que l'Idéal artistique ne saurait pas plus être identifié avec l'idée des espèces, des essences, des Idées, qu'avec l'idée normale, l'idée moyenne. L'idéal artistique n'est dû ni à des procédés mécaniques ou dynamiques, ni à des recherches scientifiques, ni à des intuitions intellectuelles. Il jaillit librement et spontanément de l'imagination de l'artiste, il varie de nation à nation, de siècle a siècle, d'artiste à artiste, et bien rarement un grand artiste s'est enfermé dans un seul idéal, et a trouvé du premier coup une formule originale et un style per-

soniiel. Ce sont là constatations de fait, auxquelles môme les esthéticiens rationalistes les plus intransigeants comme Kant n'ont pas pu se soustraire. Pour nous, la diversité de Fidéal s'explique tout naturellement. L'idéal, avions-nous dit, est la vision originale qu'a l'artiste du milieu dans lequel il vit ou des milieux évanouis que son imagination ressuscite, c'est l'émotion profonde et spontanée qu'éveille dans son âme le spectacle multiforme de la nature et des hommes. Quoi d'étonnant, d'après cela, si l'idéal du Beau est si infiniment divers et si essentiellement instable ? Rien n'est plus fugitif, nous l'avons dit et répété maintes fois, dans le cours de cette étude, rien n'est plus contingent, plus particulier et plus individuel que le sentiment et que l'émotion. L'homme le plus ordinaire passe dans une seule journée, sans môme qu'il lui arrive des événements bien extraordinaires, par les états d'âme les plus divergents, est tour à tour triste et joyeux, ennuyé et intéressé, fatigué de la vie et désireux d'agir et de vivre, colère et serein, misanthrope et ami des hommes. Est-il étonnant alors que l'artiste, avec sa sensibilité toujours à vif, avec la faculté qui le caractérise de jouir et de pâtir, non-seulement de ses propres joies et de ses propres soutï'rances, mais encore de celles des êtres qui vivent autour de lui, de grossir et d'exagérer à Finflni ses plaisirs les plus passagers et ses peines les plus minimes, et d'en projeter le reflet sur tout ce qui l'environne, sur la ville qui l'abrite ou le paysage dont il est l'hôte, qui, tour à tour, selon le caprice de son humeur changeante, lui apparaît hospitalier ou ennemi, lumineux ou lugubre; avec sa capacité « de sentir les magnificences de la nature, de se plonger en elle comme dans le sein d'un ami, et de pénétrer dans l'intimité de ses frères, du buisson silencieux, des aii-s et des eaux » '; est-il étonnant qu'un homme ainsi doué soit plus mobile et plus capricieux, et s'attache tour à tour aux idéals les plus différents? Est-il étonnant qu'une môme époque historique se réfracte de la façon la plus diverse dans les âmes des artistes contemporains, et que la Renaissance itahenne ait été sentie si différemment par Michel-Ange, par Raphaël, et par Léonard; qu'un môme milieu, qu'une môme race ait produit des génies aussi divergents que le furent Rabelais et Bossuet, Montaigne et Calvin, Déranger et Lamartine, Racine et Molière? Est-il étonnant qu'un môme artiste ait pu, selon les hasards imprévisibles de son inspiration, selon les bonds capricieux de son imagination, selon les lois inconnues de la cristallisation de ses images, s'identifier tour à tour avec des personnages d'âme aussi opposée que celle de Caliban et d'Ariei,

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