INTRODUCTION XXXI
ctLidio en détail la genèse de l'Esthétique kantienne, et M. Michaelis (jui lui a consacré un programme {lur Entstelauig von Kants Krilik der Urtheihkraft, Gœrtner, 1892) ne l'ont pas pensé et leur armimentation se résume dans les points suivants. Tout d'abord, le mot de Jugement n'est prononcé ni dans la lettre à Reinhold du l(S décembre 1787, ni dans celle, au même correspondant, du 7 mars 1788; ce n'est, comme nous l'avons dit plus haut, que dans ia lettre du 12 mai 1789 que la Critique du Goût devient la Critique (lu Jugement, dont elle ne constitue plus qu'une partie. De plus, * le caractère systématique dans l'organisation de l'âme humaine » ([ue, — suivant un passage capital de la lettre du 18 décembre, — < l'analyse des facultés étudiées précédemment par lui » a révélé à Kant, ne saurait s'appliquer, ainsi qu'on serait tenté de le croire, à la division de la faculté de connaître en Entendement, Jugement et liaison, puisque Kant parle « des facultés précédemment étudiées », c'est-à-dire de la faculté de connaître et de la faculté de délirer, et que cette dernière n'admet en aucune façon une division semblable. Par conséquent, conclut M. Erdmann, ce «caractère systématique dans l'organisation des facultés de l'âme » ne peut s'appliquer qu'à la relation des catégories, comme concepts rendant toute connaissance possible, aux jugements de l'expérience, relation qui vaut aussi bien pour la faculté de désirer que pour la faculté de connaître. La découverte faite par Kant, en 1787, consiste à avoir conçu les jugements de goût par analogie avec les jugements de l'expérience. De même que ceux-ci, tout en étant individuels et particuliers, peuvent légitimement réclamer l'assentiment de chacun, puisqu'ils sont fondés sur les conditions générales du Jugement déterminant (et non subsumant, comme dit Erdmann), conformément aux lois qui rendent possible l'expérience en général ; de même les jugements de goût, tout en étant, eux aussi, individuels et particuliers, peuvent prétendre à valoir universellement, puisqu'ils sont fondés sur les conditions universelles de toute connaissance empirique, à savoir : sur l'accord final d'un objet avec le rapport de nos facultés de connaître, c'est-à-dire de l'imagination et de l'entendement.
Je ferai valoir contre cette interprétation les objections suivantes. Tout d'abord, M. Erdmann omet dans la lettre à Reinhold un passage très important, qui me semble tout remettre en question. En effet, avant de parler du caractère systématique des facultés de connaître et de désirer, Kant dit en propres termes que « lorsqu'il hésite sur la méthode à appliquer à un ordre de recherches nouveau, il n'y a qu'à se rapporter à ce catalogue général des éléments de la connaissance et aux facultés de l'âme qui y corres-
pondent ». Ici, il ne s'agit plus, on le voit, de la faculté de désirer, mais uniquement du catalogue des éléments de la connaissance et des facultés générales y correspondantes, ce qui fait déjà pressentir, ce semble,, le tableau synoptique placé à la fin de l'Introduction de la Critique du Jugement, et dans lequel le Jugement est considéré comme la faculté de connaître correspondant au sentiment de plaisir et de peine. De plus, il ne me semble pas que le « caractère systématique », résidant dans la relation des principes a priori k l'expérience , puisse s'appliquer à la raison pratique aussi bien qu'à la raison théorique et, surtout, je crois que précisément l'analogie établie, quant à la valeur universelle, malgré la particularité et l'individualité, entre les jugements de goût et les jugements empiriques, implique déjà la distinction du Jugement en jugement déterminant et jugement réfléchissant, et par conséquent, a fortiori^ l'introduction du Jugement en général dans la Critique du Goûl. Enfin, il est des preuves, non seulement négatives mais encore positives, de ce queKanta prévu, dès 1787, le rôle joué par l'Urtheilskraft dans la Critique du Goût. Je n'arguerai pas de la h'ttre du 21 février 1772 à Marcus Herz, dans laquelle Kant met déjà sur la même ligne, les principes du sentiment, du goûl et du Jugement, Upurthrilunyskraft, bien que, malgré l'altribulion du bien, comme effet à ce Jugement, ce parallélisme établi, dès l'abord, entre le Jugement, le goût et le sentiment, soit intéressant à noter. Mais je m'appuierai sur un te.\le de la Critique de la Raison pratique, parue, comme on sait, en 1788, et dont l'impression était terminée à la fin de 1787, comme nous l'apprend notre lettre du 18 décembre. Dans la Méthodologie de la Raison pratique, Kant, en examinant le» différentes voies par lesquelles les lois de la raison pure pratique peuvent trouver accès dans l'Ame humaine, veut que Ton se demande d'abord, si une action est objectivement conforme à la loi morale et à quelle loi morale, et ensuite, si l'action a été accomplie subjectivement, à cause de la loi morale, et a non-seulement une valeur légale, comme action, mais aussi une valeur morale, d'après sa maxime, comme intention {(irsimmuf/). Il est convaincu que cet extM'cire et la conscience de la culture de notre raison pratique, qui en résulte, doivent provoquer, peu à peu, un certaii intérêt pour la loi de cette raison et pour les actions moralement bonnes, parer que nous (inissons par aimer n» dont la conteniplalion nous fait sentir l'élargissernent de nos facultés de connaître : ainsi, un natur.ilislc airi'clionne des objets, ronune des insectes, (pii ont d ai)0i(l réj)ugné à ses sens, ai)rès qu'il s'est aprr(;u de la linaliléde leur organisation. « Mais, <ontinu(»-t-il, cette occupatioii di' notre Jurfontrut, Irt/tri/s/tra/'t, (jui nous fait sentir nos pro-