INTRODUCTION XXXIII
près facultés de connaître, n'est pas encore l'intérêt pour les actions et leur moralité. Elle fait seulement qu'on aime à juger de la sorte, mit einer solchen Beurtheihmg , et donne à la vertu ou à la façon de penser d'après des lois morales une forme de la beauté, que l'on admire sans la rechercher pour cela (laiidatur et alget). Car tout ce dont la contemplation produit subjectivement une conscience de l'harmonie de nos facultés de connaître, et ce à propos de quoi nous sentons renforcée toute notre faculté de connaître, (entendement et imagination), produit un plaisir qui est communicable à d'autres, bien que l'existence de l'objet nous laisse indifférents ». N'est-ce pas ce texte, antérieur à la lettre à Reinhold, qui doit être considéré comme la véritable source de la Critique du Jugement? Non seulement que nous avons déjà ici, la communicabilité du plaisir esthétique expliquée par l'accord de la forme d'un objet avec l'harmonie de nos facultés de connaître, mais encore ce rapport harmonieux de l'imagination et de l'entendement est déjà considéré comme une particularité de la faculté de juger, ne visant en aucune façon à déterminer des concepts, mais se bornant à prendre conscience du jeu harmonieux des éléments qui la constituent, — ce qui est la caractéristique môme du Jugement réfléchissant esthétique.
L'argumentation de M. Erdmann est donc en tous cas trop absolue. Il n'est en aucune façon démontré qu'au moment où il expose à Reinhold sa découverte d'un principe a priori de la faculté de sentir, Kant n'ait pas déjà entrevu les rapports tout particuliers qui unissent le Jugement, le sentiment de plaisir et la finalité. Sans doute, et le nom de « téléologie » que porte, lors de cette lettre, la troisième partie de la philosophie, et le long retard que subit la pubUcation de la Critique du Jugement , nous induisent à supposer que si, dès la fin de 1787, Kant avait bien conçu les lignes maîtresses de son nouvel ouvrage, — à savoir la possibilité d'un jugement réfléchissant esthétique, universel et nécessaire, malgré sa particularité et son individualité, et fondé sur l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, condition subjective de toute connaissance empirique, de tout jugement, — il lui restait encore bien des points de détail à élucider. En tout cas, voici l'ordre dans lequel me paraissent s'être succédé les différents moments de la découverte des éléments constitutifs de l'Esthétique Kantienne. Avant tout, reconnaissance du sentir comme énergie spécifique de l'âme humaine, puis recherche d'un piincipe a priori^ et fixation de ce principe dans la finalité : la troisième partie de la philosophie est la téléologie, et « le caractère systématique » de l'organisation de l'âme humaine, qui a été révélé à Kant
par l'analyse des facultés précédemment étudiées par lui, a pu consister dans le rapport qu'entretient la finalité, et avec la faculté de connaître, comme principe régulateur, et avec la faculté de désirer, comme but final. A ce nïDment, — et je placerai ce moment avant la rédaction définitive de la Méthodologie de la Raison pratique, et par conséquent avant la lettre à Reinhold, — il y a dû y avoir, comme nous l'indique celte lettre, hésitation et arrêt dans la recherche. Kant alors dresse un tableau des éléments de la connaissance et des facultés qui y correspondent. Il obtient, d'une part, trois facultés: la faculté de connaître, la faculté de désirer, et entre les deux, la faculté de sentir, avec, comme principes a priori^ la conformité à des lois, le but final et entre les deux, la finalité, avec, comme application, la nature, la liberté et, entre les deux, l'art. Or, à la faculté de connaître en général, c'est, parmi les facultés de connaître particulières, l'entendement qui fournit ses principes a priori, à la faculté de désirer, c'est la raison. N'y a-t-il pas, parmi les facultés de connaître, quelque forme particulière fournissant au sentiment de plaisir son principe a priori, voilà les termes dans lesquels se pose à Kant un problème qu'il ne semble pas avoir prévu lorsqu'il avait entrepris d'écrire une Critique du Goût. 11 le résout, grâce à son catalogue des éléments de la connaissance, en attribuant la fonction de fournir au sentiment son principe a priori — non à la raison , comme nous étions en droit de le supposer d'après l'Appendice à la Dialectique de la Raison pure, et d'après l'article sur VEmpIoi des principes téléologif/iies dans la philosophie — mais bien au Jugement, Urtheilskraft^ qui, d'une part, est, d'après la Critique de la Raison pure, l'enlendemont même, mais qui, de l'autre, en est déjà séparé dans celle même (iMivre, puisque dans l'Analytique des principes, Kant dislingue trois formes de l'entendement, l'entendement proprement dit ou faculté de former des concepts, la raison ou faculté de former des raisonnements et, entre les deux, le Jugement ou faculté de former des jugements.
Dès que le Jugement eut été reconnu comme faculté fournissant au sentir ses principes a priori, — que ce soit avant ou a|)rès 1787, — la question capitale de la Critique du Goût se trouvait posée dans des termes nouveaux. Le problème primitif avait été la découvert»* cb» principes a priori pour la faculté de sentir : iiiMinbMiant il s'agit d»» rrcher.ljer si le Jugement, moyen terme eiilrr Irnlendenienl et la raison, ne contient pas aussi « sinon une législation particulière, du moins un principe a priori particulier», et c'rsl, disons-le toul de suite, ce renversement du problème qui, à nos yeux, est la cause des difficultés insolubles qui nous arrù-
LNTRODUCTION XXXV
teront dans la Critique du Jugement. Le Jugement, après n'avoir été, jusque dans la lettre à Reinhold, qu'un rouage secondaire, devient la maîtresse pièce de tout le système. Kant le subdivise en Jugement déterminant et en Jugement réfléchissant, et ce Jugement réfléchissant hérite de tout ce qui a été attribué, dans la Critique de la Raison pure, et dans le traité sur V Emploi des principes téléologiques dans la philosophie, à la raison. Ce n'est plus la raison à qui incombe la tâche de systématiser l'ensemble de nos connaissances, mais c'est le Jugement réfléchissant, qui pour chaque particulier donné cherche le général, et rattache l'infinie variété des lois empiriques à une unité. Ce qui le lui permet, c'est qu'il recèle comme principe a priori le principe de la finalité de la nature pour notre faculté de connaître : voilà la liaison établie entre le Jugement et la finalité. Restait encore, pour justifier l'intrusion du Jugement, à opérer deux sutures bien difficiles : la suture du sentiment et du Jugement, et du sentiment de la finalité. L'intermédiaire dans les deux cas est l'état d'âme, Gemûthszustand, résultant du jeu harmonieux de nos deux facultés de connaître, de l'Imagination et de l'entendement. D'une part, tout jugement exige la synthèse de la variété de l'intuition, — fournie par l'imagination, — et de la représentation de l'unité de cette variété, — fournie par fentendement. D'autre part, le plaisir esthétique ne naît que de l'accord de la forme d'un objet avec le jeu harmonieux de nos facultés de connaître : or cet accord est absolument contingent, et, par conséquent, quand il s'établit, il évoque nécessairement la représentation de la finalité de l'objet pour notre faculté de connaître, et c'est précisément la conscience de cette finalité qui constitue le sentiment du plaisir esthétique. Il résulte, de là, la conception de la finalité subjective, de la finalité sans fin, et la conception du jugement réfléchissant esthétique, c'est-à-dire d'un jugement, qui, tout en étant particulier et individuel, qui, tout en ayant un principe déterminant purement subjectif, peut cependant prétendre à valoir universellement et nécessairement, vu qu'en dernière analyse, il est fondé sur l'harmonie de fimagination et de l'entendement, harmonie requise pour toute connaissance , quelque vulgaire qu'on puisse l'imaginer.
Une fois arrivé là, il faudrait, avant de continuer, rebrousser chemin jusqu'à la Critique de la Raison pure, et étudier dans les deux rédactions de la Déduction transcendentale, les rapports normaux de cette imagination et de cet entendement, dont l'harmonie constitue l'état esthétique. Il faudrait faire voir comment, surtout dans la première rédaction, l'imagination remplit le rôle capital dans l'acte de la connaissance : elle est le guide de l'entendement
XnVI L'ESTHÉTIQUE DE KANT
empirique, eUe est le guide et l'interprète de l'entendement pur. L'entendement ne fait que suivre ses inspirations, que refaire, avec conscience, le chemin, que l'incomparable artiste de la connaissance se fraye librement et spontanément. Chacune de ses démarches constitue un progrès essentiel dans l'œuvre svnthétique du connaître : ce n'est qu'après qu'elle a ouvert la route, que l'entendement ose s'y engager et s'y établir. Pour parler sans métaphores, Kant conmience par distinguer deux imaginations, l'imagination reproductrice et l'imagination productive , auxquelles il fait correspondre deux formes de l'entendement, l'entendement empirique et l'entendement pur. L'entendement empirique prend conscience de la synthèse reproductrice de l'imagination, en reconnaissant, dans la nature, les lois que les constructions inconscientes de l'imagination y ont dessinées; rentendement pur prenti conscience de la synthèse transcendentale de l'imagination et des règles immanentes d'après lesquelles cette synthèse a été opérée, et crée, pour exprimer ces règles, un système de concepts purs, les catégories. L'imagination n'est donc autre chose que l'entendement inconscient, et l'entendement que l'imagination devenue consciente d'elle-même, ce qui explique la nécessaire harmonie d«* ces deux facultés dans toute manifestation du connaître, dans tout acte de jugement.
C'est par rapport à cette harmonie normale de l'imagination H de l'entendement qu'il faut se représenter l'harmonie spécial a l'état esthétique. Tandis que dans tout jugement réfléchis> ml théorique, l'entendement inlen'i<»nt dans l'acte de la connaissan à deux reprises, tout d'abord pour donner l'unité du concept à synthèse de l'imagination et, ensuite, pour élaborer le concept, ei le comparant à d»*s concepts analogues, en le subordonnant à é concepts supérieurs, dans le jugement esthétique celte secon démarche n'a pas lieu, et la première est très différente. En eff< le jugement du goût ne vise, en aucune façon, le fond des cho il ne rapporte pas la représentation à un objet, afin de le connat mais au sujet, et à son sentiment de plaisir ou de peine. Il pourra bien, lui aussi, s'il le voulait, réduire l'objet à un concept, en fain au lieu d'un individu, valant en lui-même et par lui-même, un éire logique, et le coordonner à d'autres êtres logiques. Mais sa particularité consiste à ne s'en tenir qu'à la superficie, à la forme, des choses, à comparer seulement cette forme au rapport des faci qui le constituent, à constater, qu'en appréhendant les conlou d'un objet donné, ses énergies se renforcent et s'intensifient, et prendre conscience, que le plaisir résultant de cet accroissen d'énergie, repose sur les lois les plus intimes et les plus es-
INTRODUCTION XXXVll
ti. Iles de la structure de tout jugement, et peut, par conséquent, {)!♦ tendre à être universellement et nécessairement partagé. La théorie de l'harmonie de l'imagination et de l'entendement nprise, tout le reste découle tout naturellement : le désintéssement, le formalisme, la finalité sans fin et surtout l'universalité et la nécessité. Le jugement esthétique, visant la forme, et non l'existence des choses, est évidemment désintéressé, puisque 1 intérêt est précisément le plaisir que nous donne la représentation de l'existence d'un objet. Le jugement esthétique, étant irréductible à des concepts et se bornant à appréhender les contours des objets, ne saurait pénétrer jusqu'à leur fond intellectuel, ni déterminer jusqu'à quel degré ils remplissent le but posé par leurs lois d'existence : il ne se préoccupe que du groupement des parties • qui les constituent, et du jeu intense et libre à la fois que provoque en lui ce groupement, s'il est harmonieux. Il résulte de là que les jets véritablement, librement, beaux, sont ceux que l'entendent, même s'il le voulait, serait incapable de réduire à des conc 'pts, sont, par conséquent, des objets dépouiTus de tout fond rationnel, de simples arrangements de lignes, de couleurs et de sons. Le jugement esthétique ne peut avoir pour principe ni une fin subjective, ni une fin objective : la première ruinerait le désintéressement, la seconde, le caractère esthétique du jugement. La linalité esthétique n'est que la simple forme de la finalité de la représentation, par laquelle un objet nous est donné, et elle consiste dans la conscience de l'accord de cette représentation avec le jeu harmonieux de l'imagination et de l'entendement. Enfin, et c'est là le but, comme ce fut le motif de toute la recherche, le jugement 'Sthétique vise à l'universalité et à la nécessité. Son universalité ' t sa nécessité sont inférieures, en extension et en vertu nécessitante, à celles du jugement théorique et du jugement moral : son universalité est esthétique et non logique, et sa nécessité subjective <-t non objective. Il n'y a pas un concept, une règle, un canon du LToùt, auquel l'on pourrait subordonner tous les jugements parti- ( uliers. L'universalité et la nécessité du goût ne sont, en dernière analyse, qu'un idéal, toujours visé et jamais atteint, que nous impose l'organisation générale de nos facultés supérieures. Elles reposent sur l'identité de structure, non de notre faculté de sentii*, comme l'avaient pensé Dubos et Burke, et comme, d'après le point départ de Kant, on aurait été tenté de le supposer, mais bien . j e notre faculté de juger, sur une sorte de sensus communis aestheticus, et le plaisir esthétique véritable n'est ni le plaisir immédiat causé par l'appréhension de la forme d'un objet, ni même la conscience du jeu harmonieux de l'imagination et de l'entendement,
— comme l'affirme pourtant Kant à tant de reprises, — mais bl la conscience, que le plaisir, résultant de cette harmonie, peut et universellement et nécessairement partagé.
Voilà, dans ses lignes essentielles, l'histoire de la genèse de TE thétique de Kant et les idées maîtresses du système : tout le rest
— la question de savoir ce qu'est le Beau en lui-môme, la beau adhérente, les théories de l'art et du génie, du sublime et ( comique, — ou bien, découle de ce que nous avons dit, ou bien ne tient au système par aucun lien logique, ou bien, enfin, n'e pas résolu.
L'objet propre de ce travail est l'examen des théories esthétiques de Kant : je voudrais, avant de l'aborder, dire brièvement dans quel esprit je l'ai entrepris, quelle méthode j'ai suivie, à quels résultats j'ai abouti. Une question ou plutôt deux questions primordiales s'imposaient tout d'abord à mon attention : ma critique devait-elle être historique ou dogmatique, immanente ou transcendante, et ensuite, devais-jc me placer exclusivement au point de vue de la philosophie kantienne, ou bien, au point de vue ^ l'histoire de l'esthétique, au point de vue d'une théorie du Beau.i
Je n'ignore pas que c'est la critique historique immanente que préconisent, à notre époque, les plus éminents parmi les historiens de la philosophie. On demande, avant tout, au critique, de crw quer son auteur par lui-môme et d'après lui-môme, de se placer exactement au centre de perspective qu'il a choisi, et de ne p envisager son système à la lumière d'un système différent, première condition d'une bonne discussion est de partir données identiques, il n'y a de combat loyal que quand les deux adversaires se^servenl des mômes armes. Si le critique veut faire prévaloir ses propres idées, il y a des chances pour qu'il lui soil difficile, pour qu'il lui paraisse inutile, de pénétrer vraiment U\ doctrine qu'il se propose d'examiner, et pour que , loin do suivre l'évolution du système, tel qu'il s'est formé et développe dans l'esprit de son auteur, il ne s'attache qu'aux points par lesquels celui-ci se rapproche, et surtout s'éloigne de ses vues personnelles. N'est-ce pas s'interdire, dès l'abord, la possibilité de bien entrer dans les vues de l'auteur discuté, de lui rendre justice, et de révéler les erreurs dont il est vraiment comptable? De plus. l'exposition des vues originales du critique se compliquant coû-