‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 19 sur 137 · INTRODUCTION XL · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XL

lique de Kant. Je n'ai pas suivi l'ordre de la Critique du Jugement, assez incertain, du reste, et riche en tours, retours et délours de toute sorte, mais j'ai étudié successivement la méthode (h; Kant et ses théories du sentiment, du jugement réfléchissant logique, du jugement réfléchissant esthétique, du sentiment esthétique, du génie et des Beaux-Arts, du Beau et ses modifications.

Pour la méthode, j'ai montré tout d'abord que Kant ne s'est en aucune façon préoccupé de trouver, pour la matière nouvelle qu'il abordait, des moyens d'investigation nouveaux. Il s'est contenté d'appUquer à la Critique du Jugement, non-seulement la méthode générale, mais encore les procédés particuliers de la Critique de la Baison pure et de la Critique de la Baison pratique. L'originalité de l'esthétique kantienne consiste précisément à avoir fait entrer le problème du Beau dans l'orbite de la Critique, de l'avoir subordonné au grand problème que celle-ci tente de résoudre, au problème de savoir s'il y a en nous des principes synthétiques a priori. Appliquée au domaine du Beau, cette question devient singulièrement délicate et apparaît, au premier abord, comme uii véritable paradoxe. Kant, nous l'avons dît déjà, concède avec Dubos et les Anglais, que le Beau provoque chez le spectateur^ non pas un jugement logique, mais un sentiment; qu'en face du Beau, nous ne connaissons pas, mais nous avons conscience d'une activité favorable et harmonieuse de nos facultés, nous sommes impressionnés agréablement ou désagréablement, nous éprouvons du plaisir ou de la peine. D'autre part, nous savons aussi que nul philosophe n'a séparé aussi profondément le domaine de la sensibilité de celui de l'entendement, que ne l'a fait Kant et que, ce qui motive à ses yeux cette séparation, c'est que, pour lui, la sensibilité, même comme source du connaître, ne peut nous fournir que des données individuelles, particulières et contingentes, et que, seul, l'entendement, la connaissance proprement dite, recèle des éléments, sans lesquels toute pensée est inconcevable, et qui, par conséquent, peuvent légitimement prétendre à être universellement et nécessairement partagés. Or, le domaine du Beau n'est même pas celui de la sensibilité, en tant que source inférieure du connaître, mais bien de la sensibilité uniquement afl'ective, de la réceptivité pure et simple, qui, par définition, est irréductiblement subjective et individuelle. Donc, d'un côté, il ne peut y avoir de Critique du goût que si le sentir recèle, lui aussi, des éléments synthétiques a priori et, d'un autre côté, toute la philosophie de Kant tend à réserver Va priori au connaître et à l'exclure absosolument du sentir. Il y a là une antinomie qui paraît irrésoluble

et que, disons-le tout de suite, Kant, malgré tous ses efforts, ne nous paraît pas avoir résolue.

En tout cas, la question étant ainsi posée, quelle devait être la' première démarche de la Critique du Jugement? Evidemment, elle devait viser, avant tout, à démontrer que, malgré toutes les apparences, il y a, dans le domaine du sentiment, certains centres, qui échappent à la contingence et à l'arbitraire, et où se rencontrent, de par une nécessité inhérente à l'esprit humain, dans une adhésion unanime, tous les êtres qui sentent. Or, cette première, cette nécessaire démonstration, Kant ne nous la donne nulle part, et nous ne la trouvons pas plus dans la Critique du Jugement que nous ne trouvons les démonstrations analogues dans la Critique de la Raison pure et dans la Critique de la Raison pratique. Au fond, Kant n'a jamais émis le moindre doute sur l'existence en nous de Va priori, et c'est bien pour cela qu il n'a pas éprouvé le besoin de la démontrer. Le point de départ de toute la philosophie kantienne est dogmatique et non pas critique. Pas plus que les dogmatistes, Kant ne croit contestable que la connaissance doive être acquise par la Raison pure et que celle-ci ne soit pas une source de connaissance particulière, produisant elle-même et d'elle-même les formes de la connaissance. La critique de Kant ne porte, en réalité, que sur la valeur et la portée de ces formes : la question de leur existence, il ne l'a même pas abordée. Sans doute, il est clair que l'a priori est impossible à démontrer et, qu'en dernière analyse, l'esprit, pour sortir des redoutables antinomies auxquelles il est acculé, en est réduit à un un acte de foi en la raison. Seulement nous avons le droit de reprocher au grand philosophe de n'avoir pas confessé expressément, que c'est par des actes de foi que doit débuter toute théorie de la connaissance, toute morale et toute esthéliciue. Toute la philosophie kantienne n'aboutit pas seulement à des postulats, mais débute par des postulats ou plutôt par des impératifs. Elle ne commande pas seulement à l'homme d'agir de telle sorte, que la maxime de ses actions puisse devenir une loi universelle et nécessaire, mais elle lui impose d'admettre que nous avons en nous des éléments de connaissance (|ui ne sont pas dus à l'expérience, elle lui ordonne d'avoir des sentiments identiques. L'esthétique de Kànt est aussi impérative que sa morale et sa théorie de la connaissance.

C'est surtout en esthétique que cet impérativisme me paraît dangereux et contestable. En somme, sur quoi Kant se fonde t-il pour nous ordonner l'a priori intellectuel et l'a priori moral ? Sur l'impossibilité de concevoir sans cet a priori la science et

INTRODUCTION XLIH

l'éthique, et sur le fait que toute science digne de ce nom et tous les systèmes de morale, sont fondés sur des éléments a priori. Or, môme en matière de science et de morale, bien que des raisons extrêmement graves militent en faveur de Va priori, l'on pourrait soutenir, que Kant n'a pas poussé sa critique assez loin, et n'a pas examiné d'assez près, si vraiment les sciences et la morale sont fondées sur des principes, ayant cette universalité et cette nécessité absolues qu'il revendique pour eux, et si, et les mathématiques et la physique et la morale seraient inconcevables avec des principes, n'ayant qu'une universalité et une nécessité « comparatives ». Mais, en tout cas, cette question, il devait se la poser à propos de la Critique du Goût. Là, il ne trouvait rien qui ressemblât aux assises majestueuses et en apparence inébranlables des mathématiques, de la physique, des codes et des canons éthiques. Il confesse lui-même que toute science du Beau est impossible et que la Critique du Goût est condamnée à ne rester qu'une critique. Il affirme, avec la dernière énergie, qu'en matière de goût, toute règle est inefficace, et que c'est toujours le sentiment individuel du spectateur qui décide en dernier ressort. Cela étant. Va priori esthétique apparaît comme infiniment moins nécessaire et moins probable que Va prioiH intellectuel et Va priori moral. Kant dit bien qu'il serait « ridicule » de supposer que quand nous appelons une chose belle, nous ne prétendons parler que de notre sentiment personnel. Mais cela serait-il vraiment ridicule et, en tout cas, est-on fondé à en conclure que la raison veut que le sentir, aussi bien que le connaître et le désirer, soit soumis à des lois universelles et nécessaires, et est-on obligé d'admettre, sans examen, qu'un parallélisme rigoureux enserre toutes les manifestations de l'esprit humain et que, parce qu'il est possible et désirable qu'un accord universel règne entre la façon dont les hommes connaissent le monde extérieur et la manière dont ils agissent, il soit possible et désirable qu'un pareil accord règne entre les sentiments esthétiques de tous les hommes?

La méthode de Kant me paraît donc résider essentiellement en ceci. Elle commence par affirmer ce qui est en question, à savoir, — pour la Critique du Jugement — qu'il y a des principes a priori du sentir analogues à ceux du connaître et du désirer, et elle se demande ensuite comment, à quelles conditions, ces principes sont possibles. C'est parce qu'il faut qu'il y ait des principes a priori du goût, que Kant imagine le Jugement réfléchissant et que, d'une part, il lui attribue toutes les fonctions euristiques et régulatrices de la Raison, et que, de l'autre, il y découvre une forme de jugement, dont le piincipe est purement subjectif , qui n'apporte

rien à la connaissance, qui se borne à prendre conscience de Tétat joyeux ou peiné de notre Moi et qui, cependant, a des titres légitimes à la communicabilité universelle. On ne s'explique pas comment des historiens de la philosophie, aussi avisés que Kuno Fischer et JUrgen Bona Meyer, ont pu soutenir, qu'au fond, la méthode de Kant est psychologique et procède par introspection. Ce n'est pas pourtant par analyse psychologique que Kant a pu découvrir en nous quelque chose qui ressemble au schématisme transcendental, à l'imagination productive ou au Jugement réfléchissant esthétique. Etant donné un fait incontestable ou prétendu tel, à quelles conditions est-il possible, c'est là, encore une fois, la formule de la méthode des trois Critiques. Que l'expérience interne, confirme ou démente les résultats auxquels Kant parvient, peu lui importe. Le sic volo, sic jubeo vaut aussi bien pour la Critique de la Raison pure théorique et pour la Critique du Jugement, que pour la Critique de la Raison pure pratique.

Kant ne s'est évidemment pas rendu compte lui-même du caractère impératif de sa méthode. Telle qu'il nous la représente, la méthode critique est un moyen d'investigation que les théoriciens les plus divergents ont le droit de revendiquer. « Cette critique, dit-il, dans la Préface de la seconde édition de la Critique de la Raison pure, est un traité de la méthode et non un système de la science même. » Avant de critiquer les résultats auxquels est parvenue la philosophie, Kant veut que l'on commence par soumettre « l'instrument » même de la philosophie, à savoir la raison, à une critique préalable. Il veut que « la raison reprenne à nouveau la plus difficile de toutes ses tAches, celle de la connaissance d'ellemême », qu elle institue un « tribunal qui, en assurant les légitimes prétentions de la raison, repousse toutes celles qui sont sans fondement », qu'en un mot, la raison s'analyse elle-même ot détermine exactement les limites de sa puissance.

Cette critique de la raison par la raison, moins nouvelle que ne l'a pensé Kant, puisque c'est là, au fond, la fin dernière que se sont proposée tous les philosophes, aussi bien les dogmatistes que les sceptiques, les rationalistes que les sensualistes, puisque c'est là l'objet même du Discours de la Méthode et des Essais sur VEntendement hinnain de Locke, de Loibnitz et de Hume, était assurément une œuvre gloiieuse à tenter, même si elle devait échouer, et elle clôt dignement le xvni« siècle, le siècle de la critique. Seulement, cette critique ne pouvait remplir la fin que lui avait proposée Kant, qu'à une double condition. D'une part, il fallait qu'elle ne se bornât pas à ce que Kant appelle la raison pure, c'est-à-dire la faculté des concepts a priori, mais qu'elle soumit à

Page 1