INTRODUCTION XLV
son enquête toutes les manifestations de l'esprit dont Kant renvoie avec dédain l'examen à la psychologie empirique, et, qu'avant tout, elle recherchât les fondements de l'expérience, dont elle admets sans discussion, la validité absolue. 11 fallait, en second lieu, que Kant abordât sa Critique sans aucun parti pris, sans aucune idée préconçue, qu'il fît en quelque sorte le vide en lui-même et qu'il estimât, comme Descartes, que « pour toutes les opinions qu'il avait reçues jusques alors en sa créance, il ne pouvait mieux faire que d'entreprendre une bonne fois de les en ôter, afin d'y en remettre par après ou d'autres meilleures, ou bien les mêmes, lorsqu'il les aurait ajustées au niveau de la raison ». Or, j'ai montré que Kant n'a rempli ni l'une ni l'autre de ces deux conditions. D'une part, avec les dogmatistes rationalistes, il a admis, comme fait, l'existence dans la raison de connaissances a priori, et n'a pas semblé voir que la première tâche du critique n'était pas tant d'apprécier la valeur et la portée de ces connaissances a priori, que de prouver que de telles connaissances existent nécessairement. D'autre part, Kant n'a soumis à sa critique que la raison pure théorique, pratique et esthétique, et a exclu de son examen toutes les facultés, qu'avec Wolff, il a appelées les facultés inférieures. Ce double défaut de méthode se fait également sentir dans les trois Critiques et notamment dans la Critique du Jugement, où Kant pose d'abord, comme vérité démontrée et démontrable, et ensuite comme impératif, l'universalité et la nécessité du jugement esthé- jtf tique, et où il ne soumet à aucune critique le sentiment, faculté sur laquelle il fait cependant reposer, avec raison, son esthétique tout entière.
La critique esthétique de Kant n'est donc ni complète ni impartiale, et, s'il a eu raison de revendiquer pour la critique du Beau une place à côté de la critique du Vrai et de la critique du Bien, cette place, il n'a pas su la déterminer avec exactitude. La science du Beau est avant tout une science psychologique. Le vice général de la philosophie kantienne, vice qui se fait sentir dans son esthétique autant et plus môme que dans sa théorie de la connaissance et dans sa morale, est le mépris que les trois Critiques témoignent pour la psychologie. Si, comme Kant, on fait résider le Beau dans un état d'âme particulier du spectateur, dans une harmonie spéciale des facultés de connaître, la seule méthode qu'il soit légitime d'employer est la méthode psychologique. Le philosophe critique, après avoir fixé son point de départ, — le Beau résidant dans le sentiment, — aurait dû soumettre ce sentiment à un examen, dont il avait d'autant plus besoin qu'il avait été beaucoup moins étudié que la faculté de connaître et la volonté. Cette analyse, que Kant
ne nous a pas donnée, je l'ai tentée en m'inspirant des résultats de la psychologie et de l'esthétique contemporaines. Bien que je ne sois en aucune façon partisan de la psychologie physiologique et de la psychologie expérimentale, je crois que toutes les fois qu'il s'agit d'étudier un phénomène psychologique complexe, — et quelle manifestation de l'âme n'est pas complexe? — il faut essayer de remonter jusqu'aux sources de ce phénomène. Je crois avec la philosophie de l'évolution que, pour expliquer le supérieur, il faut descendre jusqu'à l'inférieur, sans croire pour cela, d'ailleurs, que le supérieur doive se réduire à l'inférieur. La méthode génétique n'exclut a priori aucune des solutions psychologiques, auxquelles se sont arrêtées les différentes écoles, qui ont essayé de se rendre compte de l'organisation de l'âme humaine. Elle veut tout simplement, avec le Discours de la Mr'thode, auquel il faut toujours en revenir quand il s'agit de recherches méthodologiques, « que chacune des difficultés que nous avons à examiner soit divisée en autant de parcelles qu'il se peut et qu'il est requis pour les mieux connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusqu'à la connaissance des plus composées ». L'on peut, dans cette ascension progressive de l'inférieur au supérieur, du simple au complexe, de l'homogène à l'hétérogène, ne pas trouver de point d'arrêt, ou au contraire soutenir que chaque degré correspond à quelque chose de nouveau, d'imprévu, de non explicable par le degré immédiatement précédent et môme par tous les degrés antérieurs Mais, quel que soit le résultat auquel on aboutisse, c'est par le simple qu'il faut commencer.
C'est là la méthode que j'ai suivie pour étudier les problèmes que Kant a abordés. J'ai montré tout d'abord les lacunes, les confusions, les erreurs, qu'une élude de plus en plus pressante de la Critique du Jugement m'avait révélées. Pour le sentiment, j'ai reproché à Kant d'avoir confondu .sans cesse le sentiment en général, le sentiment du plaisir et de la peine, avec le sentiment esthétique qui n'en est qu'une forme très particulière, raffinée et comme subtilisée. Puis j'ai fait voir que, dans la théorie du Jugement réfléchissant logique, Kant avait taillé à celui-ci un rôle considérable, que jusqu'alors il avait attribué, à juste titre, à la raison. J'en suis venu ensuite à la maîtresse pièce de tout le système, à la théorie du Jugement réfléchissant esthétique, et j'ai dit les graves raisons qui me paraissaient militer contre l'admission de cette faculté, que rien, dans les deux Critiques antérieures, n'avait fait prévoir et qui est, en effet, quelque chose d'artificiel et de factice. J'ai examiné, tour à tour, les rapports établis par Kant, entre le Jugement et le sentiment, et le jugement et la finalité, et j'ai fait