INTRODUCTION XLIX
trouver l'explication du génie et la genèse des arts. Je suis allé ensuite de la jouissance et de la création du Beau aux causes objectives de la beauté, et j'ai montré que seule une conception philosophique, qui n'admet pas de différence spécifique entre la matière et l'esprit, entre la nature et l'homme, pour qui la nature n'est que de l'âme éteinte et glacée, que seul, en un mot, le panthéisme est vraiment capable d'expliquer la beauté.
La partie essentielle de mon travail est, je l'ai dit déjà, la discussion de la théorie de l'universalité et de la nécessité des jugements esthétiques. Après avoir montré que, si comme Kant, l'on fait résider l'état esthétique dans le sentiment, toute universalité et toute nécessité proprement dite devient impossible, j'ai conclu, pour mon compte, de l'étude que j'ai faite du sentir, en général, et du sentiment esthétique, en particulier, qu'un sentiment esthétique a priori est une monstruosité logique, et que l'universalité et la nécessité est inconcevable en matière de Beau, en matière d'art, en matière de critique. Ce problème, on le sait, est à la fois très ancien et très actuel. Nous l'avons vu soulevé à nouveau tout récemment par celui d'entre nos critiques contemporains, qui soutient, avec la dernière énergie, contre ce qu'il appelle la critique impressionniste, qu'il y a en matière de Beau des critères absolus, et qu'il est aussi possible d'arriver à des jugements universels et nécessaires en esthétique, que dans n'importe quelle autre science. Une étude minutieuse de la question m'a fait arriver à des conclusions diamétralement opposées à celles qu'expose, depuis dix ans, M. Brunetière, avec une dialectique si vaillante. Il m'a semblé que le Beau est bien, pour chacun d'entre nous, ce qui lui plaît, et non ce qui doit lui plaire. Il m'a semblé que si, dans le domaine de la connaissance, nous sommes obligés, sous peine de nous résigner à vivre d'une vie toute animale, à nous conformer à des lois nécessaires, — que ces lois, d'ailleurs, soient dues à un travail immanent de l'esprit, ou à la somme, accumulée par nos ancêtres, des influences exercées sur l'être humain par le monde extérieur ; — que si, dans le domaine de l'action, des impératifs sont indispensables, — que ce soient, d'ailleurs, des créations spontanées de la Baison pratique ou des résultantes nécessaires de la solidarité sociale, — et notre humanité trop imparfaite pour se passer de contrainte, et pour mépriser tout devoir, comme le Ucbermensch que proche le Zarathustra de Nietzsche; il m'a semblé que tout au moins dans le domaine du Beau, chaque individu doit conserver sa liberté pleine et entière et la conserve, en effet, malgré tous les codes esthétiques et malgré tous les Arts poétiques.
L'établissement d'un goût uniforme m'a paru aussi impossible
que peu désirable. De toutes les énergies de Tâme humaine, la sensibilité est la plus capricieuse, la plus volage, la plus instable de toutes les manifestations psychiques, c'est la plus individuelle. L'individu est le plus vraiment lui-même quand il sent. Ce son 1 des plaisirs et des peines qui forment le tissu indélébile de notre Moi. Tout le reste, toute noire vie pensante et agissante, ne vient qu'après, est ajouté à ce fond, émane de ce fond, et reste toujours, jusqu'à un certain degré, extérieur et factice. Sans doute, l'habitude émousse le timbre sentimental de la sensation ; celle-ci n'exerce plus d'impression sur notre affectivité, n'est plus sentie, mais seulement connue et devient un simple signe, nu et desséché. Dans les domaines de la connaissance et de la volonté, le sentiment nous apparaît comme un hôte importun, contre lequel nous sommes continuellement en garde et dont nous parvenons pou à peu à étouffer la voix. Il est une seule sphère, où le sentimon reprend son ancien empire, où il ne s'agit pour l'homme ni de connaître, ni de vouloir, mais avant tout de sentir; où les représentations redeviennent ce qu'elles ont été d'abord, des créations du sentiment; où les actions ne sont considérées qu'en tant qu'elles jaillissent du sentir, qu'en tant qu'elles provoquent du sentir, — et celte sphère est la sphère esthétique. C'est pour cela, c'est parce que le domaine du Beau et de l'art est avant tout le domaine du sentiment, que nous n'y supportons nulle contrainte. Chacun d'entre nous reste libre et doit rester libre de sympathiser avec les formes d'art les plus divergentes. L'établissement de ce goût uniforme, de ce sens commun esthétique que Kant a rôvé, serait la mort de l'art.
J'ai cité Kant à la fois d'après la deuxième édition de Harlenslein (1867) et la traduction de Barni. Celle-ci, malgré de grands mérites, est loin d'être parfaite et j'ai eu l'occasion, chemin faisant, de corriger quelques-uns des très graves contre-sens que j'y ai notés. J'y ai renvoyé néanmoins parce que cela m'a paru commode pour mes lecteurs. Mais il va sans dire que chacun des passages cités a été très soigneusement vérifié.
Reunet, novembre 1895.