INTRODUCTION XLVII
porter l'effort principal de ma critique sur la théorie de l'universalité et de la nécessité. J'ai résumé mes objections dans le dilemme que voici : ou bien, dans le jugement esthétique, c'est le sentiment qui précède le jugement, et alors il n'y a plus d'universalité ni de nécessité ; ou bien, c'est, au contraire, le jugement qui précède le sentiment, et alors toute la position kantienne du problème est renversée, le sentiment esthétique n'est plus ni immédiat, ni spontané, toute Topposition faite par Kant à l'intellectualisme de Leibnitz et de Baumgarten est vaine, et la Critique du Jugement n'aurait jamais dû être écrite. Pour le sentiment esthétique, j'ai montré tout d'abord que Kant a compris dans ce terme des sentiments très différents, qu'il n'a pas eu soin de distinguer suffisamment, et je me suis attaché ensuite à la discussion de la théorie du déshitéressement et des rapports du sentiment du Beau avec les sentiments de l'agréable et du parfait. J'ai examiné enfin les théories de Kant relatives à l'art, au génie, au Beau, au Sublime et au Comique, et j'ai conclu ma critique immanente, en faisant voir que, sur toutes les questions essentielles de son esthétique, — sur les rapports du Beau et du bien, du Beau et du vrai, de la forme et du contenu, — Kant n'est pas arrivé à des conclusions concordantes. A y regarder de près, môme dans la Critique de la Baison pure, Kant a été avant tout un grand éclectique : il a jeté, dans le creuset de la critique, les grandes théories dont il avait subi l'apprentissage, notamment la conception dogmatique et rationaliste de Leibnitz et de Wolff et la conception sceptique et sensualiste de Hume. L'amalgame qui est résulté de ce mélange a pu, on le sait, être interprété de la façon la plus divergente et les écoles les plus opposées ont pu se réclamer à juste titre du grand philosophe. Il en est de même de la Critique du Jugement. Nous y constatons, d'une part, l'effort tenté par Kant pour réconcilier l'esthétique sentimentaUste et sensualiste de Hutcheson, de Home et de Burke, et nous en voyons jaillir, de l'autre, et jaillir nécessairement, organiquement, l'idéalisme mystique des Bomantiques et de Schelling, le réalisme formaliste de Herbart et de Zimmermann et le sensualisme associationniste de Fechner, de Sully et de Grant Allen. L'esprit de Kant semble avoir été trop vaste, trop encyclopédique, trop universel, pour imposer à une question aussi complexe, que l'est la question du Beau, une solution unique. H est, on le sait, des problèmes de mathémathiques qui admettent plusieurs solutions, et quand on se représente les multiples points de vue auxquels Kant envisage, et le problème du vrai, dans lequel prédominent tour à tour le scepticisme, le subjectivisme et le rationalisme métaphysique et le problème du bien, pour lequel il propose à la fois une solution senti-
mentaliste à la Rousseau, une solution rationaliste et une solution formaliste et le problème du Beau enfin, dans lequel il se montre à la fois subjectiviste, formaliste, sentimentaliste et idéaliste, il semble quïl ait assimilé tous les problèmes philosophiques à des problèmes à plusieurs solutions. Mais tout en rendant plein hommage à la largeur d'esprit de Kant, qui l'a empêché de s'arrêter à des conclusions concordantes mais simplistes, je conserve le droit de lui reprocher de n'avoir pas confessé nettement la divergence des résultats auxquels il est parvenu, et d'être tombé ainsi, en faisant prédominer tour à tour chacune des solutions différentes qu'il nous présente successivement, et en tentant, mais vainement, d'y ramener toutes les autres, dans d'inextricables contradictions. En résumé, l'esthétique de Kant m'est apparue telle qu'un carrefour de forêt, auquel aboutissent et d'où partent de tous côtés des routes différentes : pour pouvoir s'onenter parmi les voies dans lesquelles se sont engagées et peuvent s'engager les recherches esthétiques, il est indispensable d'y parvenir, mais, si l'on veut pénétrer vraiment la nature du Beau et du sentiment esthétique, il est impossible de s'y arrêter.
Il est donc de toute nécessité, croyons-nous, de reprendre tous les points traités par Kant, conformément à la méthode génétique esquissée plus haut. Après avoir affirmé avec Kant que l'étal esthétique est caractérisé avant tout par une excitation particulière, par un frémissement original de notre sensibilité, il faut soumettre celle-ci à une étude minutieuse. En soi, le sentiment esthétique, quelque raffiné, quelque subtil, quelque complexe, qu'on veuille l'imaginer, reste toujours un sentiment de plaisir. C'est de la décision que l'on porte sur la genèse du sentiment en général, et sur ses rapports avec le désirer et surtout le connaître, que dépend la solution des problèmes essentiels de la théorie du Beau. Selon que l'on subordonne le sentir au connaître ou le connaître au sentir, on s'arrêtora à des conclusions intellectualistes, sentimentalistes ou sensualisles. Je me suis donc attaché tout d'abord à l'étude du sentiment, envisagé dans ses manifestations les plus humbles. J'ai tenté ensuite de remonter jusqu'au sentiment si riche, si complexe du Beau. Ce senliment, je l'ai analysé en détail et je l'ai décomposé en trois éléments principaux, — l'élément sensible proprement dit,, l'élément intellectuel direct ou formel et les éléments associés. Puis j'ai réuni ces trois facteurs et je les ai réduits à un sentiment de sympathie particulière, que j'ai appelé le symbolisme sympathique, c'est-ù-dire la faculté de se déprendre de soi-même et de vibrer ù l'unisson des spectacles de la nature et de l'art. C'est dans cette même faculté de large et d'universelle sympathie que j'ai cru