‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 31 sur 137 · Ihid., Hartenstcin, t. V, p. 242, Barni, t. I, p · texte numérisé non relu

Ihid., Hartenstcin, t. V, p. 242, Barni, t. I, p

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à l'exception seulement d'un scepticisme, si absolu et si conséquent avec lui-môme, que ceux qui l'ont soutenu paraissent bien n'avoir fait qu'un jeu d'esprit très ingénieux, mais insoutenable à la longue, — comment toute philosophie est obligée d'admettre et admet, en effet, l'universalité et la nécessité de certains principes de connaissance, les rationalistes, l'universalité et la nécessité des principes premiers, les sensualistes, l'universalité et la nécessité des connaissances dues à l'expérience. Tout de môme, il n'y a pas de morale, qui n'ait pas afûrmé que parmi et au-dessus de tous les mobiles particuliers qui nous font agir, il n'y ait un principe d'action directeur, une impulsion maîtresse, à laquelle tous ces mobiles se subordonnent et qui s'impose universellement et nécessairement, que ce principe directeur soit d'ailleurs le plaisir sensible, l'intérêt particnlier ou l'intérêt général, l'amour du bien, ou enfin le Devoir. Ce sont là, en effet, de véritables données du sens commun, que nul ne peut contester sérieusement, étayées qu'elles sont par les puissants édifices des sciences mathématiques, physiques, biologiques, d'une part, des morales et des codes, de l'autre. Mais il n'en va pas de môme pour l'esthétique. Kant conteste lui-même qu'il y ait, bien plus qu'il puisse jamais y avoir une science du Beau. Et il a mille fois raison. Il est impossible de comparer les, tentatives que l'on a faites pour fonder une esthétique, aux merveilleux résultats, obtenus dès l'antiquité et surtout de nos jours, par les sciences malhématicpies, physiques et biologiques, aux Rassises antiques et majestueuses du droit romain et des codes modernes. Kt cela s'explique aisément. D'une part, en effet, si nous croyons avec Kant que la faculté (]ui joue le rôle capital dans les jugement du Beau est le sentiment, nous croyons qu'avec le sentiment^s'ouvre nécessairement l'ère de l'imprévu, du caprice, du subjectivisme. S'il est naturel que dans la connaissance, dans la représentation, qui est en somme un acte impersonnel, qui ne fait qu»' refléter, que reproduire ce qui est en dehors de nous, l'homme s'oublie lui-même, de façon à n'être (juun instrument de reproduction et puisse arriver, dans ce travail do reproduction, aux mêmes résultats que ceux parmi ses compagnons en vie qui sont munis des mêmes organes (jue lui ; s'il est encore possible d'obtenir dans les actions humaines une certaine universalité, nécessitée par les conditions de la vie sociale, expliquée |)ar la solidarité qui lie tous les act«'s de tous les hommes * ; il semble beaucoup plus difficile, sinon impossible, d'exiger l'universalité cl la nécessité |)our les senlimeuts humains. C'est le sentiment qui est la manifestation la plus origi-

1. Nniis prônons Ir mot ilf solidnrih* dan» lo sons que lui a (lonni* M. Ronou\Mt. rt, apivH lui, M. Marion <lans son beau livre De la iolidarité moral*.

nale et la plus personnelle de chacun d'entre nous. C'est en lui que se révèle notre fond le plus intime et le plus caché. C'est lui qui est la source-mère de nos volitions, et peut-être même de nos connaissances, de toute notre faculté de connaître. Et encore faut-il distinguer entre nos différents sentiments. Il en est pour lesquels il est certainement possible de poser des lois, entre lesquels il est ])ossible de découvrir des rapports nécessaires. Que l'on admette ou non la profonde explication qu'a proposée Schopenhauer du sentiment de l'amour, il est certain qu'une loi générale doit pou- Aoir expliquer les manifestations de ce sentiment, le plus puissant dans l'homme, après le sentiment de conservation. Il en est de même pour quelques autres sentiments essentiels à la nature liiimaine, comme, par exemple, le sentiment de conservation de l individu, l'égoïsme et la sympathie. Mais, la nécessité d'une loi universelle régentant les sentiments esthétiques apparaît beaucoup moins évidemment. Aimer, haïr, en effet, ce sont là des manifestalions essentielles et nécessaires de la nature humaine, plus essentielles et plus nécessaires même que la connaissance et l'action, qui, d'après nous, dérivent toutes deux du sentiment. Dès que deux êtres se trouvent en contact, il jaillit nécessairement entre eux l'étincelle de l'affection ou de la répulsion. Tout au contraire, le sentiment esthétique semble bien ne s'éveiller qu'après tous les autres, et être le fruit d'une longue évolution et d'un degré de civilisation rafflnée. Il faut avoir satisfait déjà toutes les impulsions maîtresses de la nature humaine, avant d'arriver à la contemplation et à la jouissance esthétiques. Même si l'on admet la théorie de Darwin et de Grant Allen sur l'origine du sentiment du Beau, si on l'explique par l'instinct sexuel, il est évidemment très postérieur à ce dernier : avant d'avoir été sensibles à la beauté et à la grâce, il est certain que, pendant de longs siècles, les sexes ont dû se mêler, sans que le sentiment du Beau ait eu à jouer le moindre rôle. En un mot, le sentiment esthétique est un sentiment de luxe. Et rien n'est plus variable, on le sait, et plus sujet à appréciation personnelle que le luxe : les lois somptuaires, édictées par les Romains, ne ressembleraient en rien à celles qu'un législateur contemporain pourrait songer à proposer.

Qu'on se rappelle que nous ne traitons encore ici en aucune façon le problème de l'universalité et de la nécessité des jugements esthétiques en lui-même. Il s'agit uniquement pour nous de la méthode, de la façon dont Kant pose son problème, et non encore de la manière dont il le résout. Nous venons de trouver que, de quelque côté que l'on envisage la méthode de l'esthétique kantienne, qu'il s'agisse de la méthode d'exposition, de la méthode de

découverte ou enfin de ce que nous avons appelé la méthode proprement dite, nous trouvons, sans exception, des propositions que Kant admet sans examen préalable, des hypothèses, de véritables postulats. Et ce qui est plus grave, c'est que ces hypothèses, ces postulats, Kant les présente comme des propositions démontrées. Le critique anglais Caird parle de « Talchimie » de l'auteur de la Critique de la raison pure, et cette expression nous paraît aussi ingénieuse que juste. Voici en quoi cette « alchimie » nous paraît résider. Kant commence par résoudre ses problèmes tels que les résout le sens commun. Cela apparaît également dans les trois critiques : dans la Critique de la raison pure, où il pose comme donné que toute connaissance commence avec l'expérience , mais qu'elles ne dérivent pas toutes de l'expérience; dans la Critique du jugement où nous venons de montrer qu'il introduit l'universalité et la nécessité des jugements du goût, en se prévalant du ridicule qu'il y aurait à ne trouver une chose belle que pour soi-même, et surtout dans la Critique de la raison pratique, où l'on peut surprendre sur le vif rartifice dont nous parlons, où Kant part des données de la morale populaire, von der populaeren sittlichen Welticeinheit, et où, en passant à la Métaphysique des mœurs et à la Raison pratique, il conserve purement et simplement ces données du sens^ commun moral. Nous ne nous sommes rendus clairement compt( du procédé de Kant qu'en lisant la dernière œuvre d'un (h» nos grands contemporains, l'Histoire du peuple d'Isra(*l, de M. Renan, M. Renan commence par avouer que tel fait qu'il avance, que telh explication qu'il propose, n*est qu'une .simple hypothèse. Seule, ment, quelques pages plus loin, inconsciemment sans doute, i semble oublier cet aveu, et pose désormais ses hypothèses comme des faits démontrés. C'est proprement là le procédé de Kant, e c'est en cela que nous parait résider le vice capital de la méthode kantienne.

Il nous reste encore, après avoir examiné la méthode de Kant, ot avant d'aborder la théorie même, ù faire une dernière démarrhc

Pour bien fixer la véritable originalité de la position kanlicniH' du problème du Beau, il est, en efi'et, de toute nécessité de la romparer à celle des deux grandes écoles philosophiques dont sucrtssivement il a subi l'apprentissage. Kant, comme d'ailleurs les plus

grands parmi les philosophes grecs, a été un éclectique dans toute la force du terme, s'est approprié les résultats des recherches des philosophies antérieures, qu'il s'est contenté de jeter, comme des matériaux précieux mais chargés de gangue , dans le creuset purificateur de la méthode critique.

Il est moins facile qu'il n'apparaît tout d'abord de déterminer les rapports entre la position kantienne du problème esthétique, et celle deLeibnitz, d'une part, et des Anglais d'autre part. Il ne nous semble pas exact, en effet, de soutenir avec Kuno Fischer que ce qui distingue essentiellement la méthode esthétique de Kant de celle de Leibnitz et de Burke, c'est que, tous deux, avaient essayé de déterminer ce qu'était le Beau en soi, avaient tenté « de tirer « — rationnellement ou empiriquement — les critères du Beau de « la nature des choses », tandis que Kant aurait reconnu, le premier, que les choses ne sont pas esthétiques en soi, qu'indépendamment de notre contemplation, il n'y a ni Beau ni Sublime, de même qu'indépendamment de la volonté il n'y a pas de Bien, indépendamment de l'entendement pas de Vrai, et indépendamment de nos sens pas de qualités sensibles des choses. En un mot, et pour Leibnitz et pour Burke, quelle que fût d'ailleurs la divergence de leur méthode et des résultats de cette méthode, le Beau serait toujours une particularité des choses. Pour Kant, au contraire, ce n'est qu'une façon particulière de nous représenter les choses, c'est-à-dire un prédicat que nous joignons à une représentation, et la question critique fondamentale n'est pas de se demander ce que sont les objets esthétiques, mais bien comment les jugements esthétiques sont possibles'. Cette vue de Kuno Fischer ne me paraît pas exacte et cela pour plusieurs raisons. J'ai montré que Leibnitz et Baumgarten, tout comme Kant, cherchent le Beau, non pas dans dans les choses elles-mêmes, mais bien dans la connaissance des choses, et l'expliquent par une particularité de la connaissance : le Beau est la vision confuse du parfait. Pour Burke la chose est encore plus incontestable. Loin d'avoir soutenu une esthétique objective, Burke est certainemement plus subjectiviste que Kant lui-môme : pour lui, nous l'avons vu en détail, le Beau est avant tout un sentiment « feeling », — et là Kant est tout à fait de son avis, — ou môme une sensation, — et là il dépasse la pensée kantienne. On le voit donc, ce n'est pas la subjectivité qui différencie la méthode kantienne de celle de ses prédécesseurs, l'éclectisme kantien est beaucoup moins simple, les rapports entre ses maîtres et lui beaucoup moins unilatéraux, qu'on ne l'imagine.

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