‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 30 sur 137 · ïbid. 1, Abhdlif. II · texte numérisé non relu

ïbid. 1, Abhdlif. II

Nous voici maintenant en mesure, après de longs mais nécessaires détours, de traiter de la méthode proprement dite de l'esthétique kantienne. De môme que toute la théorie de la connaissance avait été réduite par Kant au prohlème de savoir comment des jugements synthétiques a priori théoriques étaient possihles, et le problème de la morale à la question de savoir comment étaient possibles les impératifs catégoriques, c'est-à-dire des jugements synthétiques a priori éthiques, tout de môme, il réduit tout le problème du Beau à la question de savoir comment sont possibles des jugements synthétiques a priori esthétiques. Là encore, tout comme dans le problème de la connaissance et dans le problème moral, le problème, tel que Kant l'a posé, est, sinon inexact, — ceci nous aurons à l'examiner quand nous entrerons dans le cœur môme du système de notre auteur, — mais tout au moins, à première vue, incomplet. Avant, on effet, d'avoir le droit de rechercher co/zi/wé»/*/, à quelles conditions, des jugements synthétiques a priori sur le Beau étaient possibles, il fallait évidemment démontrer qu'il y avait, qu'il pouvait y avoir des jugements de celle nature, et cela, Kant a négligé de le faire.

Il est intéressant de constater avec quelle facilité Kant se débarrasse de cette première et capitale difliculté. Son esthétique com mence par examiner le jugement du goût, au point de vue de la qualité, sans avoir, on aucune façon, montré préalablement qu'il y a dos jugements du goût, dans le sens parliculier qu'il donne à ce terme. Ce n'est qu'à l'occasion du second moment du jugemea de goiU, c'est-à-dire du jugement de goût considéré au point do vue do la quantité, qu'il esquisse, à propos de la distinction du Beau do l'Agréable, la caractéristique essentielle du jugomont osthélique à savoir son universalité. « No serait-il |)as en effet ridicule, dit-il » qu'un homme qui se piquerait i\c (juolquo goût crût avoir toul » décidé on disant (ju'une chose (comme |)ar exemple cet édifice » cet habit, ce concert, ce poème soumis à notre jugement) e » belle pour lui ? C'est qu'il ne suffit pas qu'une chose plaise po » qu'on ail le droit do rapp<'lor bcllr. Boauroup de choses pouvon » avoir pour nous do 1 allrail et do ragrémont, personne ne s'o » inquiète; mais lorsque je donne une chose pour belle, j'exi » dos aulros le mémo sentiment; je no jugo pas seulement pou! » moi, mais pour tout le monde, et je parle do la beauté comme si

» c'était une qiialitt^ des choses. Aussi dis-je que la chose est belle, » et, si je m'attends à trouver les autres d'accord avec moi dans ce » jugement de satisfaction, ce n'est pas que j'aie plusieurs l'ois » reconnu cet accord, mais que je crois pouvoir l'exiger d'eux. » Jugent-ils autrement que moi, je les blâme, je leur refuse le » goilt, tout en le désirant pour eux. On ne peut donc pas dire ici » que chacun a son goût particulier. Cela reviendrait à dire qu'il » n'y a point de goût, c'est-à-dire qu'il n'y a point de jugement » esthétique qui puisse légitimement réclamer l'assentiment uni- » versel * . » .

Et de même, et aussi légèrement, pour la seconde caractéristique essentielle du jugement esthétique, la nécessité : « Quand je parle » de quelque chose ^'agréable, j'entends ce qui excite en moi » réellement du plaisir, mais le Beau est conçu comme ayant un » rapport nécessaire au plaisir *. »

Nous avons tenu à citer ici les paroles mêmes de Kant, — et nous aurions pu multiplier nos citations, — pour montrer, qu'en esthétique comme en morale, Kant part manifestement d'un fait de sens commun. De môme qu'au début des Fondements de la Métaphysique des mœurs, Kant part de ce qu'il appelle la raison commune [gemeine sittliche Vernnnfterkenntniss), et en lire le concept de la volonté bonne en soi, c'est-à-dire le concept essentiel de sa morale, de même, en esthétique, il se fonde sur le témoignage de ce qu'on pourrait appeler la raison commune esthétique {gemeine œsthetische Vernunfterkenntniss), pour résoudre la question essentielle du problème du Beau. Qu'il soit ridicule qu'un homme de goût prétende, en jugeant de la beauté d'un objet, ne porter qu'un jugement particulier, cela est possible, mais ce qui est inadmissible, c'est que ce soit d'après le critérium du ridicule qu'un philosophe décide d'une question aussi grave que celle de l'universalité des jugements du goût.

Et, d'ailleurs, puisque aussi bien Kant ne fait valoir aucune raison philosophique en faveur de sa thèse, et qu'il se place et qu'il nous place délibérément dans le domaine du sens commun, notons que le sens commun ne trouverait déjà pas si ridicule, qu'un homme qui porte un jugement de goût, prétende ne parler que pour luimôme et renonce, dès l'abord, à voir son avis partagé par tous. Ici encore c'est par analogie avec ce qui se passe dans les domaines du connaître et du vouloir que Kant a visiblement procédé. Nous avons essayé de montrer plus haut comment toute philosophie, —

1. Critique du Jugement, Hartenstcin, t. V, p. 217, Barni, t. I, p. 81 et 82.

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