‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 35 sur 137 · Bain, Lee Sens et l'ItUelligence, p · texte numérisé non relu

Bain, Lee Sens et l'ItUelligence, p

LE SENTIMENT 3b

tables barrières infranchissables. Il semble réellement oublier que ces divisions ne sont que du fait du psychologue analyste et n'existent pas en réalité. En réalité, faculté de connaître inférieure et supérieure, connaissance sensible et connaissance rationnelle, désir pathologique et volonté pure, sentiment de l'agréable et sentiment du Beau, ne sont pas, comme le croit Kant, des énergies entièrement irréductibles et absolument inconciliables de notre âme, mais ce sont des manifestations qui, très différentes, certes, à première vue, pourraient bien ne différer que de degré, et qui, en tout cas, jaillissent, d'un fond identique, et évoluent insensiblement, par d'innombrables et imperceptibles étapes, l'une vers l'autre.

Dans la question particulière qui nous occupe, à savoir dans l'indépendance complète de la forme supérieure du sentir de tout élément de désir, Kant s'est vraiment rendu la tâche trop facile. Il pose, d'une part, l'émotion esthétique qui est, sans contredit, l'une des manifestations les plus hautes et les plus nobles de notre faculté de sentir, et, de l'autre, [l'appétit brutal que provoque en nous le désir de la possession d'un objet matériel. Il conclut tout naturellement que ce sont là éléments inconciliables. Mais, en fait, les choses ne se passent pas ainsi. Tout de môme qu'il y a des degrés et des nuances infinies dans l'échelle des sentiments, il en est dans l'échelle des désirs : il y a une hiérarchie des appétits, comme il y en aune des émotions. Si la jouissance, qu'éveille en nous la brutale satisfaction d'instincts nécessaires à la conservation de l'individu et de l'espèce, est à une distance infinie de la noble et calme émotion, qui s'empare de nous à la contemplation d'un beau spectacle de la nature ou d'un chef-d'œuvre de l'art, n'ya-t-il pas une différence aussi grande, entre l'appétit qui nous porte à cette jouissance et qui nous incite à la renouveler, et le désir et l'amour que nous inspirent ce spectacle et cette œuvre d'art? Nous croyons, contrairement à Kant, que de môme qu'au Iplaisir inférieur correspond nécessairement un désir inférieur, — que ce désir soit la cause ou l'effet du plaisir, — tout de môme, au plaisir supérieur correspond un amour supérieur, qu'il est tout à r;iit illégitime de vouloir confondre avec les désirs bas et intéressés. Pour jouir du Beau, il faut l'aimer, et le fait d'ôtre attiré par i objet qui a mû en nous le sentiment du Beau, le fait môme d'en souhaiter la possession, n'altère en rien la pureté de l'émotion slliétique. Personne ne conteste qu'il puisse y avoir entre deux lommes ou deux femmes des sentiments d'amitié, d'où toute • Inoccupation d'intérôt soit rigoureusement exclue. Les poètes de <Mis les temps ont cru et, nous croyons avec eux, qu'entre deux :Lres de sexes différents, il peut exister des sentiments d'affec-

tion que ne vient troubler aucune idée de possession. Aussi, . et à plus forte raison, croyons-nous à un amour platonique du Beau et sommes-nous convaincu que, sans cet ingrédient d'amour, la jouissance esthétique véritable et complète ne pourrait avoir lieu. Nous concluons donc, contrairement à Kant, qu'en fait, tout sentiment est nécessairement accompagné de désir, mais en distinguant soigneusement entre les différentes formes du désir, et en attiibuant aux formes de plaisir supérieur les formes correspondantes d'amour supérieur.

Reste à examiner la seconde des deux questions que nous avons posées plus haut, à savoir s'il y a des désirs qui ne jaillissent pas nécessairement d'un sentiment de plaisir ou de peine, et qui n'en soient pas nécessairement accompagnés. Ici nous avons tout d'abord à nous rappeler ce que nous avons dit tout à l'heure, à savoir que Kant distingue, avec la dernière énergie, entre la faculté do désirer inférieure et la faculté de désirer supérieure. Pour la faculté de désirer inférieure, il est hors de doute que Kant a soutenu qu'elle était toujours accompagnée de plaisir ou de peine. Il dit, en propres termes, que le désir et la répulsion sont en tout temps accompagnés de plaisir et de peine *, et, de mémo, que tout penchant et toute impulsion sensible sont fondés sur le sentiment'. La question intéressante est de savoir si même la faculté de désirer supérieure, la Volonté, la Raison pratique, n'est pas toujours accompagnée de pkiisir ou de peine. A premier vue, la position même de cette question peut paraître surprenante Nul philosophe, en effet, n'a séparé plus profondément que Kanj le domaine de la Raison pratique du domaine de la sensibilité, I^ devoir et la volonté de tout sentiment. L'impératif catégorique réprime sans pitié tout mouvement de sensibilité. Le devoir eî un ordre sans réplique, imposé par la Raison, et l'on sait que Kai est allé assez loin dans la rigueur et l'austérité monacale de soi éthique, pour prétendre que, du moment que l'accomplissement di notre devoir est accompagné de plaisir, nous n'y avions plus aucui mérite proprement moral. Cependant nous avons montré que U sentiment intervient et joue un rùle très important, môme dans h domaine de la faculté de désirer supérieure, même dans le domaine de la Volonté, agissant d'après les lois formelles, a priori. Il faut, en effet, avait dit Kant, que la loi morale descende du domaine supra-sensible dans lequel elle réside, pour devenir 10 principe subjectif déterminant la volonté humaine, pour devenir mobile d'action. Or, pour pouvoir agir, pour pouvoir déterminer la

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