Charles Richet, Essai de Psychologie générale, p
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gaue central, ou selon qu'elle part de l'organe central et est dirigée vers la périphérie. Ce sont les effets physiologiques de l'irritation dans le sens centripète qui, lorsqu'elles sont conscientes, constituent les sentiments et les sensations. Mais souvent la prise en conscience n'a pas lieu, et l'excitation se traduit, sans agir sur la conscience, par un mouvement ; mais, môme dans ce cas, ce sont, tout au moins en partie, les voies conductrices, servant aux sentiments et aux sensations conscientes, qui sont mises à contribution, et, par conséquent, l'on est en droit d'appeler les voies conductrices en général, les voies conductrices sensorielles. Quant à l'irritation elle-même, la physiologie contemporaine est encore incapable de l'expliquer scientifiquement. On appelle simplemement irritation ou excitation, le phénomène de mouvement inconnu, qui est provoqué dans le système nerveux par des causes irritantes. Ce qu'il faut retenir de cette définition hypothétique, c'est le terme de mouvement. Nous ignorons à quelle espèce de mouvement peut appartenir la transmission do l'excitation à travers nos nerfs jusqu'aux organes centraux : on l'appelle habituellement courant nerveux, par analogie avec les courants électriques, sans que pourtant on soit parvenu encore à établir entre le courant nerveux et le courant électrique des ra] ports scientifiquement démontrables. Mais, en tout cas, c'est <\ ui phénmnène de mouvement que nous avons affaire, et, par const quent, les lois de la mécanique générale doivent lui être appll-j cables.
Or, la loi générale de la mécanique est la loi de la consorvatioi du travail, qui consiste ù affirmer que toute espèce de travail] c*est-à-<lire tout effet qui modifie la position de masses ponde râbles dans l'espace, reste constant, quo rion ne s'en perd, et qm si 1<; phénomène de mouvement se transforme, en apparence, ei un i)hénomène de nature tout à fait différente, comme en chaleui électricité, passage de l'état solide à l'étal liquide ou gazeux et ciproquement, c'est encore en mouvement que le mouvement prii mitif s'est transformé réellement, et dans une quantité de mouv( ment rigoureusement égale à celle que semblait avoir perdue 1< mouvement primitif, de telle sorte que la somme totale du mouvement reste toujours constante. Le mouvement le plus commuai est le mouvement moléculaire, lequel peut se transformer en moi vements mécaniques ou en mouvements de désagrégation, lesque peuvent à leur tour redevenir mouvement moléculaire. ï^ notion] du travail une fois acquise, il faut distinguer entre le travail rrâi elle travail virtuel. Quand, par exemple, on soulève un poids, le| travail nécessité par l'action de le soulever, s'accumule, enquelqm
sorte en lui, vu que, quand on le laisse tomber de la hauteur à laquelle on Ta élevé, il peut communiquer cette réserve de travail à d'autres corps. Ce travail virtuel se constate aussi bien dans le travail mécanique que dans le travail de désagrégation. Pour que ce travail de désagrégation se produise, il faut qu'une certaine quantité de travail moléculaire, la plupart du temps sous forme . de chaleur, soit dépensée, travail qui doit nécessairement réapparaître, dès que la désagrégation cesse. De même que le poids,, dont nous avons parlé tout à l'heure, reste soulevé, tant que sa pesanteur est équilibrée par le mouvement calorique de la vapeur dilatée ou par toute autre cause, tout de môme la désagrégation de la molécule d'un corps persiste, tant que quelque travail interne, par exemple les oscillations de chaleur, entrave sa reagrégation. Entre le moment maintenant, où s'est produit le soulèvement du poids ou la désagrégation de la molécule, et le moment où, par la chute du poids ou la réunion de la molécule, le travail nécessité par le soulèvement et la désagrégation est produit à nouveau, peut exister un état stationnaire, dans lequel est produit autant de travail intérieur qu'il en est besoin pour maintenir réquihbre, de telle sorte que rien dans la situation des corps et des molécules, dans la température, dans la distribution électrique, n'est modifié. C'est seulement au moment où, par une cause de trouble apportée à l'état d'équilibre, le poids tombe ou les molécules se rapprochent, qu'il y a de nouveau transformation de travail. Le travail mécanique ou le travail de désagrégation est transformé tout d'abord en travail moléculaire, généralement en chaleur, lequel travail peut de nouveau se transformer en travail mécanique ou désagrégation des molécules, jusqu'à ce que, par suite de certaines circonstances, l'état stationnaire se rétablisse. En tant que maintenant, dans le poids soulevé ou dans les molécules désagrégées, il y a une certaine somme de travail disponible, qui se dégage au moment où l'état d'équilibre, qui empêche la chute du poids ou la réunion des molécules, cesse, tout poids soulevé et toute désagrégation peuvent être considérés comme travail virtuel. Ce travail virtuel, cette accumulation, cette réserve de travail est naturellement aussi grande que l'avait été le travail qui avait causé le soulèvement ou la désagrégation, et que le sera le travail qui peut reparaître à la chute et à la désagrégation. La loi de la conservation du travail peut donc s'exprimer aussi comme il suit ; la somme du travail réel et du travail virtuel reste constante. Ce travail virtuel qui est accumulé dans un état stationnaire, qui y est en réserve, qui s'y opère en quelque sorte d'une façon cachée et secrète, Wundt l'appelle aussi travail
moléculaire interne^ et le distingue du travail des molécules, qui s'opère quand Tétat d'équilibre de la température, de la distribution électrique, etc., se modifie, et qu'il appelle travail moléculaire externe.
Or, dans la nature, les états stationnaires succèdent incessamment aux changements, elles changements aux états stationnaires, de façon qu elle nous offre un perpétuel spectacle du passage du travail virtuel en état réel, et de l'état réel en travail virtuel. Nous constatons ce passage aussi bien dans la matière inorganique que dans les êtres organisés : dans la transformation des différents états gazeux, liquide et solide des corps l'un dans l'autre, dans les combinaisons chimiques, enfin dans la nutrition des plantes et des animaux.
Le système qui, chez les animaux, préside à cette transformalion du travail virtuel en travail réel, et du travail réel en travail virtuel, qui préside en général à l'accomplissement et à la distribution de tout travail, est le système nerveux. C'est lui qui règle les foncHons de la combustion, la distribution et le rayonnement de la chaleur, la direction des muscles. Souvent et surtout pour la direction des muscles, les effets émanés du système ncrviiux sont sous l'influence de mouvements extérieurs, c'est-à-dire des impressions des sens. Mais la source véritable du travail musculaire, comme de tout autre travail, ne réside pas dans ces mouvements extérieurs, mais bien dans les combinaisons chimiques qui constituent la masse nerveuse : c'est en elle qu'est accumulé lej travail virtuel qui, sous l'influence d'impressions extérieures, s( transforme en travail réel.
Les combinaisons chimiques, maintenant, qui constituent laj masse nerveuse sont, tant qu'il n'y a pas de phénomènes d'irri-' tation, dans un état slationnaire qui, vu du dehors, semble un état de repos complet. Seulement ce n'est là qu'une apparence. Les atomes de ces combinaisons complexes sont dans un mouvement perpétuel, ce qui s'explique quand on se représente combien facilement soluble est le liquide qui forme la masse nerveuse ; celle-ci ne paraît slationnaire que parce qu'il se produit en elle autant d'agrégations que de désagrégations, autant d'associations que de dissociations. Bien plus, même dans l'état de repos, l'étal des éléments nerveux n'est jamais complètement slationnaire. Dans les combinaisons complexes qui les constituent, il arrive toujours que les atomes, arrachés à leur sphère d'activité habituelle, ne réintègrent pas ces sphères ou des sphères semblables, mais que certains d'entre eux forment des combinaisons nouvelles, plus simples et plus stables, phénomène que Ton appelle le phénomène
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de désagrégation spontanée. Dans l'organisme vivant, les troubles causés par ces désagrégations spontanées sont réparés en ce que les produits de ces désagrégations sont éloignés, et qu'en échange, de nouveaux matériaux pour les parties de tissu sont amenés. On peut comparer la substance nerveuse en repos à un liquide dans un état de mouvement stationnaire. Dans un tel liquide, il n'y a aucun travail extérieur apparent, mais le travail, produit par les différents atomes, se détruit réciproquement. Cette destruction s'opère, en grande partie, à l'intérieur des molécules chimiques complexes, en ce que les atomes de chaque molécule, oscillant autour de leur état d'équilibre, accomplissent chacun un travail déterminé, mais qui est compensé par un travail opposé d'autres atomes, et qui, par conséquent, n'est pas perceptible en dehors des molécules. C'est ce travail moléculaire intérieur, beaucoup plus intense dans une combinaison chimique instable que dans une combinaison fixe, qui représente le travail virtuel. En effet, lorsque l'état d'équilibre est rompu, la combinaison instable peut se transformer en une combinaison plus fixe, transformation où l'excédant de travail moléculaire intérieur de la combinaison instable devient travail moléculaire extérieur. Si nous appelons maintenant le travail réalisé par la combinaison stable, un travail moléculaire positif, le travail dépensé par la destruction de la combinaison instable pourra être appelé un travail moléculaire négatif. La condition donc de l'équilibre réel d'un liquide soluble comme l'est la masse nerveuse, est que le travail moléculaire interne ou le travail virtuel reste inaltéré, en ce que les masses de travail moléculaire extérieur, positif ou négatif, se compensent sans cesse, en ce que tout ce qui, du travail moléculaire intérieur se transforme en travail moléculaire extérieur, soit compensé par une re transformation de ce travail extérieur en travail intérieur.
Appliquons maintenant les résultats que nous avons acquis à l'irritation. Nous avons constaté, dans l'état moléculaire des nerfs,. un travail moléculaire continu, positif et négatif, dont l'équilibre constitue ce que nous avons appelé l'état stationnaire des nerfs. Si maintenant nous voyons agir une cause d'irritation extérieure, celle-ci a pour résultat ordinaire une contraction musculaire ou bien une irritabilité accrue de la zone irritée. Quelle est l'influence de l'irritation sur le travail moléculaire ? Evidemment celle-ci : le travail mo\ém\a.ire positif a. augmenté. Si, au contraire, une contraction musculaire est entravée, ou si la sensibilité d'une zone déterminée diminue en face d'une cause irritante, cela signifie évidemment que c'est le travail moléculaire négatif qui a augmenté. Nous obtenons de la sorte la proposition générale que voici : l'irri-
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tation accroît aussi bien le travail positif que le travail négatif des nerfs. L'irritation active, par conséquent, aussi bien l'agrégation des atomes des molécules chimiques complexes en combinaisons fixes, que leur désagrégation et leur recombinaison en ces noyaux instables et complexes qui constituent la masse nerveuse. C'est dans ces recombinaisons que consiste le repos des nerfs, tandis que c'est dans la constitution de combinaisons plus stables et plus difficilement solubles que consiste leur travail et aussi leur fatigue. L'irritation ne peut produire le travail extérieur, la contraction musculaire ou l'excitation de cellules ganglionnaires, qu'en ce qu'elle active toujours le travail moléculaire positif d'une façon beaucoup plus intense que le travail négatif. Le travail moléculaire positif créé alors ce travail d'excitation qui peut être transmis à des organes déterminés, aux muscles ou aux cellules ganglionnaires, et transformé là, de nouveau, dans d'autres formes de travail. En môme temps, il faut que le travail moléculaire, positif et négatif, se distribue dans;le temps, dans une succession détermi-i née par les rapports entre les effets excitants et entravants. Il y a donc d'abord l'état de repos, puis, dès que l'excitation se produit, elle est suivie immédiatement d'une accumulation de travail virtuel, en ce qu'elle fait sortir de nombreuses molécules de leurs combinaisons actuelles. Puis commence une combustion qui, très probablement, prend son origine dans ces particules détachées dej leurs combinaisons, et qui se propage dans les particules facilement combustibles de la masse nerveuse en général, combustion pendant laquelle une grande quantité de travail virtuel se transforme en travail réel. Si cette combustion s'opère très rapidement,, c'est de nouveau pendant un court espace de temps le travail moléculaire négatif, c'est-à-dire la reconstitution des molécules complexes, qui prédomine. Mais, en général, après la contraction, il y a encore, pendant un certain temps, un excédant de travail positif, qui se manifeste dans l'effet accru produit par une seconde irritation se joignant ù la première. Pour les nerfs, leur état interne ne reste pas, après l'irritation, identique à celui qu'il avait été auparavant; car non seulement, dans chaque moment de l'irritation, l'équilibre entre le travail positif et négatif est rompu, mais encore il y a eu une plus forte dépense de travail positif qu'il n'y a eu de gain de travail négatif, de travail virtuel. Plus le nerf a été irrité, moins il est capable de cette reconstitution de ces particules complexes, sur laciuelle repose la reconstitution de sa capacité de travail.
Après avoir ainsi déterminé l'effet de l'irritation sur les nerfs,' nous avons A essayer, — sans nous occuper de ce qui arrive quand
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l'irritation est obligée de passer dans la fibre nerveuse à travers des cellules ganglionnaires, — de déterminer l'effet de l'irritation sur l'organe nerveux central. Nous commencerons par supposer dans la cellule ganglionnaire un état stationnaire analogue à celui que nous avons admis pour les nerfs, c'est-à-dire un état dans lequel le Iravail positif et négatif se font mutuellement équilibre. Là aussi, l'iiTitation accroît et le travailpositif et le travail négatif. Seulement iout nous fait-supposer que, dans la cellule nerveuse, c'est tout d'abord une augmentation importante du travail moléculaire négatif que l'on constate, de sorte qu'une irritation momentanée ne produit, en général, aucune excitation. C'est seulement quand les irritations sont répétées, reproduites et multipliées, que le travail positif s'accroît peu à peu aux dépens du travail négatif, jusqu'à ce qu'il soit devenu assez intense pour produire l'excitation. Donc, quand il y a irritation, il se produit tout d'abord ' dans la cellule ganglionnaire un passage des combinaisons fixes en combinaisons instables, c'est-à-dire une accumulation de travail virtuel, travail qui d'ailleurs est normal, en ce que l'irritation ne fait qu'accroître l'activité de la cellule, qui était dirigée, déjà avant feon intervention, vers la combinaison moléculaire chimique complexe, c'est-à-dire vers l'accumulation de travail virtuel. Il n'en est pas de môme dans les nerfs, où probablement Faction électrolytique du courant produit des désagrégations qui, sans l'irritation, n'auraient pas lieu. Cela nous conduit à une différence essentielle entre la fibre et les cellules ganglionnaires. Ce sont les cellules ganglionnaires qui sont les véritables usines où sont produites les matières qui composent la masse nerveuse. Dans les fibres, ces matières sont dépensées pour la plus grande partie, seulement elles ne peuvent pas, nonobstant la reconstitution qui accompagne, dans chaque irritation, la désagrégation, mais qui est toujours partielle et insuffisante, ôtre formées en elles, car, séparées de leurs cellules d'origine, les fibres perdent leurs éléments nerveux, et leur reconstitution doit toujours partir des points centraux. Par conséquent, môme dans l'état que nous avons appelé stationnaire, il n'y a pas, dans la cellule ganglionnaire, d'équilibre complet entre l'échange de matières et l'échange de forces Seulement le déséquilibre se produit ici dans le sens contraire à celui qui a lieu dans la fibre nerveuse ; tandis que, dans celle-ci, c'est la formation de produits de combustion définitifs, c'est-à-dire le travail positif qui prévaut, dans la cellule, c'est au contraire la production de coml)inaisons complexes, c'est-à-dire le travail négatif et virtuel, qui l'emporte.
Maintenant, la cellule ne réagit pas toujours de la môme façon
en face de l'irritation. On constate en elle une région qui, en face de l'irritation, réagit d'une façon analogue à la réaction de la substance nerveuse périphérique, et une autre qui réagit d'une façon très dififérente. La première est la région périphérique, la seconde la région centrale, La région centrale est tout d'abord le théâtre d'élaboration des combinaisons complexes qui constituent la substance nerveuse, et il s'y trouve une accumulation de travail virtuel. Un mouvement d'irritation qui est conduit ne fait qu'activer les processus moléculaires dans la direction qu'ils auraient prise môme sans ce mouvement, et disparaît, par conséquent, sans produire d'effet extérieur. Il en est autrement de la région périphérique. Elle aussi participe à la transformation de travail réel en travail virtuel, mais, 'de plus, il s'y produit une consommation de travail plus intense, avec production de travail, pour laquelle une partie des matériaux de consommation lui est transmise de la région centrale. Par conséquent, s'il s'y produit une irritation, c'est le travail moléculaire négatif qui, en elle aussi, s'accroît d'une façon plus intense que le travail positif. Mais tandis que le travail moléculaire négatif ne tarde pas à retomber à son degré d'intensité ordinaire, le travail positif persiste plus longtemps, et peut, parconséquent, si l'irrilalion se reproduit, avoir pour effet l'excitation. Mais c'est seulement une partie du travail moléculaire positif qui! se transforme en travail d'excitation, dont une partie aussi se transforme en effets extérieurs d'excitation. Une autre partie du travail moléculaire positif se retransformera, ou bien entièrement ou bien en partie, en d'autres formes de mouvement moléculaire. De plus, l'excitation une fois produite, le travail d'excitation accumulé est dépensé dans un temps relativement très court. Nous avons vu que plus il y a d'irritations, plus la région où elles s( produisent devient irritable, ce qui permet de supposer que lej ti*avail moléculaire positif, une fois accompli, ne se retransforme pas du tout, ou du moins, pas entièrement, en travail négatif, de façon qu'il s'accumule jusqu'à ce que l'excitation se produise. Les excitations répétées entravent donc la reconstitution de la substance ganglionnaire, de sorte que des excitations extérieures relativement faibles deviennent capables de produire des désagrégations qui se propagent très rapidement, ce qui a pour résultat d'épuiser en un temps très court les forces disponibles. Nous pouvons donc conclure que, dans l'irritation de la région centrale d'une cellule ganglionnaire, les processus moléculaires, qui en résultent, se propagent jusqu'à la région périphérique, et que, de même, dans l'irritation de la région périphérique, les processus moléculaires produits se propagent dans la région centrale. Si
donc, par suite d'une irritation de la région centrale, il y a accroissement du travail moléculaire négatif, le même phénomène se produit dans la région périphérique, et si dans celle-ci, au contraire, le travail moléculaire positif s'accroît de façon à produire une excitation, cette excitation a un retentissement dans la région centrale. En résumé donc, voici en quoi consiste, d'après Wundt, le mécanisme des éléments nerveux. Dans les cellules ganglionnaires l'organisme accumule principalement du travail virtuel prêt à être dépensé. La quantité de ce travail et la forme de son accumulation sont déterminées, en partie, par la formation primitive du système nerveux et la transmission héréditaire, et, en partie, par la façon dont les irritations sensibles venues du dehors agissent sur elle. Ces irritations sensibles peuvent, elles aussi, ou bien s'accumuler, se « virtualiser » dans les parties centrales, en ne servant qu'à des processus intérieurs, ou bien se transformer immédiatement en travail extérieur, en excitation des nerfs et des muscles, tous processus qui, comme les irritations sensibles, réagissent dans les parties internes. Le système nerveux a donc deux fonctions essentielles: recevoir des impressions extérieures et subir par elles des modifications déterminées par sa constitution interne, ou bien transformer en mouvements, sous l'influence immédiate ou médiate d'impressions extérieures, sa réserve de travail accumulé, fonctions qui correspondent d'une part au sentiment et à la sensation et de l'autre au mouvement ' .
Voilà, d'après les travaux les plus récents et les plus autorisés de la physiologie nerveuse, le processus de l'irritation dans les nerfs et dans la substance nerveuse. Nous avons à nous demander maintenant quelles conclusions nous permettent de tirer les résultats que nous avons acquis pour la question qui nous occupe, pour le sentiment.
Nous venons de montrer que la substance nerveuse est le théâtre d'une succession ininterrompue de travail moléculaire, positif et négatif, d'accumulation de travail virtuel par la formation de combinaisons complexes, et de dépense de force vive par la réduction de ces combinaisons instables et complexes en combi-
1. Wvindt, Grundzûf/e, 3« édition, t. I, p. 32, 95, 9G, 246, 247, 2i8, 249, 250, 251, 252, 255, 256, 270, 271, 273, 282, 283, 284, 285, 286, 287, 288,
naisons plus simples et plus stables; raccumulation de travail virtuel, la l'ormation de combinaisons complexes et instables, correspondant plutôt à l'état de réparation et, par conséquent, de bienêtre, et la dépense de force vive, la réduction des combinaisons complexes et instables en combipaisons plus simples et plus stables, correspondant à un état d'usure et, par co^iséquent, de fatigue de la substance nerveuse. Quoi de plus tentant que d'appliquer, telle quelle, cette théorie au sentiment? De môme que toute notre vie nerveuse est dominée par l'opposition de l'acquisition et de la dépense de force vive, de môme tous nos sentiments sont soumis au contraste de l'agréable et du désagréable, du plaisir et de la peine. De môme que, dans l'activité incessante de la substance nerveuse, surgissent comme des états stationnaires, — qui, en réalité, ne sont que le résultat de formes de travail contraire qui se compensent, — de môme il y a entre les pôles contraires des états agréables et désagréables, du plaisir et de la peine, des états indifférents qui, eux aussi, d'ailleurs, ne le sont qu'en apparence, et qui résultent de la compensation des éléments de plaisir et de peine. N'avons-nous pas le droit de formuler d'aprôs cela la loi suivante : Le concomitant psychique de tout travail de la substance nerveuse est le sentiment sensible; le concomitant psychi(|ue du travail delà substance nerveuse qui consiste dans l'accumulation de force vive, dans la formation do combinaisons instables et complexes, est le plaisir; le concomitant psychique enfin du travail qui consiste dans la dépense de la force vive, dans la réduction de ces combinaisons instables et complexes en combinaisons plus stables et plus simples, est la douleur.
Quelque séduisant que soit ce parallélisme il soulève cependant de nombreuses objections. Tout d'abord, est-il certain qu'à tout travail d'accumulation de force vive, qu'à toute formalion de combinaison complexe, corresponde un sentiment agréable, et qu'inversement, à toute dépense de travail, à toute réduction des combinaisons complexes en combinaisons plus simples, corresponde un sentiment désagréable ? L'expérience la plus commune nous montre qu'il n'en est rien. La plupart de nos plaisirs les plus, vifs, tous les plaisirs (jue les Anglais, que notamment Grant Allen dans ses Phf/siolof/ical Aesthrlirs a appelés les plaisirs aigus, ac?//^/?/^asurcs, exigent un«» dépense considérable de force; et, d'autre part, la simple accumulation de forc(;s qui ne trouvent pas à se dépenser, n'est-elle pas, loin d'ôtre agréable, une cause, sinon de douleur, mais tout au moins de sensation pénible. Grant Allen a parfaitement raison d'objecter à Bain, qui définit le plaisir le concomilant de l'accroissement, increase ^ de nos fonctions vitales, que tout
plaisir, étant une activité, et toute activité étant le passage de l'énergie potentielle à l'énergie réelle, et impliquant, par conséquent, une dépense et non une acquisition de force, peut être défini, jusqu'à un certain point, le concomitant, non pas d'un accroissement, « increase », mais au contraire d'une diminution « deci'ease », des fonctions vitales '. Enfin a-t-on vraiment le droit de passer des combinaisons instables et des recombinaisons stables qui s'opèrent dans la substance nerveuse, au sentiment sensible? De simples processus cliimiques suffisent-ils vraiment à expliquer la naissance du sentiment sensible et de ses deux formes capitales : les sentiments agréables et les sentiments désagréables ?
Nous ne le croyons pas, et tout en retenant les résultats que nous a fournis la physiologie nerveuse et dont nous aurons à nous servir, il faut que nous essayions d'arriver par une autre voie à notre but, qui était d'expliquer le sentiment sensible, d'expliquer surtout pourquoi tels sentiments nous causent du plaisir et tels autres de la peine. Tout d'abord, nous pouvons affirmer que tout sentiment comme tout phénomène psychique, en général, est produit par une stimulation nerveuse, par une irritation. Nous pouvons admettre, ensuite, que toute irritation, que toute stimulation nerveuse doit avoir un timbre affectif, doit ôtre sentie comme agréable ou désagréable. Môme des psychologues qui, comme James Sully, contestent que le sentiment constitue l'élément primordial de notre vie consciente, et affirment que, déjà dans le sentiment sensible, il y a, à côté de l'élément affectif qui est l'élément essentiel, un élément « présentatif », quelque pauvre et quelque humble qu'on veuille l'imaginer, accordent néanmoins que la phase initiale du processus mental, causé par une sensation organique, est distinctement constituée par le sentiment. Le processus nerveux qui a pour conséquence le sentiment est donc le même que celui qui a pour conséquence la sensation, la présentation. L'hypothèse de Schift*, d'après laquelle il y aurait, pour les sentiments, des nerfs spéciaux, ne s'est pas trouvée vérifiée. Tout ce que nous savons, c'est que le processus nerveux est, dans la plupart des cas, plus étendu et plus intense quand il s'agit de sentiment que quand il s'agit de sensation, et que les sentiments ont une force de diffusion plus grande que les sensations.
Cela étant donné, la stimulation nerveuse, l'irritation peut varier en quantité et en qualité, peut être d'une part plus ou moins intense, et de l'autre, peut différer de nature et produire des effets différents: des sensations de goût avec toutes les nuances que
1. Graat Allen, Physiological Aesthetlcs, Loiidou, 1877, p. 20, 21, 22.
comporte le goût, le doux, l'amer, l'aigre ; des sensations de tact, le rugueux, le moelleux, le velouté ; des sensations visuelles, acoustiques, etc. De quoi maintenant le sentiment sensible dépend-il? Est-ce de la qualité ou de la quantité, de la nature ou de l'intensité de l'irritation? Il semble que l'on puisse affirmer que ce n'est pas de la qualité de l'irritation que dépend le sentiment, en tant qu'il est agréable ou désagréable. Il n'y a pas, en effet, de qualité de l'irritation qui soit absolument agréable ou désagréable. Les impressions de goût, de tact, de couleur, d'odeur, etc., peuvent toutes devenir la source de sentiments agréables ou désagréables selon leur intensité, et l'on peut, par conséquent, conclure que tous nos sentiments dépendent de la quantité de l'irritation, sont en fonction de l'intensité de la stimulation nerveuse.
Reste à se demander maintenant quels sont les rapports de l'intensité de l'irritation et du sentiment, à quel degré d'intensité correspondent les sentiments agréables et à quel degré d'intensité les sentiments désagréables. D'après Wundt, il y a comme une gamme émotionnelle correspondant à l'écbelle des intensités, dans l'ordre que voici. Dès que l'irritation est assez forte pour arriver jusqu'au seuil de la conscience, le sentiment qui naît est agréable. Ce degré d'affection agréable va en s'accroissant, )usqu'àce qu'il arrive à un point d'apogée, qui est celui qui offre les conditions les plus favorables au changement des sensations, à la distinction des irritations objectives. Puis il décroît, arrive au point d indifférence, et enfln change de timbre émotionnel et devient désagréable *. Le sentiment agréable donc, avant de se transformer en désagréable, est obligé de passer par un point d'indifférence, et d'autre part, le sentiment sensible, à son premier degré d'intensité, est toujours agréable. Celte théorie a soulevé de légitimes objections. Tout d'abord, a-t-on fait observer, le sentiment sensible ne débute pas toujours par des sentiments agréables. 11 y a des irritations faibles qui peuvent être parfaitement désagréables, comme l'irritation de chatouillement, l'irritation causée par une lumière faible, par des bruits indistincts, par une nourriture insipide, etc. La faiblesse d'intensité n'est pas plus la raison déterminante du timbre agréable que du timbre désagréable de l'impression : une impression faible peut être aussi bien désagréable qu'agréable; on p(Mit môme dire qu'elle est plutôt désagréable. De plus, il est extrêmemcMit peu vraisemblable que le sentiment agréable, pour devenir désagréable, soit obligé de passer par un poiut d'indifférence. Une impression de température, d'odorat, etc., après avoir été agréable, devient,