‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 47 sur 137 · Cf. Horwicr, loc. cil., t. 1"% p. 350 à 37G · texte numérisé non relu

Cf. Horwicr, loc. cil., t. 1"% p. 350 à 37G

les couleurs et les sons ne sont pas simplement des signes d'objets, des symboles sans vie, ne valant que par ce qu'ils expriment, mais bien des impressions valant par elles-mêmes et en elles-mômes, et ayant à côté de leur vertu présentative une profonde vertu émotive? N'y a-t-il pas des êtres pour qui les cboses extérieures ne sont pas seulement une source de connaissances, mais une source d'affections, pour qui les mots ne sont pas seulement des concepts desséchés, mais bien comme des êtres vivants, ayant conservé toute la force sensible qu'ils avaient lors de leur création par les cerveaux neufs, par les âmes ingénues, violemment ébranlées au contact du monde extérieur?

Notre étude des sentiments artistiques et esthétiques répondra à cette question. Retenons ici seulement que, pour nous, la forme première de la vie psychique est le sentiment sensible, la réponse immédiate de notre organisme aux influences favorables ou nuisibles du monde extérieur. Tout état psychique a été tout d'abord affectif, et c'est là ce qui explique pourquoi les manifestations les plus éloignées en apparence du sentiment, les opérations intellectuelles les plus abstraites, l'action morale la plus contraire à la sensibilité, ont un retentissement émotionnel. Le sentiment est donc la forme première de toute manifestation psychique, et la forme première de tout sentiment est le sentiment sensible. Mais ce n'en est pas la forme unique. A mesure que la vie intellectuelle empiète sur la vie émotive, les sentiments se modifient et se compliquent. Si, à notre avis, c'est le sentiment qui donne le branle au mouvement tout entier de notre vie consciente, le développement de la vie consciente réagit de son côté de la façon la plus intense sur le développement de la sensibilité, et crée toute une série de sentiments, différant autant les uns des autres que du sentiment sensible primitif, selon les éléments intellectuels ou moraux qui les accompagnent et les nuancent k l'infini. De là les nombreuses divisions de senlimeiils proposées par les différentes écoles, divisions qui se peuvent, en somme, toutes ramener à la distinction des trois groupes des sentiments sensibles, des sentiments intellectuels et des sentiments moraux. Une élude complète du sentiment aurait à partir des sentiments sensibles, à les distinguer d'abord des sentiments organiques, du sentiment de la vie en général ; à passer ensuite aux sentiments des différents seps ; à montrer comment, dans les sens inférieurs, règne, sans partage, l'élément affectif, comment, dans les sens supérieurs, viennent se mêler à cet élément, et l'étouffer peu à peu, les éléments intellectuels; à examiner après cela les sentiments purement intellectuels, les plaisirs et les douleurs logiques, si l'on pouvait dire ainsi, et à finir enfin

par les sentiments les plus élevés de tous, les sentiments moraux. Il faudrait ensuite, après ne s'être préoccupé que des facteurs directs du sentiment, en distinguer les facteurs associés qui le modifient à l'infini, selon la richesse ou la pénurie d'images dont chacun d'entre nous dispose. Ce n'est qu'après cela qu'il sera possible d'entreprendre l'étude que nous tenterons plus loin, l'étude du sentiment esthétique, et qu'on en pourra reconnaître et apprécier à leur juste valeur tous les éléments, les éléments sensibles, les éléments intellectuels et les éléments moraux, les facteurs directs et les facteurs associés.

Mais tout en soumettant le sentiment à ces nécessaires analyses, tout en y distinguant les différentes formes que nous venons d'énumérer, il ne faut jamais oublier que leur point de départ commun reste le sentiment sensible, le sentiment de la vie satisfaite ou entravée. C'est parce qu'on n'a pas fait toutes ces séparations, c'est parce que, d'une part, on n'a pas distingué dans le sentiment les facteurs directs et les facteurs associés, les éléments purement affectifs, les éléments intellectuels et les éléments moraux, et que, de l'autre, on ne s'est pas rendu compte que, sous les formes innombrables qu'il peut revêtir, la racine du sentiment reste toujours sensible, que les philosophes ont pu soutenir des théories esthétiques si différentes. Tel d'entre eux n'a tenu compte que de l'élément sensible, sans se préoccuper des éléments intellectuels et moraux, que des facteurs directs, sans tenir compte des facteurs associés. Tel autre, au contraire, n'a porté son attention que sur les sentiments intellectuels et sur les sentiments moraux, sans se préoccuper des sentiments sensibles. Nous aurons, quand nous étudierons les sentiments esthétiques, à faire la part de tous les éléments qui y entrent, à montrer qu'il n'y a pas un sentiment esthétique unique, qu'il n'y a pas un état esthétique uniforme, mais que, selon la proportion des éléments sensibles intellectuels et moraux qui le constituent, le sentiment du Beau peut varier à l'infini. Nous aurons à nous demander enfin, si le sentiment du Beau suprême n'est pas celui, où tous les éléments que nous avons énumérés, l'élément sensible, l'élément intellectuel et l'élément moral se trouvent réunis, celui qui satisfait à la fois nos sens, les besoins d'unité et d'harmonie de notre entendement, les exigences supérieures enfin de notre être moral, de notre raison pratique.

t04 L'ESTHÉTIQUE DE KANT

4 Mais ce sont là perspectives que nous n'avons le droit de montrer ici que de loin. En examinant la théorie kantienne du sentiment à la lumière des théories de Herbart et des psychologues les plus récents, et en tentant de la compléter et de la corriger à lem^ aide, nous avons acquis les résultats suivants. Kant, tout d'abord, a eu parfaitement raison de reconnaître le sentiment comme domaine indépendant, comme énergie spéciale, comme faculté originale de notre âme. Sans doute ce n'est pas à lui que cette reconnaissais c est due. Il n'a fait que suivre l'impulsion des psychologues anglais et français et des esthéticiens allemands. Il n'a fait que donner la consécration philosophique au rôle énorme que, grâce surtout à Rousseau, le sentiment avait été appelé à jouer dans la littérature, bien plus, dans la vie entière du xvni« siècle. Mais cette consécration a été extrêmement importante, et un des résultats psychologiques essentiels de la critique kantienne a été l'émancipation du sentiment des sphères de l'entendement et de la volonté.

Cependant, chez Kant, cette émancipation n'est pas complète encore. Au fond, l'homme de Kant, tout comme l'homme de Descartes, de Spinoza et môme de Leibnitz, est avant tout, est essentiellement un être pensant. La tâche philosophique que Kant a assumée a été de démêler ce qui, dans l'homme, en première ligne dans la sphère du connaître, et en seconde ligne seulement dans la sphère du vouloir et du sentir, est antérieur à l'expérience et rend l'expérience possible, est universel et nécessaire. Or, pour Kant, le connaître seul peut aspirer à être « universellement et nécessairement partagé », et, par conséquent, le vouloir et le sentir n'auront de valeur pour lui, n'entreront dans l'orbite de la critique, qu'en tant qu'ils participent au connaître, qu'en tant (lu'ils peuvent être ramenés au connaître. C'est là ce qui expli(iue (|ue, dans la carte que Kant a dressée, à la fin de l'Introduction de la Critique du Jugement, de l'organisation de l'âme humaine, la connaissance empiète de tous les côtés sur les deux domaines circonvoisins. De plus, on sait que notre philosophe n'essaye en aucune façon d'écrire l'hisloin' de l'esprit humain, de remont(T juscju'aux débuts de la vie de l'individu et de l'espèce, et de reconstituer le long développement, grâce auquel ceux-ci sont parvenus à la pensée scientifique, a l'action morale, au sentiment du Beau

et de l'art. Sans doute l'idée du développement, Kuno Fischer l'a longuement montré, n'est pas étrangère à la philosophie kantienne. Mais c'est surtout dans l'œuvre antécritique qu'elle apparaît. Dans les trois Critiques mêmes, Kant ne s'occupe que de l'homme adulte, doué de tous les pouvoirs dont la civilisation l'a peu à peu muni, en possession de la science, de la morale, de l'art. La science, la morale et Fart étant donnés, ce sont les conditions de leur possibilité qu'il s'efforce de rechercher, ce sont les titres qu'ils ont à une valeur universelle et nécessaire qu'il tente de fixer. La philosophie contemporaine, en reprenant les problèmes traités par Kant, a changé de point de vue. Pour elle, c'est précisément le développement de toutes les manifestations de l'esprit humain, sa lente ascension, des obscures origines où il était encore tout proche de l'animal, jusqu'à l'état où il est parvenu actuellement, qui l'intéresse passionnément. Dans cette histoire de l'évolution de l'âme humaine, le sentiment joue un rôle prépondérant. Il n'est plus, comme dans le tableau de Kant, subordonné à l'entendement, il n'est pas non plus, comme dans les théories de quelques-uns des plus cminents psychologues contemporains, soumis à la volonté. Nous avons montré tout d'abord son indépendance de la volonté. La volonté, aussi bien dans les formes rudimentaires de l'impulsion et du désir, que dans sa manifestation la plus élevée, l'action consciente d'après des fins déterminées, est entièrement dominée par le sentiment. Ce qui explique l'impulsion et le désir, ce sont des sentiments d'aise ou de malaise qui aspirent à se dépenser en mouvement ; ce qui explique l'action consciente, ce sont les fins que nous nous proposons de réaliser et qui, examinées d'un peu près, peuvent toujours se résoudre en sentiments et en émotions. Nous avons ensuite fait le même travail pour le connaître. Nous avons conclu que, là aussi, c'est le sentiment qui donne le branle. Si l'on admet, avec Wundt, que dans toute sensation il faut distinguer l'intensité, la qualité et le timbre qui en constitue l'élément sentimental, c'est par ce dernier que la sensation pénètre dans la conscience, c'est lui qui, au début de la vie psychologique, constitue la conscience. En s'éveillant à la vie, l'être humain est assailli par un torrent d'impressions, qui, toutes, aspirent à devenir conscientes. Mais la conscience a des limites. Il nous est impossible de prêter notre attention, ou du moins une attention égale, à plusieurs sensations à la fois. Il s'établit alors comme une lutte pour la vie consciente entre ces impiessions. Lesquelles ont des chances de l'emporter? Les plus fortes assurément, c'est-à-dire celles que nous avons le plus d'intérêt à retenir ou à apprendre à éviter, celles qui favorisent ou entravent notre

vie, celles qui sont bonnes ou mauvaises pour nous, qui sont agréables ou désagréables.

Nous ne commençons donc ni par connaître ni par vouloir : nous commençons par sentir, c'est-à-dire par jouir et surtout par souffrir. C'est par des sentiments confus d'aise et de malaise physiques que l'être se sent vivre tout d'abord. Ce sont des plaisirs et des peines qui forment le tissu indélébile de noire Moi. Tout le reste, toute notre vie pensante et agissante ne vient qu'après, est ajouté à ce fond, émane de ce fond et reste toujours jusqu'à un certain degré extérieur et faclice. Si l'on pénétre par le regard intérieur jusqu'au fond de son Moi, cette priorité et cette prépondérance du sentiment se révèle très clairement: qu'on le dirige vers le passé ou vers l'avenir, on s'aperçoit sans peine que ce qui demeure en nous, ce sont des souvenirs de plaisir et de peine, que ce dont nous peuplons les jours prochains, ce sont des espérances ou des craintes de joies ou de douleurs. Sans doute, ce n'est là que l'aube de la vie psychique. L'habitude émousse le timbre sentimental de la sensation : celle-ci n'exerce plus d'impression sur notre affectivité, n'est plus sentie, mais est seulement connue et devient un simple signe, un symbole nu et desséché. Mais cette déchéance du sentiment n'est qu'apparente. Incessamment les sentiments abolis tentent de reprendre leur ancien rôle. Même le savant, dans ses spéculations les plus abstraites, est mû, sans le savoir, par des sentiments, est soutenu durant son travail par des sentiments, est entravé par eux, et aboutit enfin à des sentiments de satisfaction, si sa recherche a été couronnée de succès, ou de déception si elle a été vaine. La lutte morale n'est qu'une lutte entre des sentiments contraires, parmi lesquels décide en dernier ressort le caractère, c'est-à-dire la façon de sentir habituelle que notre tempérament inné, notre éducation, nos expériences ont créée en nous. Seulement, dans les domaines du connaître et de la volonté, le sentiment nous apparaît comme un hôte importun, contre lequel nous sommes continu«'llement en garde et dont nous parvenons à étouffer peu à peu la voix. La science ne vise à opérer qu'avec des éléments dépourvus de tout timbre émotionnel; le savant se préoccupa' avant tout d'éliminer de ses recherches tout facteur personnel, c'est-à-dire émotionnel. De même l'idi .il «le la morale consista à créer en nous une obéissance aveu'^lc ,1 d.s canons, à des principes, à des impératifs qui, bien que t n i > p.iiune longue expérience sentimentah», ont eux aussi perdu en parlie, par une longue habitude, leur caractère primitif, et tentent de provoquer l'action comme forces indépendantes, sans permettre aux sentiments d'intervenir. Mais il est un domaine où le senti-

ment, éliminé de partout, prend sa revanche, peut se donner libre carrière, peut légitimement remplir tout son rôle. Il est une sphère où il ne s'agit pas pour l'homme de connaître ni de vouloir, mais où il s'agit avant tout de sentir; où les représentations redeviennent ce qu'elles ont été tout d'abord, c'est-à-dire des créations du sentiment ; où les actions ne sont considérées qu'en tant qu'elles jaillissent du sentiment, qu'en tant qu'elles provoquent des sentiments. Cette sphère est la sphère du Beau; ce domaine est le domaine de l'Esthétique, et malgré les objections de Kant, le nom dont Baumgarten a baptisé la discipUne nouvelle est absolument adéquat. Aussi est-il de la plus haute importance pour toute esthétique de partir d'une théorie du sentiment, et d'établir avant tout la priorité du sentir sur le connaître et sur le vouloir. Kant et ses prédécesseurs ont bien soupçonné l'importance du sentir pour une théorie du Beau, mais le caractère intellectualiste de leur philosophie ne leur a pas permis de tirer de leurs vues toutes leurs conséquences. A peine le sentiment a-t-il été reconnu, par Kant, comme faculté indépendante, à peine a-t-il été posé par lui comme organe spécial de Festhétique, qu'il a été subordonné au Jugement, qu'il a été absorbé par le Jugement.

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