CHAPITRE III
Après avoir étudié la méthode de l'esthétique kantienne et la théorie du sentiment en général, d'après Kant et l'intellectualisme, il faut que nous abandonnions pour un instant le sentiment et que nous abordions un champ d'étude tout à fait différent. L'originalité de l'esthétique de Kant consiste, nous l'avons dit, dans la conception du jugement esthétique. Mais avant de pouvoir aborder l'étude du jugement sur le Beau, il faut que préalablement nous étudiions la théorie du Jugement, de XJJrtheihkraft^ en général, et, avant tout, la théorie du jugement réfléchissant, dont le jugement esthétique n'est qu'une forme particulière.
Nous avons dit déjà que le Jugement a été introduit par Kant, comme faculté indépendante de l'entendement et de la raison, dès la Critique de la Raison pure. Après avoir fait de l'entendement en général, la faculté de juger au moyen des concepts, et défini le Jugement, la connaissance médiate d'un objet, c'est-à-dire, la représentation de la représentation d'un objet, Kant distingue, dans r « Analytique des principes », dans la faculté de connaître en général trois formes : l'entendement, le Jugement et la raison, l'entendement étant la faculté de former des concepts, le Jugement la faculté de former des jugements, et la raison la faculté de
lormer des raisonnements. On voit tout de suite que rentendement a chez Kant deux sens, qu'il ne prend pas soin de distinguer toujours avec assez de précision. L'entendement est pour lui, d'une part, la faculté de connaître en général, qui se subdivise en entendement proprement dit, en Jugement et en raison, et, de l'autre, une forme seulement de la faculté de connaître en général, la faculté de former des concepts. Cette confusion en entraîne nécessairement une autre. Le Jugement, VUrtheihkraft, lui aussi, joue chez Kant deux rôles différents. D'un côté il est la faculté de juger en général, la faculté de ramener nos représentations à l'unité, en substituant à une représentation immédiate une représentation plus élevée, qui comprend la première avec beaucoup d'autres et qui sert à la connaissance de l'objet et réunit beaucoup de connaissances possibles sous une seule * ; ou encore, d'après la définition de la « Logique », la faculté de représenter l'unité de la conscience de représentations différentes, ou la faculté de représenter le rapport de ces représentations, en tant qu'elles constituent un concept *. D'un autre côté, en tant que forme particulière de l'entendement, sa fonction consiste, d'après Kant, à subsumer sous des règles, tandis que l'entendement en général est la faculté des règles. Une règle étant posée, — par l'entendement, - la tâche propre du Jugement consiste à décider si quelque chose rentre ou non sous une règle donnée, — casus datée legis^ — et on se rappelle l'ingénieux développement par lequel Kant montre que la logique générale ne contient pas de préceptes pour le Jugement et n'en saurait contenir. En effet, si la logique voulait enseigner d'une manière générale comment on doit subsumer sous des règles, c'est-à-dire décider, si quelque chose y rentre ou non, elle ne le pourrait qu'au moyen d'une autre règle, laquelle exigerait à son tour une instruction nouvelle de la part du Jugement, une règle nouvelle, .et ainsi de suite jusqu'à l'infini, si bien que le Jugement apparaît comme un don particulier, qui ne peut être appris, mais seulement exercé. En tant donc que faculté spéciale du connaître, le Jugement est la faculté de subsumer sous des règles données.
Le Jugement ainsi défini a deux fonctions principales : ou bien de déterminer un concept par une représentation empirique donnée, — comme dans le schématisme, — et il prend alors le nom de Jugement déterminant ; ou bien de réfléchir d'après un principe déterminé sur une représentation donnée, pour en tirer
1. Critique de la Raison pure ^ Hartcustcin, t. III, p. 92 et 93 ; Barni, t. I, p. 126 et 127.