Wundt, Logik, t. I, p. G44 et 64j
besoins logiques de notre pensée et que, par conséquent, noui avions le droit de supposer que la nature avait été créée par un( intelligence pour des intelligences, hypothèse que vient étayer h hesoin que nous avons d'admettre pour l'homme, en tant qu'êtr moral, une cause morale de l'univers. Ici, il s'agit de l'explication dans l'univers de phénomènes particuliers, les ôtres organisés, c'est-à-dire d'êtres dans lesquels tout est réciproquement fin et moyen. Qu'y a-t-il de commun entre ces deux conceptions? Tout d'abord on pourrait dire que, dans la pensée de K.ant, ces deux conceptions ont en commun le principe de la subsumption. De môme que, dans la première, on subsume le particuUer sous le général, de même, dans le second, on subsume les parties d'un tout au tout et le tout aux parties. Pour nous, nous n'avons pas admis que le procédé logique, grâce auquel nous remontons du particulier au général, se réduisait uniquement au principe de la subsumption. Mais même cela fût-il admis, on s'aperçoit, tout de suite, que la subsumption n'est pas prise dans le môme sens dans les deux cas dont il s'agit. C'est seulement dans la finalité subjective qu'il s'agit d'une subsumption véritable sous des concepts généraux, subsumption qui est nécessaire, parce que, pour Kant, sans ces concepts généraux, l'expérience serait impossible. Dans le second cas, au contraire, il s'agit du rapport réciproque d'un tout et de ses parties, qui n'est en aucune sorte nécessaire, et qu'il nous est parfaitement possible de réaliser ou de ne pas réaliser. C'est bien pour cela que Kant n'admet point l'ap plication du principe de finalité à tous les objets de la nature, maù qu'il la réserve à des produits particuliers, aux ôtres organisés.
Néanmoins il existe un lien entre les deux conceptions et voie ce en quoi il nous paraît consister. Si nous venons de voir Kani admettre l'explication téléologique pour les êtres organisés, c'esi qu'il lui paraît absolument impossible d'expliquer les organismes par la causalité efficiente. De même, si Kant affirme que pour s( reconnaître dans l'inextricable dédale des phénomènes et des lois particulières de la nature, la raison est obligée d'admettre que la nature a été créée par une intelligence pour des intelligences; s'il affirme avec Leibnitz « que tout ce qui suit les lois de la nature obéit à la nécessité mécanique, mais que les lois de la nature ne peuvent être expliquées elles-mêmes que téléologiquement » •, c'est que, là encore, l'explication causale est tout à fait insuffisante, vu qu'elle ne vaut que comme loi générale pour les lois générales de la nature, mais qu'elle laisse tout à fait en dehors de ses prises
1. spécimen dynamicum, Pars I, Leibnitz' Matliematische Werke, Ausgabe von Gerhard, t. VI, 242, cité par Wundt, Logik, t. I, p. 640.
les lois particulières, les phénomènes particuliers et les individus. Dans les deux cas donc, Kant se sert du principe de finalité dans les cas où le principe de causalité nous abandonne. Comme il l'avait dit dans son traité Sur remploi des principes téléologiques dans la philosophie , la science doit viser avant tout à l'explication causale, mais là où celle-ci est manifestement insuffisante, — et c'est le cas et pour les ôtres organisés, et pour les lois particulières, et pour les phénomènes particuliers de la nature, — il faut bien avoir recours à un autre principe d'explication, il faut bien avoir recours à la téléologie. Dans les deux cas donc, le principe de téléologie n'intervient, pour Kant, que pour expliquer ce que l'explication causale a été impuissante a expliquer. Wundt a eu parfaitement raison de dire que la finalité n'est pour Kant qu'un « principe auxiliaire », Hûlfsprincip. Seulement il a eu tort de le lui reprocher, vu qu'il admet lui-môme que la finalité n'est au fond qu'une hypothèse nécessaire de notre esprit, ce qui revient au môme *.
Le lien entre les deux conceptions de la finalité comme principe d'induction, et de la finalité comme principe d'explication des êtres organisés, une fois trouvé, nous avons à nous demander maintenant jusqu'à quel point la conception de la finalité posée par la Critique du Jugement s'accorde avec la philosophie générale de Kant, s'accorde avec la Critique de la Raison pure et la Critique de la Raison pratique.
Pour Kant, il y a deux formes d'explication possibles pour les phénomènes de l'homme et de la nature, l'explication par causes efficientes et l'explication par causes finales. Quand il s'agit des phénomènes de la nature nous sommes obligés d'admettre, de par une loi inéluctable de notre esprit, que tous les changements arrivent suivant la loi de la liaison des effets et des causes, c'est-àdire nous sommes obligés d'admettre que quand nous nous trouvons devant deux phénomènes qui se succèdent, le premier n'est pas seulement mis par notre imagination avant le second, mais détermine le second comme sa conséquence. Au monde des phénomènes, maintenant, s'oppose le monde des noumènes, où règne, à la place du mécanisme, la liberté, et qui est composé de volontés agissant d'après des fins, et dont rcnsemble constitue un règne des fins. Entre ces deux mondes semble s'étendre à première vue un abîme infranchissable, et l'on sait combien Kant se plaît à les opposer l'un à l'autre. Seulement, dès la Critique de la Raison pratique, Kant commence en quelque sorte à travailler au pont qui