INTRODUCTION XI
sensation de joie positive, jaillissant naturellement de la constitution de notre esprit, jugeant aussi infailliblement que tous nos autres sens et ne se trompant, comme eux, qu'à cause des associations qui viennent s'agglutiner au sentiment primitif et l'égarer. Le Beau doit ôtre distingué profondément de ce qui est final, de ce qui est parfait et surtout de ce qui est utile : le désintéressement de l'état esthétique se trouve affirmé chez le psychologue écossais avec autant d'énergie que chez l'auteur de la Critique du Jugement. La Philosophical inquiry into the origin of our ideas of the Sublime and Beautiful de Burke (1756), donne à la conception anglaise du Beau son expression la plus complète et la plus logique, et c'est pour cela que Kant, qui connaissait Hutcheson et Home, l'a choisie de préférence pour discuter, à son occasion, la méthode psychologique en esthétique. Burke part du phénomène du goût, qui résulte des plaisirs et des douleurs émanés de nos perceptions, et dont les verdicts sont aussi certains et aussi indiscutables que ceux de nos sensations : de même que la douceur est toujours agréable et l'aigreur ou l'amertume toujours désagréable, « personne ne trouve une oie plus belle qu'un cygne et ne donne la préférence à ce qu'on appelle un coq de Frise sur un paon » . Ce qui explique la variété des jugements esthétiques, c'est que le goût n'est pas une idée simple, mais qu'il se compose « des plaisirs primitifs des sens, des plaisirs secondaires de l'imagination, et des conclusions de la faculté raisonnante concernant les diverses relations de ces deux sortes de plaisirs et les passions et les mœurs et les actions des hommes ». Au fond, malgré ces divergences, les fondements du goût sont communs à tous les hommes, parce que ce sont les sens qui sont la source essentielle de toutes nos représentations et par conséquent de tous nos plaisirs, et que les sens ne sont ni incertains ni arbitraires. Cela étant donné, Burke affirme que la plupart des idées, capables de produire sur l'âme une puissante impression de plaisir ou de douleur, se ramènent aux deux instincts primordiaux de la nature humaine, à l'instinct de conservation et à l'instinct social ; le sublime correspond au premier, le beau au second, le sublime étant le plaisir que nous éprouvons lorsque nous avons une idée de douleur et de danger, sans y ôtre actuellement exposés, et le beau, le plaisir causé en première ligne par l'amour sexuel et en seconde ligne par l'amour que nous portons au genre humain en général. Les passions excitées par le sublime sont l'étonnement, l'admiration, la vénération et le respect, les passions excitées par le Beau, l'afl'ection et la tendresse. Mais cette tendresse doit être soigneusement distinguée du désir ou de l'appétit des sens, qui vise la possession,
Xn L'ESTHÉTIQUE DE KANT
tandis que Tamour du Beau se contente de la contemplation. De plus il faut séparer l'amour du Beau de la proportion, conte nience, « qui n'est pas une cause première agissant sur les sens et l'imagination, mais un être de l'entendement, a créature of widerstanding, et de la finalité, fitness : si le Créateur, infiniment bon et infiniment sage, a souvent joint la beauté aux objets utiles et parfaits, cela ne prouve encore en aucune façon que les idées du beau, de l'utile, du parfait et du bien soient identiques, ni qu'elles dépendent aucunement les unes des autres. En fin de compte, le Beau, ne nous frappant sous aucun rapport de propriété, d'titilité et de perfection, est le plus souvent une qualité des corps, agissant mécaniquement sur l'esprit humain par l'intermédiaire des sens. La cause efficiente du Sublime est un sentiment de douleur, mais de douleur bienfaisante, accompagnant toute tension anormale de nos muscles et de nos nerfs ; la cause efficiente du Beau, un sentiment de plaisir positif, faisant naître l'amour, qui accompagne le relâchement de nos muscles et de nos nerfs. Cette analyse est des plus remarquables et elle a exercé l'influence la plus profonde sur Kant : si Burke assimile le sentiment du Beau à une sensation physique, il l'a du moins différencié expressément du désir pathologique, de la proportion, de la convenance et de la perfection. Enfin les Eléments of criticism de Home, 476â, closent en quelque sorte le mouvement que nous décrivons. Home a été 1 un des premiers esthéticiens à se rendre compte que le fondement de toute esthétique doit être une théorie des sentiments et des émotions. Développant une vue de Dubos, il soutient que nous aimons la passion parce qu'elle occupe l'âme, et que l'âme se plaît à tout mouvement, même quand il est sans but, comme le prouvent tous les jeux. Montrant ensuite comment dans la sympathie se fondent et se réconcilient l'amour de soi, satisfait par la conscience du jeu actif de nos énergies, et l'amour d'autrui, il insiste plus que Dubos, que Hutcheson et môme que Burke, sur le caractère social des sentiments esthétiques. C'est la nature identique de l'espèce humaine qui explique l'universalité du goùl. La contemplation du Beau établit des rapports réels entre le spectateur et tous ses semblables, constitués comme lui : est beau précisément ce qui représente ces ra|)ports comme valant universellement pour tous. Toute action, tout sentiment, qui concorde avec la nature identique de notre espèce, nous parait convenable et agréable, et ce sont les impressions, qui font vibrer dans l'homme ce qu'il a de commun avec tous les autres hommes et ce qui le relie à eux, qui méritent d'être appelées esthétiques, si bien que ce n'est pas parce qu'un objet est beau qu'il doit agir universellement et nécessairement, mais