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puisqu il y conteste encore que celui-ci puisse être soumis à une critique. La contradiction entre la première et la dernière œuvre . de la critique kantienne se formule, en dernière analyse, dans les termes que voici. Dans la Critique de la Raison pure, le fondement de tous les phénomènes, aussi bien des phénomènes de la nature que des phénomènes intellectuels, la « chose en soi »,. est abso- Inment inconnaissable et le restera éternellement. Cependant, à la fin de la Dialectique transcendentale Kant, soulève un peu Je voile qui jusqu'alors couvrait la « chose en soi ». Nous y apprenons que parmi les Idées, il y en a une, l'Idée de la liberté transcendentale, qui, sans jamais pouvoir devenir objet de connaissance, pourrait cependant être pensée par nous comme la cause de tous les phénomènes et de l'ordre des phénomènes. De plus, les idées hypothétiques, les principes régulateurs de la raison, nous permettent d'imaginer que s'ils pouvaient atteindre l'idéal qu'ils se proposent, toutes les sciences constitueraient comme les membres d'un seul organisme, comme un système généalogique, où tous les phénomènes descendraient d'une cause-mère unique. Enfin la méthodologie transcendentale nous montre dans le « Canon de la Raison pure » la possibilité de la connaissance d'une chose en soi, sinon par l'expérience et la science, tout au moins par la certitude morale des lois morales.
Ces lois morales que la Critique de la Raison pure n'admet qu'hypothétiquement, la Critique de la Raison pratique en démontre la réalité et, par là, la réalité de l'ordre moral des choses. La Critique de la Raison pure nous a appris que notre raison théorique est fondée sur la chose en soi, la Critique de la Raison pratique démontre que cette chose en soi est la volonté libre, et de plus que le monde de la raison théorique est subordonné au monde de la raison pratique.
Enfin, si la Critique de la Raison pure a démontré que la raison théorique est fondée sur la cliose en soi, et la Critique de la Raison pratique que cette chose en soi est la volonté libre, la Ci'ilique du Jugement démontre que la chose en soi, que la volonté libre constitue le fondement des phénomènes, et se révèle en eux pai' la vie et par la beauté. Le changement ou piut(M le progrès qui s'est opéré dans les idées de Kant, depuis la Critique de la Raison pui'e jusqu'à la Critique du Jugement, consiste donc à avoir déteivininé cette chose en soi qu'il avait déclarée à jamais indéterminable. Le fondement unique du monde des corps comme du monde des esprits, la véritable chose en soi est, — comme l'a admirablement démontré Kuno Fischer que nous avons suivi dans toute cette discussion, et comme, d'ailleurs, l'avaient déjà vu Fichte et Scho-
penhauer, — la Volonté ou la Liberté. Et, d'ailleurs, dès la Critique de la Raison pure, Kant a émis comme possibilité, comme hypothèse, la théorie qu'il a réalisée par la Critique de la Raison pratique et par la Critique du Jugement. ïl y avait dit que « ce quelque chose qui sert de fondement aux phénomènes extérieurs, | qui affecte nos sens de telle sorte qu'il reçoit les représentations d'espace, de matière, de figure, etc., ce quelque chose pourrait bien être aussi un sujet de pensées ' . Si on tient compte de ce texte, il n'y a plus contradiction entre la Critique de la Raison pure et la Critique du Jugement, mais bien entre les différentes parties de la Critique de la Raison pure qui, d'une part, pose la chose en soi comme absolument inconnaissable, et qui de l'autre admet déjà,— comme hypothèse il est vrai, — que cette chose en soi pourrait bien être un analogue de la raison et de la volonté.
En résumé, nous avons tenté de montrer, dans ce chapitre, le bien fondé des théories de Kant sur la finalité particulière des organismes et sur la finalité en général, et nous lui avons reproché seulement de n'avoir pas donné à cette conception assez d'extension et de ne l'avoir pas mise d'accord avec sa théorie générale du développement physique, intellectuel et moral. Nous avons montré, d'autre part, les points défectueux de la théorie kantienne du Jugement. Il ne nous a paru aussi illégitime de réduire le Jugement au seul type de la subsumption que d'accorder au Jugement de subsumption la fonction que lui assigne Kant, de trouver le général pour un particulier donné. Cette fonction, nous en avons fait une des fonctions essentielles de la raison théorique, à laquelle nous avons accordé de même, en qualité de principe régulateur, d'hypothèse fondamentale de la pensée en général, le principe de finalité.
1. Critique de la Raison pure^ Hartenstein, t. III, p. 592; Barni, t. II, p. 444, et Kuno Fischer, Kntik der Kantischen Philosophie, p. 81 à 97.