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CHAPITRE IV

C'est maintenant seulement, après avoir examiné la faculté de juger, YUrtheihkraft, et le jugement réfléchissant en général, que nous pouvons aborder l'étude du jugement esthétique universel et nécessaire, qui constitue l'organe à la fois le plus important et le plus discutable de l'esthétique kantienne, et qui, à ce titre, nous a paru mériter un examen spécial et tout particulièrement approfondi. On nous reprochera peut-être d'avoir placé l'étude du jugement avant celle du sentiment esthétique, et le reproche ne serait pas sans fondement. Il est incontestable que le jugement esthétique implique le sentiment esthétique, et que, par conséquent, ce dernier aurait dû être étudié préalablement. Mais, d'autre part, il n'esf pas moins certain que le sentiment esthétique, tel que le conçoit Kant, implique le jugement du Beau. Entre la double faute de méthode qui nous était imposée par notre auteur môme, nous avons dû choisir celle qui nous épargnât quelques-uns de ces perpétuels retours en arrière, que Ion a justement reprochés à la Critique du Jugement, et qu'une étude détaillée de cette œuvre ne saurait éviter entièrement. Nous avons donc cru, qu'au risque d'avoir à anticiper sur quelques-unes des conclusions de notre chapitre suivant, il était utile et, somme toute, légitime, de commencer par le jugement esthétique.

A première vue, H semble bien, quand on se représente la théorie du sentiment et la théorie du Jugement de Kant, qu'entre

le sentiment et le Jugement il ne saurait y avoir aucune espèce de rapport. Nous avons vu, d'une part, Kant insister sur l'absolue originalité du sentir, c'est-à-dire sur son indépendance du désirer et surtout du connaître. Nous l'avons vu affirmer que le sentiment était absolument irréductible a un concept et aller jusqu'à prétendre que du concept au sentiment tout passage était inconcevable. D'autre part, le Jugement semble bien ne pouvoir opérer qu'avec des concepts : déterminant, il part du concept pour y subsumer le particulier, réfléchissant théorique, il part du particulier, mais pour aller au concept. Quelle place peut-il y avoir dans ces deux fonctions du Jugement, les seules que nous ayons examinées jusqu'ici, pour le plaisir?

Kant, il est vrai, essaie d'établir un lien môme entre le jugement réfléchissant théorique et le plaisir. Il fait observer que la découverte par laquelle nous nous convainquons de l'ordonnance de la nature dans ses lois particulières, « dans cette variété et cette hétérogénéité, qui dépasse notre faculté de conception », est accompagnée d'un sentiment de plaisir. Or la condition de cette découverte étant une représentation a priori, un principe, pour le jugement réfléchissant en général, le sentiment de plaisir qui l'accompagne sera aussi déterminé par une raison a priori qui lui donne une valeur universelle*. Mais Kant ajoute que si ce plaisir a certainement existé, c'est précisément parce que, sans lui, même l'expérience la plus ordinaire ne serait pas possible, qu'il s'est insensiblement fondu avec la simple connaissance et n'a plus été particulièrement remarqué, de telle sorte qu'aujourd'hui nous n'éprouvons plus de satisfaction particulière à saisir l'unité de la nature dans sa division en genres et en espèces. Un philosophe transcendental seul serait capable de l'éprouver, et même celui-là, d'ailleurs, ne pourrait citer aucun cas où cette finalité de la nature se fût révélée à lui m concreto , mais il devrait se contenter de la concevoir en généraP. Lorsque, dans la seconde partie de la Critique du Jugement, Kant traite de la téléologie, il n'y a pas une seule allusion au plaisir, et il va même jusqu'à dire, dans l'Introduction primitive de cet ouvrage, que « la finalité objective observée dans les objets de la nature, notamment dans les êtres organisés, est représentée objectivement et matériellement, et entraîne nécessairement le concept d'une fin de la nature, réelle ou hypothétique, grâce auquel nous attribuons aussi la perfection aux objets, ce qui donne lieu à un jugement téléologique, qui n'est

1. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 193 ; Barni, t. 1, p. 40 et 41

2. JJeber Philosophie iiberhaupt^ Hartenstein, t. VI, p. 386.

LE JUGEMENT RÉFLÉCHISSANT ESTHÉTIQUE lb3

accompagné d'aucune espèce de sentiment de plaisir * ». Nous sommes donc en droit de conclure que ce premier lien établi entre le Jugement et le sentiment est on ne peut plus lâche et superficiel, et qu'il est tout à fait impossible d'en rien conclure pour l'esthétique.

Aussi bien n'est-ce pas de là que part Kant pour arriver à la conception du jugement esthétique. Nous avons montré brièvement, quand nous avons étudié la méthode kantienne, que c'est avant tout pour répondre à un impérieux besoin de symétrie que Kant a imaginé la théorie du Jugement avec ses subdivisions de Jugement déterminant et de Jugement réfléchissant, et de réfléchissant théorique et de réfléchissant esthétique. Il s'agit à présent de reprendre ce point et de 1* examiner à fond.

Etant donné, raisonne Kant, nous l'avons vu, qu'en analysant les facultés de l'âme en général, nous y rencontrons un sentiment de plaisir, qui, non seulement, est absolument indépendant de la faculté de détermination, mais encore est capable de déterminer lui-môme cette faculté, il est nécessaire, pour que cette faculté de sentir puisse être liée en un système avec les deux autres facultés de connaître et de désirer, qu'il soit fondé, tout comme ces deux autres facultés, non pas sur des principes empiriques, mais bien sur des principes a priori. Or^ la faculté de connaître d'après des concepts a ses principes a priori dans l'entendement pur, — dans le concept de la nature de cet entendement, — la faculté de désirer dans la raison pure, — dans le concept de la liberté de cette raison. Par conséquent, il reste d'une part, entre les facultés de l'âme en général, une faculté ou une réceptivité intermédiaire, le sentiment de plaisir et de peine, et, d'autre part, entre les facultés de connaître supérieures, une faculté, intermédiaire aussi, le Jugement, YUrtheiUkraft. Quoi de plus naturel que de supposer que ce soit le Jugement qui fournisse des principes a priori au sentiment * ?

Remarquons, avant d'aller plus loin, le caractère systématique de toute cette déduction. C'est la nécessité de l'union des trois facultés de l'âme en un système, qui exige que le sentiment de plaisir et de peine soit fondé, non pas sur des principes empiriques, mais bien sur des principes a priori, tout comme les deux autres facultés de l'âme, et c'est parce que le Jugement est la faculté intermédiaire entre l'entendement et la raison, tout comme le sentiment de plaisir est la faculté intermédiaire entre la factdté de connaître en général et le désirer, qu'il est « naturel » que ce soit le Juge-

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