‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 70 sur 137 · Sywijosium, 2ÛG E · texte numérisé non relu

Sywijosium, 2ÛG E

sans laquelle l'objet ne parviendrait pas à plaire universelle-, ment ». La représentation de cet idéal qui incarne dans une) représentation corporelle des qualités morales de l'àme, la bonté, la pureté, la force, etc., exige chez son créateur et môme chez le spectateur, à la fois les idées pures de la raison et une grande puissance d'imagination. Heureusement représenté, l'idéal moral, tout en ne permettant pas aux attraits sensibles de se mêler à la satisfaction qu'il nous donne, excite cependant un grand intérêt, de telle sorte que le jugement porté d'après un idéal de heauté n'est jamais purement esthétique, n'est jamais un pur jugement de goût. Cette théorie de l'idéal proprement dit, il nous est impossible de la discuter encore ici à fond. Kant ne s'aperçoit pas qu'au lieu de se horner à étudier le jeu de l'état esthétique chez le spectateur, il empiète ici sur la théorie du créateur du Beau ; c'est quand nous en arriverons à l'artiste et au génie que nous pourrons essayer de conclure définitivpjnent sur les facultés nécessaires à la création de l'idéal proprement dit, sur la possibilité d'incarner dans des représentations visibles des idées morales. Ici bornons-nous à constater que, de plus en plus, nous nous éloignons de notre point de départ. Après avoir été indépendant de toute On et de tout concept, après n'avoir eu pour mission que d'accorder harmonieusement notre imagination et notre entendement, voilà que, après avoir donné des gages à l'intellectualisme, Kant en donne et de très précieux au moralisme esthétique. Il est absolument impossible de concevoir pourquoi l'idéal du Beau serait nécessail'ement la représentation d'idées moi'ales, pourquoi il ne pourrait y avoir aussi bien un idéal du Beau physique. Cet idéal, nous aurons à le montrer, devra être non pas sans doute immoral, mais tout au moins amoral. L'artiste qui réahse le Beau et le spectateur qui le contemple, ne doivent en aucune façon se préoccuper d'un canon, d'une règle éthique. Certes, les grandes œuvres artistiques, sans que l'artiste ait eu besoin d'y viser le moins du monde, ne sont jamais en contradiction avec la morale ; elles sont belles avant tout, et parce que belles elles sont vraies et elles sont bonnes. Seulement cela ne signifie en aucune façon que l'idéal du Beau doive être réduit à la représentation, à l'incarnation de l'idée morale. Si Kant l'a soutenu, c'est qu'il croyait par là garantir définitivement la théorie à laquelle il a subordonné toutes les conceptions particulières de son esthétique et à l'examen de laquelle nous arrivons maintenant, à la théorie de l'universalité et de la nécessité » du Beau. '

^m L'ESTHÉTIOUE DE KANT

La théorie de F universalité et de la nécessité du jugement esliiétique, nous l'avons maintes fois répété dans le cours de cette étude, est la véritable clé de voûte de tout l'édifice esthétique de Kant. Ruinée, elle entraîne dans sa chute Tédiflce tout entier. Privé du caractère d'universalité et de nécessité, le Beau n'existe plus proprement pour Kant. Ce ne serait, tout au plus, qu'une forme plus fine, plus délicate, plus subtile de l'agréable, ne différant de] celui-ci que quant au degré et non quant à l'essence. Sans uni-j versalité et sans nécessité, il ne peut surtout pas y avoir de Cri-' tique du Goût. La Critique, nous le savons, ne s'occupe que d'expliquer la possibilité des jugements synthétiques, a priori, et, par conséquent, si les jugements esthétiques ne devaient être que des jugements sur l'agréable, relatant le plaisir que chacun d'entre nous a réellement éprouvé, des jugements particuliers a posteriori, la critique n'aurait en aucune façon affaire à eux. Il n'y aurait de possible, comme système du Beau, que celui qu'a développé avec tant de talent Burke, c'est-à-dire une série de fines observations psychologiques, de subtiles et d'ingénieuses analyses, pouvant fournir « une riche matière aux curieuses investigations de l'anthropologie empirique », mais il n'y aurait plus de Critique du Goût. La seule règle, le seul canon esthétique serait l'accord accidentel des jugements sur le Beau, contre lequel il serait loisible à un chacun de protester et d'en appeler « au droit que la nature nous a donné de soumettre à notre propre sentiment, et non à celui des autres, un jugement qui repose sur le sentiment immédiat du bien-être * ».

Or, ce système, qui, au fond, est la négation de tout système esthétique, nous savons que Kant, après y avoir un instant adhéré, l'a définitivement répudié. C'est parce qu'il a cru pouvoir démontrer la possibilité de jugements synthétiques a priori du Beau, qu'il s'est décidé à composer sa Critique du Goût. Il faut donc que nous examinions avec la plus extrême attention les arguments que Kant a fait valoir en faveur de sa thèse. Aussi bien, toute notre discussion de la conception kantienne du jugement sur le Beau visait-elle en première ligne la théorie de l'universalité et de la nécessité, et n'aurons-nous maintenant qu'à rassembler en fais-

1. Critique du Jugement, Hartcnstein, t. V, p. 28u à 287; Barni, t. I, p. 197 à 201. ;

(•eau toutes les objections particulières que nous avions opposées à cette conception pour faire la critique de cette théorie.

Nul mieux que Kant ne s'est rendu compte du caractère paradoxal de sa thèse. Il l'a formulée avec une netteté et une précision qui ne laissent rien à désirer, et qui en révèlent à première vue le caractère antinomique. « Comment est possible un jugement qui, d'après le seul sentiment particulier de plaisir qu'il attache à un objet et indépendamment des concepts de cet objet, prononce a priori, c'est-à-dire sans avoir besoin d'attendre l'assentiment d'autrui, que ce plaisir doit être lié chez tous les autres à la représentation du môme objet * ? » La solution du problème que propose Kant, nous l'avons exposée dans ce qui précède. Nous avons montré comment le nerf de toute Targumentation consiste dans la prétention de Kant de prouver que, dans le jugement du goût, le jugement porté sur un objet donné, précède le sentiment du plaisir que sa contemplation nous procure. Gela étant admis, tout le reste de l'argumentation devient facile et plausible. Après que le grand alchimiste eut converti le sentiment immédiat et spontané en un travail intellectuel qu'il suit, dont il est la résultante, au lieu de le précéder et d'en être, comme le voulaient à juste titre les fondements mêmes de son esthétique, la raison déterminante, nous comprenons que ce travail intellectuel puisse être universellement communicable et nécessairement partagé par tous ceux qui jugent. L'harmonie sentie de l'imagination et de l'entendement, s'avivant et se renforçant à l'occasion d'une représentation donnée, voilà l'état d'âme qui doit pouvoir être universellement partagé. Étant donné que cette hai'monie est requise pour toute espèce de jugement, « quelque vulgaire qu'il soit », on peut légitimement l'exiger de tous ceux qui jugent de la beauté d'un objet donné. En d'autres termes, tandis que le jugement logique subsume une représentation sous le concept d'un objet, dans le jugement esthétique qui ne dispose point de concepts, c'est la « faculté d'imaginer toute entière qui est subsumée sous les conditions qui permettent à l'entendement en général de passer de l'intuition à des concepts », de telle sorte que le jugement esthétique ne se fonde que sur la condition formelle subjective d'un jugement en général, c'est-à-dire sur la faculté même de juger. Or, ces conditions subjectives de l'usage du jugement en général, on peut les supposer chez tous les hommes, comme nécessaires à la possibilité de la connaissance en général. Pour que donc l'universalité du jugement esthétique soit démontrée, il suffit qu'on accorde, en

i. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, j». 297; Banii, t. 1, p. 219.

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premier lieu, que chez tous les hommes les conditions subjectives de la faculté de juger sont les mômes, en ce qui concerne le rapport des facultés de connaître, qui y sont mises en activité, avec la connaissance en général, ce qui paraît nécessaire, puisque sans cela les hommes ne pourraient pas se communiquer leurs représenta lions et leurs connaissances; et, en deuxième lieu, que le jugemejit en question n'a égard qu'à ce rapport, c'est-à-dire n'a égard qu'à la condition- formelle de la faculté de juger, et qu'il est pui c'est-à-dire qu'il n'est mêlé ni avec des concepts d'objets .ni avec des sensations.

Voilà, dans ses points essentiels, l'argumentation de Kant ei faveur de l'universalité et de la nécessité du jugement esthétique Pour la bien comprendre, pour en saisir véritablement \epunctwn salletis, rappelons-nous que, jusqu'à présent, le Beau a été pour Kant exclusivement un état subjectif, consistant dans l'activité harmonieuse de l'imagination et de l'entendement. Un objet est dit beau, lorsque sa contemplation provoque en nous cet état harmo nieux, et c'est pour lui que nous réclamons l'universalité et la nécessité. La question de savoir si cet état est un état sensible ou un état intellectuel, capitale pour nous, puisque d'une part cet état doit être senti et non connu, et que de l'autre « rien ne peut être universellement partagé que la connaissance et la représentation en tant qu'elle appartient à la connaissance », cette question, nous avons vu que Kant, après avoir longuement hésité, l'a résolue, en concluant que cet état harmonieux est un état à la fois sensible et intellectuel, sensible parce que c'est un état agréable et intellectuel parce que l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, qui en est la raison déterminante, est précisément la condition subjective de toute connaissance et de tout jugement eu général. Puis nous avons vu que, dans la suite, Kant ne tient en aucune façon compte du côté sensible du jeu harmonieux de Fima gination et de l'entendement, mais qu'il ne considère que sa nature intellectuelle. Nulle part, cette réduction de l'état harmonieux de l'imagination et de l'entendement à un état purement intellectuel n'est aussi absolue que dans la théorie de l'universalité et de nécessité du jugement esthétique. Et, à la vérité, cela est naturel puisque c'est pour aboutir à cette théorie que Kant a, peu à peu, sans crier gare, subrepticement, intellectualisé ce qui tout d'abord avait été pour lui un état purement senti, un sentiment de plaisir et de pçine, dépourvu de tout élément conceptuel. Il s'était rappelé cette proposition que nous avons citée tout à l'heure et qui est la grande pierre d'achoppement de toute théorie faisant consister l'état esthélique en un sentiment : « Rien ne peut être universel-

Irnient partagé que la connaissance et la représentation en tant (j a elle appartient à la connaissance ». L'état esthétique, une fois réduit à un état intellectuel, à un état de connaissance indéterminé, de tendance vers le connaître, — tous les restrictifs accumulés par Kant ne changent rien au fond même des choses, — r universalité et la nécessité du jugement esthétique deviennent possibles. L'état harmonieux de l'imagination et de l'entendement étant requis pour toute connaissance, quelque vulgaire qu'on veuille l'imaginer, il est clair qu'on peut légitimement le supposer chez tous les hommes. Il ne s'agit plus que de savoir si, dans le jugement esthétique, on n'a réellement tenu compte que du jeu harmonieux de l'imagination et de l'entendement, provoqué par la contemplation d'un objet, si nul intérêt sensuel n'est venu se mêler à notre jugement, si nous avons bien subsumé l'objet sous ce rapport harmonieux. Gela décidé, tout le reste découle de soimême.

Or, nous avons essayé de démontrer l'illégitimité de cette « intellectualisation » du jugement esthétique ; nous avons montré que dans le jugement esthétique ou bien c'est le jugement qui précède, — et alors il ne saurait être esthétique dans le sens que Kant avait donné à ce terme, — ou bien, c'est le sentiment, — et aldrs le jugement ne saurait prétendre à cette universalité et à cette nécessité que Kant réclame pour lui, mais il devrait se contenter de l'universalité et de la nécessité comparatives que Kant accorde au jugement sur l'agréable.

Aussi, lorsque Kant réduit le problème de l'universalité et de la nécessité du Jugement esthétique à la présence en nous d'un sens commun, (sensus communls}^ esthétique, la même difficulté se représente et la même objection vaut. Ou bien le sens commun est un sentiment commun, — et alors il ne peut pas être plus universellement et plus nécessairement partagé que les autres sentiments et que les autres sensations, — ou bien le sens commun esthétique n'est qu'une intelligence commune, — et alors on comprend qu'il soit universel et nécessaire, mais on ne comprend plus qu'il puisse être esthétique. Ce qui prouve bien la justesse de notre objection, c'est que quand notre philosophe, dans la déduction des jugements de goût, revient sur la théorie du sens commun, il lui est impossible d'en donner une idée sans avoir recours à Fintelligence commune et aux maximes de ciîtte intelligence commune, qui se réduisent à penser par soi-même, à penser en se nuMlant à la place d'autrui, et à penser de manière à être toujours d'accord avec soi-même. Dans tout C(îla, on le voit, il n'y a que (b; la pensée et pas de ^sentiment. De même encore, lors(|ue Kant ('\|)ose pour la

première l'ois et au loiul la lliéorie du sens commun, il part de l'affirmation incontestable que les connaissances et les jugements, ainsi que la conviction ([ui les accompagne, doivent pouvoir ôtre universellement partagés, sans quoi il n'y aurait rien de commun entre ces connaissances et leur objet, et celles-ci ne seraient toutes qu'un jeu purement subjectif des facultés l'eprésentatives comme le prétendent les sceptiques. « Mais si, continue-t-il, des connaissances doivent pouvoir ôtre partagées, cet état de l'esprit, c'est-àdire l'accord des facultés de connaître avec une connaissance en général, et cette proportion qui convient à une représentation (par laquelle un objet nous est donné) pour qu'elle devienne une connaissance, doivent aussi pouvoir être universellement partagés ; car, sans cette proportion, condition subjective du connaître, la connaissance ne pourrait surgir comme effet. Aussi a-t-elle toujours lipu réellement quand un objet donné par les sens excite l'imagination à en assembler les divers éléments, et que celle-ci à son tour excite l'entendement à leur donner de l'unité et à en faire des concepts. Mais cette concordance des facultés de connaître a, suivant la diversité des objets donnés, des proportions différentes ; toutefois il doit y en avoir une où l'activité harmonieuse des deux facultés (dont l'une avive l'autre) soit le plus utile pour elle, relativement à la connaissance en général (d'objets donnés), et cette harmonie ne peut être déterminée que par le sentiment (et non d'après des concepts). Or, comme cet état doit pouvoir être universellement partagé etpar conséquent aussi le sentiment que nous en avons dans une représentation donnée, et que la propriété qu'a un sentiment de pouvoir ôtre universellement partagé suppose un sens commun, on aura raison d'admettre ce sens commun sans s'appuyer pour cela sur des observations psychologiques, mais comme la condition nécessaire de cette propriété qu'a notre con-' naissance de pouvoir ôtre universellement partagée, et que doit supposer toute logique et tout principe de connaissance qui n'est pas sceptique * ».

Nous avons tenu à citer tout au long ce difficile passage de Kant, parce qu'il contient l'exposition la plus forte de la théorie de l'universalité et de la nécessité. Quant au fond môme de la question, nous l'avons déjà discutée et décidée dans les paragraphes précédents. Nous y avons montré que l'état d'âme résultant de l'activité harmonieuse de l'imagination et de l'entendement était, ou bien un état senti ou bien un état connu ; que s'il était senti, rien ne nous garantissait son universalité et sa nécessité, et que s'il était connu, il pouvait bien être, comme toute autre connaissancie, uni-

1. Critique du Jugement, Haiteustein, t. V, p. 244; Barni, t. I, p. 127, 128.

versellemeiit partagé, mais qu'alors ce n'était plus un état esthétique. Nous y avions révélé le point faible de la démonstration de Kant, qui consiste à conclure de ce que le sentiment esthétique est le sentiment du libre jeu de nos facultés de connaître, à la nature intellectuelle du sentiment lui-môme, et par conséquent à la possibilité de réclamer pour lui l'universalité et la nécessité.

La meilleure méthode pour pénétrer jusqu'au fond même de la théorie kantienne de l'universalité et de la nécessité du Jugement esthétique est de la comparer à la doctrine intellectualiste, et notamment à la doctrine de Leibnitz. Pour Leibnitz, nous l'avions vu, le Beau réside dans la connaissance obscure de la perfection, et la perfection dans l'unité, dans la variété. Pour lui, un objet beau est celui dans lequel l'ordre le plus rigoureux préside à la richesse la plus grande possible de ses manifestations. La perfection, et, par conséquent, la beauté, est d'autant plus grande que nous voyons distinctement la multiplicité résider dans l'unité et jaillir de l'unité : milita ex uno et in iino. Or ce principe est à la fois le principe du Beau et le principe de la perception la plus humble. La loi de l'univers, la loi de la beauté, la loi de la perception, c'est la représentation d'une variété dans une unité. De môme que, d'une part, toutes les fois que nous avons la perception la plus humble, nous réduisons le muttiple à l'un ; de même que, d'autre part, toutes les œuvres de la nature révèlent l'unité dans la multiplicité ; tout de même les oeuvres d'art valent par la représentation, par l'expression de cette réduction du varié à l'uniforme. La théorie de Leibnitz, comme nous l'avions montré, est à la fois subjective et objective: objectivement un objet est beau quand il est parfait, c'est-àdire quand l'unité s'y révèle dans la multiplicité; et subjectivement, nous éprouvons le plaisir esthétique, le plaisir en général, lorsque nous avons conscience de notre perfection, c'est-à-dire lorsque nous soumettons la variété à l'unité. On comprend très^ bien que, dans ce système, l'universalité et la nécessité du jugement esthétique soient sauv(^gardées, — Leibnitz ne s'est pas posé cette question, mais nous pouvons nous la poser pour lui, — puisque la loi du Beau est à la fois la loi de toute notre vie psychologique qui réside dans la perception, et de l'univers tout entier.

Si maintenant on examine à la lumière de l'intellcctnalisme de Leibnitz la théorie de Kant, on s'aperçoit qu'il y a entre les deux positions du problème et les deux solutions proposées d'incontestables analogies. Il y a bien aussi, à première vue, des diiïc'reiices. Le principe kantien^ dira-t-on, est entièrement subjectif; pour lui, , il n'y a point de beauté en dehors de la contemplation, en dehors ]

de Taclivité harmonieuse de rimaginalion et de renlendement. Mais cette différence, à y regarder de pn^s, est plus apparente que réelle. D'une part, en effel, nous l'ayons monlré, Testliélique de Leit)nitz et de Baumgarten est moins objective qu'on ne Ta cru, et, d'autre part, nous le montrerons, l'esthétique de Kant est bien moins subjective que son auteur ne se l'est avoué et que la plupart de ses critiques ne l'ont prétendu. Ce point l'éservé, les analogies sont frappantes. Connaître en général pour Kant, c'est réduire la multiplicité à l'unité ; la connaissance sensible avec ses deux formes, l'espace et le temps, la connaissance intellectuelle avec ses diiférents stades, la synthèse de l'appréhension dans l'intuition, la" synthèse de la reproduction dans l'imagination, la synthèse de la récognition dansle concept, les catégories, l'aperception transcendentale, les idées de la raison pure enfin dans leur usage régulateur, ne sont que les étapes successives de cette réduction du multiple donné à l'unité : l'unification du multiple est la forme môme du connaître. Si maintenant nous nous demandons en quoi consiste véritablement pour, Kant Fétat esthétique, qu'est-il autre chose si ce n'est, lui aussi, une réduction du multiple à runité?: Qu'est-ce que l'activité harmonieuse de rimaginalion et de l'entendement? En quoi consiste-t-elle ? L'imagination représente le multiple dans toute sa richesse, dans tout son relief, avec toutes ses couleurs ; l'entendement, lui, réduit, ou tout au moins essaie de réduire à l'unité cette multiplicité. Un objet beau pour Kant, nous venons de le voir, est celui qui permet aux deux activités contraires de notre esprit de s'exercer dans toute leur plénitude et dans toute leur intensité, de telle sorte que, quand nous aurons à nous demander ce que peut être pour Kant un objet beau, la réponse sera évidemment la même que pour Leibnitz, que pour Baumgarten, que pour tous les intellectualistes, à savoir que ce. sera l'objet qui réunira la plus grande variété à la plus grande i unité : toute la différence consistera en ce que Kant n'insiste, — nous aurons à nous demander s'il y a le droite - que sur le côté subjectif de l'acte esthétique, et ne se demande pas, ou n'a pas l'air de se demander, si cet acte subjectif ne présuppose pas l'existence objective d'objets beaux. - En tous les cas, nous comprenons maintenant ce que Kant veut dire lorsque, dans la déduction des jugements du goût, il fonde l'universalité et la nécessité sur ce que le jugement de goût ne repose que sur la condition formelle subjective du Jugement en, général. Etant donné que l'harmonie de l'imagination et de l'entendement n'est que le sentiment de la réduction d'un multiple à une unité indéterminée, et que, d'autre part, toute connaissance

ne consiste précisément que dans cette réduction, il est l)ien évident que si nos connaissances et nos jugements peuvent être universellement partagés, — ce qui est l'hypothèse commune de toute théorie de la connaissance, — l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, sur laquelle se fonde le jugement esthétique, doit pouvoir l'être, elle aussi.

C'est maintenant seulement que nous pouvons mesurer jusqu'à quel point la théorie de Kant s'est intellectualisée. Après avoir été un état de pur sentiment, immédiat et spontané, l'état esthétique est devenu l'état psychologique, dans lequel le caractère essentiel, spécifique du connaître, à savoir la réduction de la variété à l'unité, se révèle le plus nettement et le plus complètement. La connaissance proprement dite, la connaissance logique consiste, elle aussi, dans la réduction du multiple à l'unité, puisque c'est là le connaître môme. Mais quand il s'agit de la connaissance d'un objet déterminé que nous avons à intégrer dans un genre, dans une espèce, dans une classe déterminée, dont l'appréhension et l'élaboration sont la conséquence de quelque nécessité physique, intellectuelle ou morale, nous ne nous attachons pas à la forme de la connaissance, — qui est la réduction du multiple à l'unité, — nous n'en prenons pas conscience et, partant, nous ne pouvons pas jouir de l'activité harmonieuse des facultés de connaître qui sont en jeu. La particularité de la représentation esthétique est précisément qu'en elle cette forme universelle de connaître se révèle à nous, qu'en elle notre conscience, qui n'est point détournée d'elle-même par quelque préoccupation étrangère, peut la sentir et peut en jouir.

Même si maintenant cette conception de l'état esthétique n'était pas contraire aux prémisses* même de la doctrine du Beau de Kant, une objection se présente immédiatement à notre esprit. Cette objection est au fond la même, traduite en termes subjectifs, que celle que soulève à première vue l'examen du système esthétique de Leibnitz. Si le Beau réside dans la perfection, dans l'unité'de la variété, si de plus^ toutes les œuvres de la nature sont multiples et unes en même temps, si la perception même la plus humble consiste dans cette réduction de la multiplicité à l'unité, si, en un mot, l'univers tout entier est construit sur le modèle même de la connaissance, on s'explique très bien qu'il y ait des objets beaux, mais on ne s'explique pas qu'il y on ait qui ne le soient pas, on ne s'explique pas la présence, dans la nature, d'objets laids ou d'objets indifférents. Puisque l'unité jointe à la la variété est la Beauté même, et puisque tous les objets sont variés et uns, tout ici-bas doit nécessairement ôlre beau. Il en est

de m6me de la théorie de Kant. Puisque l'état eslliétique consiste dans la réduction du multiple à Tunité ou dans l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, et puisque cette réduction est la loi môme du connaître, puisque cette harmonie est requise pour toute connaissance, môme pour la connaissance la plus vulgaire, tout état de connaître, quel qu'il fût, doit nécessairement être esthétique.

Et qu'on ne nous objecte pas qu'il y a des objets devant lesquels cette harmonie se révèle plus ou moins distinctement, devant lesquels le jeu harmonieux de l'imagination et de l'entendement s'opère plus facilement, dans lesquels la variété se révèle dans toute sa richesse et l'unité dans toute sa rigueur, de telle sorte que, devant eux, la faculté de représentation et la faculté de Tunification s'avivent et se renforcent et se fortifient réciproquement. Il y a, nous ne le contestons pas, des textes de Kant qui prêtent à cette interprétation et nous ne manquerons pas de les citer tout à l'heure. Mais qu'on ne l'oublie pas, jusqu'à présent il n'existe pas pour nous à proprement parler d'objet beau. Nous ne connaissons que l'état esthétique, que Fliarmonie de l'imagination et de l'entendement. « Aussi parlera-t^il du Beau comme si c'était une qua lité de l'objet môme et que son jugement fût logique, bien que ce jugement soit purement esthétique et qu'il n'implique qu'un rapport de la représentation de l'objet au sujet*. » Jusqu'à pré sent, l'harmonie de l'imagination et de l'entendement n'est pas due à la représentation de l'objet, mais elle a seulement lieu à propos de la représentation de Fobjet. En d'autres termes, le Beau est jusqu'à présent entièrement subjectif et, partant, l'objection est sans valeur. Si Kant était resté conséquent avec lui môme, il aurait dû soutenir que toute exertion du connaître, quelle qu'elle fût, est esthétique, ou du moins que nous pouvons la rendre à notre gré esthétique, anti-esthétique ou anesthétique C'est là la conséquence que les Romantiques allemands, les Schlegel, les Tieck et les Novalis tireront des prémisses kantiennes. Kant aurait dû soutenir, comme eux, que nous pouvons à notre gré créer l'état esthétique, nous disposer esthétiquement, rendre beaux, par notre contemplation, les objets les plus indifférents et môme les plus laids. Nous n'avons pour cela qu'à étouffer en nous toute préoccupation sensuelle et intéressée, nous n'avons qu'à ne pas aspirer à une connaissance déterminée, scientifique, de l'objet contemplé, qu'à diriger notre conscience vers le" travail harmonieux de l'imagination et de l'entendement, et ces condi

\. Critique du Jiifjcmcnt. Hartcnstein, t. V. p. 216 ; Barni, t. I, p. 79 et 80.

lions remplies, l'objet considéré quel qu'il fût devra nécessairement nous paraître beau. Voilà quelles sont les conséquences logiques et inévitables de la théorie kantienne de l'universalité et de la nécessité.

Kant, d'ailleurs , a bien senti lui-même l'insuffisance de sa déduction des jugements esthétiques et il a tenté de l'amender de deux façons. D'une part, après avoir affirmé absolument et catégoriquement la réalité de l'universalité et de la nécessité du jugement esthétique, après avoir démontré, — nous avons cité tout au long le passage, — l'existence en nous du sens commun esthétique, voici que tout à coup il se sent envahi par le doute. Il se demande si, véritablement, il existe en nous un pareil sens commun, comme principe constitutif de la possibilité de l'expérience, ou bien si ce n'est pas un principe plus élevé encore de la raison qui nous fait une règle de rapporter ce sens commun à des fins plus hautes, si, par conséquent, le goût est bien une faculté originale et naturelle, ou bien s'il n'est que l'idée d'une faculté artificielle qu'il faut acquérir, « en sorte que la prétention d'un jugement de goût à l'assentiment universel, ne soit en fait qu'un besoin de la raison de produire cet accord de sentiment, et que la nécessité objeclive de l'accord du sentiment de chacun avec le nôtre ne signifie que la possibilité d'arriver à cet accord, et que le jugement de goût ne fasse que proposer un exemple de l'application de ce principe * ». Nous arrivons ici à un point très important de la doctrine esthétique de Kant. Nous avons montré jusqu'ici comment, de sentimentalisme qu'elle avait été tout d'abord dans l'intention de notre philosophe, elle était devenue peu à peu intellectualisme. Nous allons assister maintenant à un nouveau mouvement tournant, prévu d'ailleurs et logiquement nécessaire, nous allons voir l'intellectualisme aboutir au moralisme, à l'idéalisme esthétique. La caractéristique générale de l'idéalisme esthétique est l'identification, en dernière analyse, de la perfection esthétique d'une part , et de la perfection intellectuelle et morale de l'autre. Le Beau, pour Leibnitz et son école avait été, tout comme pour Platon, la vision trouble et confuse à la fois du Vrai et du Bien. Nous allons voir maintenant, — sans parler encore du Sublime qui, pour Kant, est un sentiment uniquement moral — comment l'idée morale va se glisser dans le système kantien du Beau.

Lo sens commun esthétique n'est plus un fait nécessaire sans la supposition duquel toute connaissance môme deviendrait incom-

1. Critique du Jugement, Hartcnstein, t. V, p. 24G; Barni, t, I, p. 129, 130.

218 L'ESTHÉTIQUE DE KÂNT

prnhonsiblo, mais c'esl un principo plus olcv('' do la raison, qui nous fait uno règle de le rapporter à des fins plus hautes, et h prélenlion du jugemenl du goût à Tassen liment universel, don Kant a cependant démontré l'absolue légitimité, ne devient plui qu'un besoin de la raison de produire ciiez tous les hommes l'accord même dans leurs sentiments. La connaissance n'est possible que si, chez tous les hommes, il y a des principes communs, que si tous les hommes envisagent la réalité, tout au moins dans ses lignes essentielles, de façon identique, et toute la tliéorio Ivantienne de la connaissance consiste précisément à démêler ce^ principes communs à tous, que, d'après lui, nous ne tirons paî du monde extérieur, mais que nous imposons au monde extérieur^ de telle sorte qu'il peut y avoir connaissance parce que tous leî hommes imposent à l'Univers les mêmes lois, les mômes principes synthétiques a priori. Tout de même il n'y a une morale que parc( que chez tous les hommes il y a une même bonne volonté, ui même devoir, un même impératif catégorique. Nous avons dit dans notre cliapilre consacré à la méthode générale de Kant, qui les principes synthétiques a priori de la connaissance et de h morale, Kant, quoi qu'il eût prétendu, ne les a pas démontrés, mai! qu'il les avait posés comme des postulats, au seuil de sa théorie d( la connaissance et de sa doctrine morale. Pour qu'il puisse y avoii connaissance, aurait-it dii dire, il faut qu'il y ait des principes d( connaître communs à tous, et comme il y a une connaissance, cei principes doivent nécessairement exister : le postulat consiste affirmer qu'il y a un connaître nécessairement identique chez tous Pour qu'il y ait une morale, il faut, aurait-il dû dire, qu'il y ait ui principe suprême, auquel tous les principes secondaires d'actioi se réduisent nécessairement, et, comme il y a une morale, il fau qu'il y ait un devoir universel et nécessaire : le postulat ici consisU à affirmer qu'il y a en fait une morale unique et nécessaire. Dam le domaine du Beau seul, Kant a été véritablement sincère et franc Là, après avoir essayé de démontrer l'universalité et la nécessit( des jugements sur le Beau, après avoir prétendu y avoir réussi, se rend compte qu'au fond sa démonstration est insuffisante, e alors il pose le problème du Beau dans les termes dans lesquels aurait dû poser les problèmes du Vrai et du Bien. Il affirme qu( s'il doit y avoir une esthétique, il faut qu'il y ait accord unanimi dans le monde des sentiments comme il y a accord dans le mond( du connaître et dans le monde du vouloir. Ici encore, il y postidat, mais cette fois-ci Kant le confesse clairement. Ici encon nous pourrions demander et nous demanderons si véritablement faut qu'il y ait une esthétique, tout au moins dans le sens qu(

\m\{ a donné à ce terme ; si véntablement il faut qu'il y ait accord unanime en face des objets beaux, si vraiment, quand nous proclamons qu'une chose est belle , nous réclamons qu'elle soit ti'onvéc telle par tous ceux qui l'ont conlemplée et qui la contempleront. Nous nous demanderons si, en matière du beau, il faift quil y ait et il peut y avoir cette universalité et cette nécessité absolues qu'exige Kant, ou bien si là, comme d'ailleurs aussi en matière de connaître et en matière de vouloir, nous ne sommes pas obligés de nous contenter de ce qu'il a dédaigneusement appelé l'universalité et la nécessité comparatives.

Mais il y a plus. Cette universalité et cette nécessité exigées pour l'existence môme d'une esthétique telle que Kant la conçoit, il ne se contente pas de l'affirmer pour les seuls besoins d'une doctrine du Beau. Nous venons de voir que cette universalité et cette nécessité sont un véritable impératif. Kœrner déjà et Schiller les avaient ainsi baptisées. Mais quand nous y regardons de près, ce n'est pas seulement ce qu'il devrait être, un impératif esthétique, mais c'est véritablement un impératif moral. C'est, dit Kant, un principe plus élevé encore de la raison qui nous fait une règle de rapporter ce sens commun à des fins plus hautes, et la prétention du jugement du goût à l'assentiment universel n'est, dans le fait, qu'un besoin delarrt/.son de produire cet accord de sentiment. Nous voyons intervenir ici tout à coup en matière du Beau un facteur que nous n'avions jusqu'ici pas rencontré. Jusqu'à présent, nous nous sommes mus dans la si)hère du sentiment et du Jugement entre lesquels Kant s'était efforcé d'établir une impossible et contradictoire union, et nous avions vu l'un des deux ('léments unis, l'élément intellectuel, le Jugement, empiéter peu à peu sur le domaine de l'autre. Voici apparaître tout à coup une faculté nouvelle, la raison ; c'est un besoin delà raison et non plus un besoin du Jugement que de voir s'établir parmi tous les hommes l'accord même des sentiments. C'est la raison qui exige que tous les hommes sentent de même le Beau, tout comme elle exige que tous les hommes connaissent de môme et agissent de môme. L'on comprend, d'ailleurs, toute l'importance de ce desideratum de la raison, son importance non pas seulement pour l'eslbétique, mais encore et surtout pour la morale. N'est-ce pas, en effet, la divei-sité des sentiments humains qui oppose l'obstacle vraiment insurmontable à l'établissement d un principe moral, d'un mohile d'aclion uniciue auquel tous les mobiles secondaires se subordonneraient docilement. C'est le sentiment, Kant le comprend aussi l)ien que tous les psychologues modernes, qui est la véritable racine du caractère. C'est' lui qui nous entraîne, qui nous emporte bien loin par

delà tous les canons éthiques, par delà toutes les lois religieuses, morales et sociales. S'il pouvait y avoir accord universel, unité nécessaire de sentiment, ce ne seraient pas seulement l'unité et la nécessité du jugement esthétique, mais ce seraient encore et surtout l'universalité et la nécessité des jugements moraux qui seraient définitivement acquises.

Cependant ne sommes-nous pas autorisés de demander à Kanl de quel droit il introduit, sans crier gare, la raison dans le domaine du Beau. Nous savons, sans doute, que dans la version primitive de son esthétique, c'était à la raison qu'était dévolu W rôle que, plus tard, le Jugement a été chargé d'incarner. Nous savons que la finalité tout entière appartient au domaine de la raison, que la finalité est une Idée régulatrice, d'après laquelle l'homme envisage l'univers comme un foyer imaginaire où il fait se concentrer les rayons de la science, mais d'où ces rayons no partent pas en réalité. Mais nous sommes en droit de répondre que la raison a été remplacée par le Jugement, et que Kant n'est pas fondé à la réintroduire subrepticement dans son système. Qu'im^ porte d'ailleurs, au point de vue esthétique, cette exigence de li raison de trouver l'accord parmi les sentiments humains ? Nous n contestons pas qu'au point de vue moral et au point de vue d l'harmonie, de la symétrie du système de Kant, cet accord sera] on ne peut plus désirable. Mais Kant peut-il en bonne logique s prévaloir des desiderata de la raison pratique dans un domain d'où, jusqu'ici, toute considération rnorale était rigoureusemen exclue? Il nous semble que poser la question c'est la résoudre. Pa la tournure que Kant vient de donner au problème de l'universalit et de la nécessité, le centre de gravité de tout le système se trouv déplacé. L'universalité et la nécessité au lieu d'être un fait démon trahie sont devenues un impératif moral.

Et Kant ne s'arrête pas là dans ce que nous voudrions appeler I « moralisation » de son esthétique. On ne fait pas la part a scepticisme, a-t-on dit ; on la fait encore moins à la morale, de qu'on l'a introduite dans une doctrine du Beau. Lorsque, Kani dans la dernière partie de la Critique du Jugement dans la « Dia' lec tique » du Jugement esthétique, reprend une dernière fois le problème de l'universalité et de la nécessité et le réduit à l'antinomie suivante : — à savoir que, d'une part, le jugement de goût ne se fonde pas sur les concepts, car sinon on pourrait disputer sur ce jugement, et que, de l'autre, le jugement de goût doit se fonder sur les concepts, car sinon on ne pourrait lui attribuer aucun droit à l'assentiment universel ; — les arguments qu'il allègue en faveur de l'antithèse nous font voir tout le chemin que

iioUo philosophe a parcouru depuis qu'il avait affirmé, au débul; (le sa théorie, que la raison déterminante du jugement esthétique était un sentiment pur de tout alliage conceptuel. Si maintenant encore il accorde que le jugement de goût ne peut être prouvé par un concept, il affirme, au contraire, qu'il doit tout au moins se rapporter à quelque concept, sous peine de ne pouvoir prétendre à une valeur universelle et nécessaire. Il accorde encore que le jugement de goût se rapporte à des objets des sens, mais non pas aiin d'en déterminer un concept pour rentendement ; que ce n'est pas un jugement de connaissance mais bien un jugement particulier, une représentation intuitive particulière relative au sentiment du plaisir, et qu'à ce point de vue sa valeur est réduite à l'individu qui juge l'objet et qui n'a le droit que d'affirmer une chose, à savoir que l'objet lui plaît à lui, sans avoir le droit de réclamer pour son plaisir l'assentiment universel. Mais à un autre point de vue, nous regardons le jugement esthétique comme devant s'étendre nécessairement à chacun, de telle sorte qu'il doit avoir nécessairement pour fondement quelque concept, mais un concept qui ne puisse être déterminé par l'intuition, qui ne fasse rien connaître et dont, par conséquent, il soit impossible de tirer aucune preuve pour le jugement de goût. Ce concept, indéterminé en soi et indéterminable, est le concept pur que la raison nous donne du supra-sensible, qui sert de fondement à la fois à l'objet contemplé et au sujet contemplateur. « Le jugement de goût se fonde sur un concept (d'une certaine raison en général, de la finalité subjective de la nature pour le jugement) qui, à la vérité, étant indéterminable en soi et impropre à la connaissance, ne peut rien nous faire connaître et rien prouver relativement à l'objet, mais qui pourtant donne au jugement une valeur universelle (quoique ce jugement soit dans chacun un jugement particulier accompagnant immédiatement l'intuition) ; car la raison déterminante de ce jugement repose peut-être dans le concept de ce qui peut être considéré comme le substratum supra-sensible de l'humanité ^ » Nous avons tenu à citer ce texte, parce que Tony surprend sur le vif la modification profonde que le système a subie. La raison déterminante du jugement esthétique devait être le sentiment spontané et immédiat,' éprouvé devant un objet beau, et voici que cette raison déterminante réside tout à coup « dans le concept de ce qui peut ôtre considéré comme le substratum supra-sensible de l'humanité. » Nous voilà bien loin de l'esthétique psychologique par laquelle nous avions débuté avec Kant. Nous voilà bien loin de

1. Critique du Jugement^ Haitenstcin, t. V, p. 350, 351 ; Barui, t. I, p. 312, 313.

môme de ce que nous voudrions appeler l'esthétique logique dan laquelle nous étions engagé avec les théories du jugement et d( son universalité et de sa nécessité. Nous voilà arrivé avec notr auteur dans l'esthétique métaphysique. Le fondement dernier d l'universalité et de la nécessité du jugement esthétique, c'est dam le supra-sensible qu'il faut le chercher. Aussi nous est-il impossible de conclure encore définitivement sur ce capital problème. Il fau que nous abandonnions la voie que nous avons suivie jusqu'ici. ï faut que nous renoncions au point de vue subjectif qui seul nous avait occupé jusqu'ici. Il faut que nous nous demandions si h Beau consiste uniquement dans l'altitude du spectateur en fac( des choses, dans le jeu harmonieux de ses facultés, ou bien s'il n'] a pas, en dehors de lui, indépendamment de lui, un Beau objectif il faut que nous étudiions la théorie du génie et surtout celle des Idées esthétiques. C'est là que nous trouverons peut-être l'explication d'affirmations que nous avons déjà relevées et que nouî n'avions pas pu nous expliquer, comme cette assertion relative l'idéal proprement dit qui doit consister dans l'expression du moral expression sans laquelle l'objet serait incapable de plaire univer ^ sellement et positivement. Nous pouvons conplure provisoiremeni que, le problème logique que Kant s'était posé, il a été incapable de le résoudre par la seule logique. L'universalité et la nécessité qu'il s'était fait fort de démontrer, il a reconnu que les prémisses de son système étaient insuffisantes à les sauvegarder. L'explicatiou dernière de la valeur des jugements esthétiques, c'est la morale e1 la métaphysique qui sont chargées de nous la fournir.

Il nous reste à tirer les conclusions de cette longue discussion. Celles auxquelles nous sommes parvenu jusqu'ici sont toutes négatives. Nous nous sommes élevé avant tout contre ce qui nous est apparu comme la maîtresse erreur de l'esthétique kantienne, à savoir, la conception môme du jugement esthétique. Un jugement, dans lequel le sentiment, au lieu de précéder" l'acte de juger, le suit, sans que pourtant il doive ôtre considéré comme une opération logique : un jugement qui doit ôtre à la fois, en même temps, zufjleich, un sentir et une règle des facultés supérieures de connaître, nous a semblé inadmissible, parce que contradictoire en soi. Nous avons examiné

ciisiiitc le rôle du concept dans l'acte esthétique et tenté de démontrer que si, d'une part, Kant a progressivement intellectualisé l'acte esthétique, de l'autre, il a eu tort d'alflrmer qu'il ne saurait y avoir de passage des concepts au sentiment, affirmation qui rend sa conception de la heauté adhérente et de l'idéal absolu- Inent contradictoire, ce qu'elle n'aurait pas été s'il avait admis que le Beau n'exclut pas les concepts, mais que dans l'acte esthétique le contemplateur n'y attache aucune importance et se préoccupe uniquement de Tincarnation particulièi'e , de la forme individuelle du concept. Puis, nous avons étudié la théorie de l'idéal et trouvé que d'un côté, pour ce qu'il appelle l'idée normale esthétique, Kant n'avait pas tenu compte du sentiment qui joue un rôle important dans la formation de toutes nos idées générales, et qui en joue un capital dans la formation de concepts, intéressant aussi profondément l'être humain tout entier que le font les concepts esthétiques, et que, d'un autre côté, pour l'idéal proprement dit, il a eu tort de le réduire à l'expression d'idées morales et de « moraliser » ainsi son esthétique, après l'avoir intellectualisée. Nous sommes enfin parvenu à la théorie de funiversaUté et de la nécessité du jugement esthétique, qui est le but dernier, la lin essentielle de toutes les recherches de Kant sur le Beau, et là encore c'est une critique entièrement négative que nous avons esquissée. Ou bien, avons-nous dit, Kant, fidèle à sa conception première, aurait dû, dans le jugement esthétique, faire précéder le jugement du sentiment, et alors l'universalité et la nécessité du jugement sur le Beau paraissent absolument compromises. Ou bien, et c'est là ce que Kant a fait, il admet que le jugement précède le plaisir, et alors funiversalité et la nécessité sont sauvegardées comme dans toutes les théories intellectualistes, mais alors le jugement n'est plus un jugement esthétique, n'est plus un jugement dont la raison déterminante et le prédicat ne peuvent être qu'un sentiment. Nous avons d'ailleurs été obligé de renvoyer, avec Kant lui-môme, la solution définitive de tout le problème, à ce que nous avons appelé la métaphysique de l'esthélique kantienne.

Cette critique négative nous devrions la faire suivre d'une critique positive, ainsi que nous l'avions fait dans uoivo étude du sentiment et du jugement en général. Mais ici nous nous heui'tons à des difficultés que nous n'avions pas rencontrées antéiieurement. Ainsi que nous l'avons dit dans le préambule de ce chapitre, le jugement esthétique implique la connaissance de la théorie kantienne du sentiment esthétique, l.a ('ontemplatioii , l'activité harmonieuse de l'imagination el (h? l'enhMxhMnent (pii est l'organe le plus intéressant et h' phis original de lesthétique

de Kant, est non seulement pour Kant un état de connaissance; mais surtout un état de sentir et, par conséquent, c'est dans notr étude du sentiment esthétique seulement, que nous pourron mettre en pleine lumière et discuter à fond cette théorie. De plus nous ne nous sommes occupé jusqu'ici que de l'impression esthé tique, que de l'analyse psychologique de l'état du spectateur e face du Beau. Mais ce n'est là qu'un chapitre d'une théorie esthé tique complète. Après avoir résolu cette question primordiale et essentielle, à la vérité, bien d'autres restent à résoudre ; avan tout, après l'état esthétique, c'est l'état créateur du Beau, c'es l'état artistique qu'il faut étudier, et, c'est là seulement que nous trouverons la solution dernière du problème de l'harmonie de l'imagination et de l'entendement. C'est là seulement que nous comprendrons ce qui, jusqu'à présent, nous paraît obscur, et ce qui le restera, même après l'étude du sentiment esthétique. En effet, nous n'avons pu déterminer encore d'une façon satisfaisante le rôle joué par l'entendement dans l'harmonie de l'imagination et de l'entendement. C'est seulement lorsque nous aurons étudié l'état artistique et surtout la théorie du génie que nous le comprendron véritablement. Nous verrons alors que le génie est caractérisé pa un rapport particulier, par une harmonie spéciale de l'imaginatioi et de Fentendement, et comprendrons que l'harmonie de Fima gination et de Fentendement dans la contemplation esthétiqu s'explique par analogie avec l'harmonie de ces deux môme facultés dans l'acte de la création géniale. Enfin nous aurons nous demander ce qu'est le Beau en lui-môme, s'il ne réside qui dans un état particulier du Moi, ou si sa raison déterminante, raison déterminante de cet état particulier doit être recherchéi hors de nous. C'est pour cette dernière solution que nous nou déciderons, en ayant soin toutefois de déterminer exactement o que peut être dans le système de Kant la source objective du Beau la chose en soi esthétique. Ce n'est qu'après toutes ces démarche que nous comprendrons le véritable sens et la véritable portée d la théorie de l'universalité et de la nécessité, et que nous pourron indiquer nos propres vues sur ce problème.

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