Ibid. Hartenstein, t. V, p. 215 ; Barni, t. I, p
parlo (lo jon, c'est presque toujours de ractivilé harmonieuse rimagiualiou et de renteudeuuMil qu'il entend parler, sans \\s( à expliquer par là, comme Schiller et les Anglais, la genèse du sentiment esthétique et surtout du sentiment artistique. Pour lui, le sentiment esthétique est un sentiment uniquement social : le Beau ne peut prendre quelque intérêt que dans la société, un homme relégué dans une île déserte ne songerait pas à orner sa cabane ni à se parer lui-même, ne s'aviserait pas de chercher des fleurs et encore moins d'en planter, et c'est uniquement au développement de la sociabilité qu'est dû le développement de plus en plus considérable du sentiment artistique *. De même encore Kant n'a pas l'ait assez nettement la distinction entre les sens inférieurs dont les plaisirs sont toujours attachés d-irectement aux fonctions vitales, et les sens supérieurs dont les plaisirs n'ont avec ces fonctions qu'un rapport tout à fait indirect. Il a bien reconnu que seuls les sens supérieurs sont capables de nous fournir des sentiments agréables qui peuvent entrer comme éléments secondaires et inférieurs dans le sentiment esthétique, en faisant mieux ressortir la forme des objets, en attirant l'attention sur elle, en la mettant dans tout son relief. Seulement les plaisirs, môme des sens supérieurs, ne sont pas pour lui, nous le savons, des plaisirs proprement esthétiques, puisque c'est toujours de l'agréable qui plaît aux sens dans la sensation, et puisque la séparation absolue qu'il établit entre la sensibilité et l'entendement lui interdit de tenir compte des éléments formels, mathématiques et intellectuels des sensations de la vue et de l'ouïe.
Sans doute, nous l'avons déjà dit, Kant n'a pas toujours été fidèle à cette distinction radicale entre la sensibilité et l'entendement. Pour la musique notamment, après avoir fait la part des éléments associés, des idées et des concepts indéterminés que nous joignons aux sons, il ajoute que c'est la forme de la composition des sensations qui, seule, par un accord proportionné de toutes les parties entre elles, « accord qui repose sur le rapport du nombre des vibrations de l'air dans des temps égaux, en tant que les tons formés par ces vibrations sont liés simultanément ou successivement, et qui par conséquent peut être mathématiquement ramené à des règles certaines », qui seule est l'objet de la satisfaction u que la simple réflexion de l'esprit sur cette quantité de sensations, simultanées ou successives, joint au jeu de ces sensations comme une condition universellement valable de sa Beauté .>' Puis comme il s'apercevait qu'il courait le risque, lui aussi, d'in-
\. Critique du Jngnnent, Hiirtenstciii, t. V. p. 306, 307 ; Barni, t. I. p. 234, 235.
tellectualiser une sensation, il essaie de reprendre ce qu'il vient d'accorder, en faisant observer que ce qu'il y a de mathématique dans la musique n'a pas la moindre part à l'attrait et à l'émotion qu'elle produit, mais que ce n'est là que la condition indispensable de cette proportion dans la liaison comme dans la succession des impressions, qui permet de les rassembler en les empochant de se détruire réciproquement, et par laquelle elles s'accordent pour produire, au moyen d'affections correspondantes, un mouvement, une excitation continuelle de l'esprit et par là une jouissance personnelle durable ^
L'on voit donc combien la position de Kant en face de Tagréable des sens supérieurs est embarrassée. Il aurait dû évidemment distinguer plus nettement qu'il ne l'a fait les sensations inférieures et les sensations supérieures, et montrer que celles-ci sont déjà par elles-mêmes désintéressées. Les sensations des sens inférieurs, dont l'activité se rapporte directement aux fonctions organiques, nous donnent les sentiments agréables les plus intenses : les plaisirs de la respiration, de la nutrition, les plaisirs sexuels, etc. Là le plaisir est produit directement par l'excitation, par la stimulation, per stimulo^, comme dit Kant. Mais il n'en est pas de môme des sensations auxquelles sont attachés des plaisirs esthétiques. Les sensations visuelles ou auditives ne se rapportent qu'indirectement aux fonctions organiques. Bien que la vue et l'ouïe nous servent encore aujourd'hui à des Ans directement utiles, à nos instincts de conservation et de reproduction, et bien qu'à l'origine cela ait dû être leur destination unique, il est incontestable qu'elles nous révèlent un nombre considérable de choses qui ne servent pas directement aux fonctions vitales. C'est bien pour cela que les sens supérieurs peuvent être appelés des sens intellectuels, et que nous nous expliquons que leur activité puisse ne pas entraîner des mouvements de désir, de possession réelle, comme celle des sens inférieurs. Si Kant avait insisté davantage sur ces caractères des sens supérieurs, il n'aurait pas été obligé, pour sauvegarder le désintéressement du sentiment esthétique , d'en exclure tout élément agréable. S'il avait reconnu que les sensations visuelles et auditives peuvent être désintéressées en elles-mêmes, n'entraînent pas nécessairement des désirs de possession réelle, comme les sensations des sens iuféi-ieurs ; que, de plus, elles sont relativement dépourvues d'élénuMits désagivables, qu'elles s'épuisent moins vite que les sensations des sens inférieurs et se prêtent, par conséquent, à des slimulations ])i'olongées sans usin'(^
1. Critioue du Jvfjcment, llartoiistciii, t. V, i». '•VS\), 310; IJanii, t. I. p. ^!l|, :rM.
douloureuse de la substance nerveuse ; qu'enfin les sens supérieurs sont en eux-mômes des sens sociaux, et, qu'en agissant distance, ils peuvent donner des sensations agréables à un ti grand nombre de spectateurs et d'auditeurs à la fois, Kai n'aurait pas eu besoin de faire du sentiment esthétique un sentiment purement formel dont il reconnaît lui-même la « sécheresse » {ausser dem trockenen Woldgefalleii), mais il y aurait fait entrer comme éléments nécessaires, comme éléments premiers, les sentiments agréables produits par les sens supérieurs. Cela étant admis, nous pouvons nous tourner maintenant vers l'interprétation de Kirchmann. Kant a-t-il réellement fait des sentiments esthétiques des sentiments uniquement idéals, se distinguant spécifiquement de toos les sentiments réels. Il nous semble tout d'abord que, pour Kant, le sentiment esthétique est en luimême un sentiment réel. Le sentiment de l'harmonie de l'imagination et de l'entendement est un sentiment aussi réel que n'importe quel sentiment de joie provoqué par des causes réelles, et ce qui le prouve bien, c'est le bouleversement physique qu'il peut soulever dans le spectateur, ce sont les larmes et le rire très réels qu'il peut provoquer. Ce qui maintenant confère au sentiment esthétique sa réalité, ce sont ce que nous avons appelé les éléments directs du sentiment du Beau, ce sont les impressions sensibles et le sentiment formel agréable. Seulement nous avons vu se joindre à ces sentiments directs les sentiments de toutes les représentations qu'un objet donné fait surgir en notre mémoire : tout d'abord les sentiments directement associés par nous à la signification, à l'expression de l'objet, puis ceux qu'il évoque en nous indirectement, ceux que nous lui prêtons selon nos expériences et nos souvenirs individuels, selon la disposition particulière dans laquelle nous nous trouvons au moment de l'appréhension de l'objet. Ce sont tous ces sentiments associés qui constituent l'élément idéal du sentiment esthétique, et c'est pour cela que l'on peut dire que le sentiment esthétique, tout en étant un sentiment réel, contient un contingent très important de sentiments idéals. C'est ainsi que le sentiment de l'harmonie de l'imagination et de l'entendement, tout en étant un sentiment réel, en tant qu'il est le sentiment direct de l'activité à la fois intense et aisée de nos facultés de connaître, est en même temps un sentiment idéal, en tant qu'on y associe tout ce que Kant y associe, à savoir la réconciliation des deux mondes et le symbolisme moral. Il n'est donc pas juste de faire du sentiment esthétique un sentiment uniquement idéal ; c'est un composé de sentiments réels et de sentiments idéals.
Quant à la distinction établie par Kirchmann entre la différence spécilique des causes qui produisent les sentiments réels et les sentiments idéals, les premiers étant provoqués par les choses elles-mêmes et les autres par les images des choses, elle se réduit à la différence établie par les systèmes idéalistes entre les choses et l'apparence, le Schein, et nous pouvons examiner les deux théories en môme temps. Kant a-t-il nettement conçu le concept de l'apparence esthétique, les sentiments esthétiques ne sont-ils, pour lui, que des sentiments provoqués par l'apparence des objets, Scheingefûhle, et la théorie du désintéressement se subordonne-t-elle à la théorie de l'apparence? Tant qu'il s'agit de l'art, la conception du Beau, en tant qu'apparence, et des sentiments esthétiques, en tant que sentiments accompagnant cette apparence, semble incontestable. Dans le domaine de Fart nous nous mouvons, en effet, dans un monde d'apparences; nous y voyons apparaître des formes plastiques sans couleur, des formes colorées sans profondeur, et nous y entendons des mélodies et des harmonies exprimant la joie, la douleur, tous les mouvements de l'âme, jaiUir non pas d'un être vivant, voulant exprimer des sentiments réellement éprouvés, mais de morceaux de bois et de métal insensibles. Mais en est-il de même de la nature ? N'avons-nous pas affaire là à des choses réelles, et, par conséquent, les sentiments esthétiques que la beauté naturelle produit en nous, ne sont-ce pas des sentiments réels ?
Ce ne sont pas des sentiments plus réels que les sentiments produits par les chefs-d'œuvre de l'art, répondent les idéalistes. L'intuition esthétique consiste précisément à abstraire l'apparence de la réalité des choses, à ne considérer que leur superficie ou plutôt — le mot superficie ne s'appliquant qu'au Beau visible — que leur forme, à transformer les objets réels en images, et à élever ainsi, grâce à cette abstraction, la nature à la dignité de l'art. Si Kant n'a pas fait expressément la distinction entre l'apparence et la réalité, tout au moins cette distinction ressort-elle très nettement de sa conception du jugement esthétique. Le jugement esthétique consiste, en effet, à ne tenir compte dans l'objet que de son apparence extérieure, que de sa forme. Tandis que, quand nous connaissons, nous voulons savoir ce que sont les choses en elles-mêmes, tandis que, quand nous agissons, nous voulons agir sur les choses elles-mêmes et les transformer au gré des fins réelles ou idéales qui ont inspiré notre action, il ne s'agit dans le jugement esthétique que de la représentatioîi de l'objet, que d'un phénomène absolument subjectif. C'est là ce que Kant veut dire quand il affirme que la satisfaction du Beau ne dépend en aucune
iaron do la reprôseiilation de Vexhtence^ mais uniquement de la repivsentalion môme d'un objet. Les sentiments de l'agréable, de l'utile et du bon, malgré les diiïérences qui les séparent, supposent tous rexistence" réelle d'objets réels. L'bomme qui a faim ne saurait en aucune façon se rnntenter de la représentation d'un repas, quelque succulent qu'il puisse être. L'bomme qui veut atteindre un but ne se borne pas à se représenter les moyens qui peuvent l'y conduire. L'bomme qui veut faire son devoir serait mal venu de se borner à la simple représentation de l'action morale. Seul l'bomme qui contemple n'a besoin de tenir compte que de la représen talion, et c'est bien parce que la représentation est en elle-même quelque cbosc d'irréel, n'est que l'image de l'objet réel, que le sentiment qui l'accompagne est désintéressé. Ce qui distingue essentiellement les sentiments esthétiques de tous les autres, c'est donc que ceux-ci dépendent de la représentation de l'existence des objets, tandis que ceux-là ne dépendent que de la pure et simple représentation, c'est que ceux-ci ont toujours un rapport nécessaire à la faculté de désirer, tandis que ceux-là n'entretiennent aucun rapport avec cette faculté.
Remarquons tout d'abord que la définition que donne Kant de l'intérôt com-me sentiment attacbé à la représentation de l'existence d'un objet, est tout à fait arbitraire. Il ne démontre nulle part que la simple représentation d'un objet ne puisse nous en inspirer et, à la vérité, cette démonstration nous paraît impossible. Comment s'expliquer qu'un objet puisse nous plaire, s'il ne nous inspire aucune espèce d'intérêt, si nous ne sommes pas attirés par lui de quoique façon, s'il ne satisfait pas quelque besoin do notre nature? Toute la conception kantienne du jugement esthétique semble militer contre cette exclusion de tout intérêt du sentiment du Beau. Se représenter esthétiquement un objet c'est, avait dit Kant, avoir conscience du sentiment de satisfaction qui se mêle à cette représentation, c'est rapporter la représentation au sujet, « c'est-à-dire au sentiment qu'il a de la vie et qu'on désigne sous le nom de sentiment de plaisir et de peine ». Bien plus, il avait accordé à Burke « que le plaisir et la peine, qu'ils viennent de l'imagination ou des représentations de l'entendement^ sont toujours en définitive corporels, puisque la vie sans le sentiment do l'organisme corporel ne serait pas autre chose que la conscience de l'existence, mais non le sentiment du bien-être et du mal-être , c'est-à-dire de l'exercice facile ou pénible des forces vitales. » Et lui, qui avait prétendu exclure tout attrait, toute émotion, tout intérêt du sentiment esthétique, avait terminé sa discussion coniro Burke par les termes que voici :
LE SENTlMEiNT ESTHÉTIQUE 271
" Mais si ou prétend que la satisfaction que nous attachons à un objet vient uniquement (setzt man aber dm Wohigefallen om (ief/enstande ganz und gar darin) de ce que cet objet nous plaît par l'attrait ou par Témotion, etc. », ce qui était avouer implicitement que l'attrait et l'émotion et par conséquent l'intérôt, s'ils ne le constituent pas uniquement, ont tout au moins une part dans le sentiment esthétique*. Pour qu'un objet nous cause du plaisir, nous plaise, Kant, nous le voyons, est obligé de Favouer luimême, il faut toujours que cet objet réponde à un intérêt, satisfasse un besoin de notre nature. Sans quelque mtérét rexistence de l'art tout entier deviendiait inconcevable. Que l'on explique l'existence de Fart par le jeu, comme Schiller et les Anglais, ou par Finstinct d'imitation comme Arlstote et les esthéticiens français du xvii« et du xviii^ siècles, c'est toujours d'un besoin de notre nature, d'un intérêt qu'il faut partir. Sans doute, Kant a eu raison d'exclure du sentiment esthétique tout intérêt matériel, tout mouvement de désir bas et grossier, mais il a eu tort d'en exclure un élément d'intérêt supérieur, un élément d'amour idéal. Comme nous l'avons dit dans notre étude générale du sentiment, le sentiment et le désir cheminent toujours parallèlement. Kant a admis que la forme la plus élevée de la volonté s'accompagne d'un sentiment, que pour devenir mobile d'action il faut que la loi mprile elle-même descende du domaine supra-sensible dans lequel elle plane et se transforme en un sentiment, intelligible il est vrai, dans le sentiment moral, dans le sentiment du respect. N'aurait-il pas dû admettre de même que la forme la plus élevée du sentiment s'accompagne, elle aussi, d'un élément de désir, d'un éb'nient d'amour, aussi éloigné du désir brutal de possession réelle que le sentiment moral, que le sentiment du respect l'est du sentiment sensible. Cet élément de désir, Kant, nous le savons, Fa d'ailleurs admis. Seulement il l'a placé après le jugement esthétique : une fois le jugement porté comme jugement esthétique pur, on peut y lier un intérêt empirique et intellectuel. Or, il nous semble que c'est avant, et non après le jugement que cet élément d'intérêt doit être placé, ou plutôt c'est à la fois avant et après le jugement que Fintérêt intervient. De même que nous avons distingué le sentiment esthétique direct qui doit précéder h? jugement sur le Beau, du sentiment esthétique secondaire qui h; suit, de même il faut distinguer entre Fattrait qu'exerce sur nous un objet et l'intérêt que nous y portons, avant que nous le déclarions expressément beau, avant que nous b' jugions appropi'ié à
1. Critiqtie du Jugement, H.irtoiistciii, t. V, j». 2K(i ; r,;iriii, t. F, p. I!M).
nos facultés de connaître, et Tintérôt que ce jugement lui-même produit en nous et qui est purement intellectuel et moral par alliance. 11 y a donc un élément d'intérêt accompagnant le sentiment esthétique sensible et un élément d'intérêt accompagnant le sentiment esthétique intellectuel.
La théorie kantienne du désintéressement du sentiment esthétique se rattache très étroitement à sa conception de ce sentiment comme purement formel. Le concept de la forme est un des plus difficiles de l'esthétique de Kant. Nous savons avec quelle insistance Kant affirme que, seule, la forme des objets peut nous donner le véritable sentiment du Beau. Toutes les fois qu'il décrit l'acte esthétique, c'est dans l'appréhension de la forme des objets qu'il le fait consister : dans la peinture c'est le dessin et non pas la couleur, dans la musique c'est la composition des sons et non pas les sons eux-mêmes qui constituent l'élément esthétique. Nous avons à nous demander tout d'abord ce que Kant entend et ce que l'on peut entendre par le concept de forme. La forme s'oppose à la fois à la matière et au fond ou au contenu. Dans une statue, la matière est constituée par la pierre, le bois, le bronze, etc , ou plutôt par la somme des sensations isolées que la matière produit en nous ; la forme par la superficie de la statue, par le groupement de ses lignes, ou plutôt par le groupement des sensations isolées fournies par la matière. D'autre part, à cette superficie, à ce groupement dans l'espace, s'oppose comme fond ou contenu, l'idée particulière que l'artiste a voulu exprimer. Dans la musique de môme nous avons un élément matériel : les sons, un élément formel : leur groupement, et un contenu : les sentiments que l'artiste sait nous communiquer. Pour Kant maintenant, le sentiment esthétique ne jaillirait que de l'élément formel des objets, et comme cet élément est en lui-môme en quelque sorte irréel, comme la superficie des objets n'existe pas en elle-même et que nous sommes obligés de l'abstraire de la réalité concrète, le sentiment esthétique devra être lui-môme irréel et partant absolument désintéressé. Maintenant nous savons que Kant n'a pas été fidèle à ce formalisme intransigeant. Tout d'abord, après n'avoir fait résider la beauté que dans des groupements, des combinaisons de lignes et de sons sans signification ni contenu, il a fini par concevoir le Beau et de la nature et de l'art comme l'expression dïdées esthétiques. Or ces idées esthétiques doivent nécessairement nous inspirer de l'intérêt, puisqu'elles ne font qu'exprimer, par symbole, la moralité , et que celle-ci constitue l'intérêt suprême de l'humanité. D'autre part, étant donné qu'avant d'en arriver à la contemplation du groupement particulier des lignes et des sons, nous
commençons par les percevoir, et que cette perception s'accompagne de plaisir sensible et que ce plaisir sensible excite de l'intérêt sensible, le jugement esthétique doit être non-seulement suivi, mais encore précédé d'intérêt. Enfm, il n'y a pas jusqu'au sentiment esthétique, réduit au plaisir purement formel, où l'on ne puisse découvrir un élément d'intérêt. Il consiste dans la fin essentielle que se propose toute recherche scientifique, à savoir dans l'effort d'organiser nos connaissances, de découvrir des points de jonction, des « nœuds » entre les lignes en apparence les plus divergentes de nos représentations, de ramener en un mot la multiplicité à l'unité. Il y a donc, d'après la conception kantienne bien comprise, dans le jugement esthétique total, des éléments d'intérêt sensible, intellectuel et moral, et c'est bien parce que le sentiment esthétique satisfait à la fois tous les intérêts essentiels de la nature humaine, qu'il exerce sur les âmes le puissant attrait que tous les esthéticiens ont reconnu.
La théorie kantienne du désintéressement du sentiment esthétique nous paraît donc insoutenable, à moins de l'entendre dans un sens très large et très libéral. Il en est du sentiment esthétique comme de l'impératif catégorique, et comme des concepts purs de l'entendement: ce sont des créations, des idéals, des postulats de la raison humaine qui ne sauraient jamais exister à l'état de pureté parfaite. En réalité, Kant est le premier à l'avouer, il n'y a probablement jamais eu d'action qui eût été accomplie uniquement par respect pour la loi morale, dans laquelle ne fût pas venu s'insinuer quelque impératif hypothétique. De même, les catégories ne sauraient jaillir toutes faites, tout armées du cerveau de l'homme, et malgré toutes les subtiles et profondes démonstrations de la déduction transcendentale, Kant nous paraît impuissant à expliquer comment ces catégories, créations originales de l'entendement, peuvent s'appliquer aux données d'une sensibilité spécifiquement différente de l'entendement, comment, à moins d'admettre une harmonie intellectuelle préétablie entre les lois de la raison et les données sensibles, aussi hypothétique que l'harmonie préétablie métaphysique de Leibnitz, il peut y avoir, par exemple, accord constant entre la catégorie de la causalité et la causalité extérieure. Tout de même enfin ce n'est que par une abstraction, qui ne tient pas compte de la réalité psychologique concrète, laquelle ne se présente jamais dans un état de simplicité, d'isolement et de pureté parfaite, mais qui est la résultante d'un travail infiniment complexe dans lequel entrent les éléments les plus multiples et d'origine la plus différente, que l'on a pu affirmer le désintéressement absolu du sentiment du Beau. Un sentiment esthétique
âti L'ESTHÉTIQUE bÊ KANT
absolument désintéressé est inadmissible, tout simplement parce que tout sentiment, par essence, n'est dû qu'à l'intérêt que nou inspire la sensation, parce que le timbre de la sensation est précisément l'élément intéressant et par conséquent intéressé d( celle-ci, parce que, comme nous l'avons montré, c'est précisémen par l'intérêt qu'elle excite en nous, par le sentiment do plaisir ou' do peine qu'elle évoque en nous, qu'une sensation réussit à forcer l'entrée de la conscience, parvient à se faire entendre à nous, à se faire écouter par nous, à devenir vraiment nôtre. La loi d'économie qui domino tout le système nerveux de l'homme et qui consiste à apporter à celui-ci un maximum de stimulation avec un minimum de fatigue, s'applique en esthétique comme dans tous les autres domaines de l'activité humaine. L'intérêt suprême de l'être humain est de se dépenser le plus largement, le plus prodiguement que le lui permettent ses énergies, sans pourtant soumettre celles-ci à une usure excessive. L'activité esthétique, nous le verrons plus en détail tout à l'heure, est do toutes les activités humaines celle où cet intérêt se trouve le plus pleinement satisfait. Dans l'émotion esthétique, l'homme, sans usure nerveuse, devient capable de décupler, de centupler sa vie propre, do sorlir des étroites limitesl que la destinée a assignées à la grande majorité des humains, deS vivre pendant quelques instants toute la vie, toutes les vies que son ambition a rêvées, de partager non-seulement les joies et les douleurs do ses semblables sans les angoisses ou l'envie que peuvent exciter en lui des joies ou des douleurs réelles, mais encore de vibrer à l'unisson do la nature tout entière , avec laquelle il se confond, par laquelle il se laisse absorber.
Nous pouvons donc conclure tout d'abord que pour ce qui est de la caractéristique positive que Kant a tracée du sentiment esthétique, et qui consiste principalement dans le désintéressement, notre philosophe a exagéré une vue juste jusqu'à la rendre inacceptable, et cela parce qu'il n'a pas soumis le sentiment en général à une critique assez pénétrante, parce qu'il n'a pas tenu compte du parallélisme constant entre toutes les manifestations du sentir et du désirer, parce que là, comme dans toute sa philosophie, il a abusé do l'abstraction psychologique, il a simplifié à l'extrême et isolé l'une de l'autre les manifestations de notre être conscient, qui n'agissent jamais séparément comme les parties d'une machine, mais toujours de concert comme les organes d'un organisme unique et harmonieux. Pour ce qui est, en second lieu, do la cai'actéris tique négative du sentiment esthétique, Kant nous paraît avoir légitimement différencié celui-ci de quelques-uns des sentiments avec lesquels on a été de tout temps tenté de le
Le SENtiMÈNT ESTHÉTIQUE 2%
roiifondre, c'est-à-dire des sentiments de l'utile, des sentiments logiques et des sentiments éthiques. Mais cependant là encore, il liiiit établir une distinction. D'une part, les différences entre les s(Mitiments logiques et éthiques et le sentiment esthétique valent surtout pour les sentiments esthétiques sensibles, pour ce que les psychologues modernes appellent les sentiments esthétiques éléiiunitaires, et, de l'autre, les différences entre le sentiment de l'utile 1 1 le sentiment esthétique valent surtout pour les sentiments esthéliiiues supérieurs. En effet, il est possible, il est môme vraisemblable que le sentiment de la jouissance et de la création artisli([ues ait entretenu et chez les animaux et chez les hommes, ;hi début de leur développement, les rapports les plus intimes avec les sentiments sexuels, c'est-à-dire un des sentiments les plus rssentiels, les plus utiles, par conséquent, qui soient. Et, inversement, il est tout à fait certain que tout sentiment esthétique supérieur exige impérieusement le concours de sentiments logiques ri de sentiments éthiques. Tout l'attrait exercé sur nous par la forme, c'est-à-dire par l'harmonie des couleurs, la symétrie des lii^nes, la consonnance, le rhythme, s'explique par le besoin intell( ctuel que nous avons de ramener la multiplicité à l'unité, d'emb lasser le plus rapidement et le plus facilement possible le plus giand nombre d'éléments dans une seule intuition, s'explique par ri<>s sentiments intellectuels. Enfin il n'est pas de sentiment esthétj([ue supérieur qui ne fasse appel aux suprêmes aspirations de la [)(MSonnalité consciente, qui ne s'adresse, tout au moins indirecteiiKuit, à notre nature morale, et peut-être, nous le verrons tout de suite, est-ce un sentiment moral, le sentiment de la sympathie qui st'i'tà caractériser essentiellement le sentiment du Beau.
Reste enfin un dernier sentiment dont Kant s'est efforcé de séparer le plus radicalement possible le sentiment du Beau, le sentiment de l'agréable. Là encore, là surtout, nous avons à faire \;iloir les mêmes réserves. Malgré les essais tentés dernièrement pour justifier la théorie de l'agréable de Kant *, il nous semble que, l;i plus qu'ailleurs, il a poussé trop loin l'abstraction psychologique '1 la défiance ascétique contre toute jouissance, quelque légitime <l II elle pût être. Tout de même que pour lui l'action morale naît iKcessairement d'un conflit entre le penchant et le devoir, et qu'il 1 pu soutenir qu'une bonne action jaillic spontanément, sans li'sitation ni lutte intérieure, d'un bon naturel, n'a aucune valeur |)ioprement morale, tout de même il n'a pas pu admettre que r<'lément sensible de l'impression esthétique puisse apporter à
I. Fritz Blciicke, Die Trennung des Schf'inen vom Angenehmen in Kants Kriiik der <is/hetischen IJrtheilskraft, Neinvicd, 188λ.
celle-ci un contingent comparable à celui que lui apporte l'élément formel. C'est son formalisme esthétique qui a empêché Kant do rendre aux éléments esthétiques sensibles la justice qui leur est due ; c'est sa défiance contre la sensibilité tout entière qui, d'après lui, a le tort impardonnable d'être incapable de fournir à la connaissance des éléments aprioritiques. On a beau alléguer que l'exclusion absolue de tout élément agréable du Beau ne vaut que pour les jugements esthétiques jo//r6\- «Il faut prendre garde ici à ce qui a été déjà rappelé plus haut, à savoir que dans l'esthétique transcendcntale du jugement il ne peut s'agir nécessairement que des seuls jugements esthétiques purs '. Mais qui ne comprend que ce qui est précisément en question c'est de savoir si le jugement esthétique peut exister à l'état de pureté que Kant revendique pour lui? C'est là ce que nous avons contesté plus haut, c'est là ce que à la fin de cette discussion nous contestons encore. Prétendre que dans l'impression produite sur nous par un beau paysage, par un Raphaël, un Titien, un Véronèse, un Palma, une mélodie italienne, la jouissance intrinsèque produite par la couleur et les sons ne fait pas partie intégrante de l'impression esthétique, ne constitue pas dans la somme esthétique un facteur aussi considérable, aussi important, aussi indispensable que l'élément formel, c'est aller évidemment à rencontre de la réalité. Là comme toujours le défaut de Kant a été de n'admettre qu'une seule forme du Beau, d'avoir voulu réduire à une seule formule l'inépuisable richesse des manifestations du Beau et de l'art. Sans doute, il est des arts, comme l'architecture et la sculpture, où l'élément formel joue un rôle prépondérant. Sans doute il est des musiciens et des peintres, — comme Bach, les fuguistes et les harmonistes, comme Overbeck, Cornélius et les Nazaréens, — chez lesquels le dessin a prévalu sur la couleur et l'harmonie sur la mélodie. Ce sont là différences d'arts et d'écoles que notre théorie, qui distingue entre le facteur direct, les facteurs intellectuels et éthiques, est parfaitement à même d'expliquer , tandis que la théorie de Kant , avec son exclusion intransigeante des éléments sensibles du Beau, est incapable de comprendre et d'apprécier les arts et les écoles, où ce sont au contraire les éléments esthétiques directs qui jouent le premier rôle. Lotze, dans son Histoire de V esthétique^ en examinant la théorie kantienne des rapports de l'agréable et du Beau, arrive à la conclusion que la différence véritable entre ces deux sentiments réside dans la différence de la valeur psychologique des données fournies par la sensibilité, faculté qui ne fait que per-
l. Critique du Jugement, Hartenstein, t. V, p. 278 ; Barni, t. I, p. 184.
cevoir, et celles de l'entendement, faculté douée d'aperception et chargée d'organiser et d'élaborer les impressions sensibles. La sensibilité répond d'une façon tout à fait déterminée à une excitation extérieure, nous sentons immédiatement le sentiment de plaisir ou de peine causé par cette excitation, surtout quand il s'agit des sens inférieurs, et si nous appelons quelque chose agréable, c'est toujours en somme d'une action physique causée par une réalité matérielle que nous entendons parler. Au contraire, l'imagination et l'entendement, qui ont la tâche d'organiser une multiplicité d'impressions et de les réduire à un point de vue déterminé, n'exigent pas la réalité extérieure et matérielle de leurs objets : le plaisir que leur activité nous fait éprouver émane de l'activité psychique, de la liaison des impressions, et cette liaison se laisse facilement reproduire par le souvenir, tandis que, dans l'agréabie, c'est l'excitation proprement dite et l'attrait direct exercé par elle, qui jouent le rôle principal *. Cette paraphrase de la théorie kantienne nous paraît absolument juste, si l'on convient, d'une part, comme le fait d'ailleurs Lotze lui-même, que cette liaison du multiple elle-même est facilitée par la richesse, la précision et surtout le timbre spécifiquement agréable des sensations, et que, de l'autre, cette caractéristique vaut surtout pour les sentiments esthétiques supérieurs, dans lesquels, nous sommes les premiers à le concéder, les éléments intellectuels directs et associés ont une capitale importance. Mais il n'en reste pas moins vrai que l'élément direct, l'élément sensible, l'élément spécifiquement agréable est le facteur premier et indispensable de toute impression du Beau. Les harmonies les plus savantes, si elles sont dépourvues de mélodie, les poèmes les plus profonds, si les vers manquent de douceur et de nombre, les tableaux les plus remarquables comme inspiration, comme art de groupement, tels que les grandes compositions de Cornélius dans la Pinacothèque et l'église Saint-Louis à Munich , s'ils pèchent par la couleur, ne sauraient nous contenter entièrement. S'il est nécessaire que, dans toute impression esthétique supérieure, notre intelligence et nos aspirations morales reçoivent satisfaction, il faut cependant, en première ligne, que notre sensibilité ait été appelée à s'exercer normalement et à jouir: L'on a beau vouloir, aussi bien en esthétique qu'en métaphysique et en morale, faire de l'homme un être ne connaissant que par raison théorique pure, n'agissant que par raison pratique pure. En réalité, il n'y a pas plus d'intuition eslhé- 'tique sans élément sensible spécifiquement agréable, qu'il n'y a