‹ Essai critique sur lesthétique de KantChapitre 76 sur 137 · Grant Allen, Physiological Aesthetics, p. 20 à · texte numérisé non relu

Grant Allen, Physiological Aesthetics, p. 20 à

sur nos facaltés actives que les sensations des sons inférieurs «i que les sensations organiques : tandis que la plupart des sensations oi'jj^aniquos et des sensations du goût et de l'odorat provo- (jucnt dos impulsions inunôdialos ol parfois très violentes, il faut que rôniotion esthétique soit extrêmement intense et qu elle se pioduise chez des individus tout particulièrement doués pour qu'elle provoque dos inq)ulsions actives'. Il résulte encore de cette faiblesse d'intensité que les sentiments esthétiques ont beaucoup moins de persistance et de durée, qu'ils peuvent être beaucoup plus facilement écartés que tous les autres sentiments. Tandis qu'un très grand nombj'e de nos émotions et de nos sentimonls ont une tendance à persister en nous, que rien n'est plus diflicile que de s'arracher à des états de tristesse, de chagrin, de deuil, il nous est relativement facile, après avoir éprouvé une impi'ossion esthétique, de l'écarter. De la môme cause enfin résulte que les sentiments esthétiques peuvent coexister en nous en très grand nombre, et admettent des variations beaucoup plus rapides el plus brusques que tous les autres senliments. Kirchmann, à qui nous empruntons les trois derniers caractères que nous venons d'énumérer, fait observer avec très grande raison que, tandis que les sentiments qu'évoquerait en nous la vue d'une scène comme celle que représente le groupe du Laocoon, ébranleraient si pr fondement tout spectateur quelque peu sensible, qu'il serait inca pable de s'abandonner de longtemps à une impression joyeuse, la vue de cette même scène, représentée en marbre, ne nous empêche en aucune façon de jouir des impressions esthétiques très différentes émanant des statues et des tableaux placés à côté de ce groupe. Tout de même, pendant la représentation d'une tragédie, d'un drame de Shakespeare, par exemple, le spectateur subit dans l'espace d'une heure les émotions les plus diverses et les plus profondes, accompagne le héros et rhéroïne à travers tous les stades de la joie la plus vive et de la douleur la plus intense, sans que cela l'empêche le moins du monde, en sortant du spectacle, de rentrer dans la vie commune et de participer à toutes les petites joies et à tous les petits chagrins dont celle-ci est peuplée ^. Enfin les sentiments esthétiques ne sont pas limités, pour nous servir de l'expression de Bain, au consommateur individuel, ne sont pas des sentiments égoïstes, mais sont des sentiments sociaux, des sentiments sympathiques; c'est un point que nous avons déjà traité, et qui d'ailleurs est tellement évident qu'il n'est pas besoin d'insister : tout le monde reconnaît que, tandis qu'un seul consommateur peut

i. Biiin, Emotions et Volonté, p. 221 et suivantes.

2, Kirclimauu, Aesthetik aufrealisticker Grundlage, t. I. p. 54, 55, 56, 57.

jouir réellement d'un objet proprement agréable, les sentiments esthétiques de la vue et de l'ouïe peuvent récréer en môme temps un très grand nombre de spectateurs à la l'ois.

Nous oJ)tenons ainsi, en récapitulant, la définition suivante : les sentiments esthétiques sont des sentiments immédiats dus aux sens supérieurs, qui ne se rapportent ni nécessairement ni directement à des fonctions organiques, qui n'émanent que de l'apparence, des images des choses, n'ont pour fin que le plaisir immédiat produit par cette apparence, ne sont pas soumis aux conditions dégradantes qui accompagnent la satisfaction des plaisii's organiques, sont, en général, moins intenses que la plupart des autres émotions, excitent, par conséquent, une action moins profonde sur notre volonté, peuvent être, par suite, plus facilement écartés et coexister en plus grand nombre avec des variations plus rapides et plus brusques, sont enfin des sentiments sympathiques et sociaux. Ces caractères donnés, nous avons à résoudre la difficile question que nous nous étions posée tout à l'heure, à savoir si, parmi tous ces caractères, il en est un qui domine tous les autres, dont tous les autres découlent.

Qu'on le remarque tout d'abord, il se pourrait parfaitement que cette réduction que nous allons tenter ne fût pas possible; il se pourrait que plusieurs de ces caractères fussent d'importance égale et ne pussent être ramenés l'un à l'autre. 11 nous semble cependant que, pour saisir véritablement l'originalité du sentiment esthétique, c'est au dernier des caractères que nous avons énumérés, au caractère de sociabilité, de sympathie, qu'il faut que nous nous arrêtions. Nous nous rappelons que ce caractère social du plaisir esthétique n'a pas échappé à Kant, mais que, tout au contraire, il lui a attribué une importance considérable. On sait tout d'al)ord que, pour lui, l'intérêt empirique du Beau ne s'explique que par l'état de société, que, pour lui, il ne viendrait jamais à l'idée d'un homme, vivant dans une sohtude complète, de parer sa demeure ou de se parer lui-même ^ De plus et surtout, nous avons montré que, parmi les explications dilférentes que donne Kant du sentiment esthétique, il en est une sur laquelle il revient avec insistance, qui consiste à expliquer le sentiment esthétique par le sentiment qui jaillit de la conviction dont nous sommes ])énétrés, que le sentiment du plaisir, éprouvé devant un objet déterminé, peut être universellement i)aitagé, sentiment de plaisir que nous avons appelé, dans l'analyse que nous avons faib? des diiïériMils plaisirs qui constituent, d'après Kant, l'émotion esthétique, le plaisir de l'universalité.

1. Critique du Jugement, Hartensteiii, t. V, |». IJOO ; Hariii, t. I, p. "234.

Si, comme on le verra dans un des prochains paragraplies, nous trouvons que notre philosophe a cxagén'î la prétention des sentiments esthétiques à l'universalité et à la nécessité, il n'en est pas moins vrai que de sentir le plaisir que l'on éprouve partagé par un grand nombre d'autres hommes, que de sentir vibrer un grand nombre d'àmes à l'unisson de la sienne, renforce et intensifie singulièrement le sentiment individuel. Enfm, le désintéressement, qui, pour Kant, constitue le caractère essentiel du sentiment esthétique, peut se déduire tout naturellement, bien que Kant luimôme ne l'en ait pas déduit, du caractère social des sentiments du Beau. C'est parce que, pourrait-on dire, le sentiment du Beau n'est pas limité au consommateur individuel, c'est parce qu'il est social, qu'il est nécessairement désintéressé, — d'un désintéressement à la vérité seulement relatif, comme on le verra tout à l'heure, comme tous les sentiments sympathiques. Désintéressement et sociabilité sont des concepts corrélatifs, mais il nous semble bien que c'est la sociabilité qui est primitive et le désintéressement dérivé.

Cependant, la caractéristique que donne Kant du sentiment esthétique, en tant que social et sympathique, n'est pas suffisante. Pour prouver que c'est la sociabilité, le fait d'être un sentiment sympathique qui caractérise véritablement le sentiment du Beau et le différencie de tous les autres sentiments, nous avons à prouver tout d'abord que tous les caractères particuliers que nous avons énumérés se ramènent à celui-ci et cette partie de notre tâche est relativement facile. En effet, les sentiments sympathiques ne se rapportent ni directement ni nécessairement à des fonctions organiques ; ils ne sont pas soumis aux conditions dégradantes qui accompagnent la satisfaction des plaisirs organiques ; ils sont moins intenses que toutes les émotions égoïstes ; ils excitent une action moins profonde sur notre volonté ; ils peuvent être plus facilement écartés et coexister en plus grand nombre avec des variations plus rapides et plus brusques que celles-ci. Enfin, nous verrons qu'une des fins essentielles des plaisirs de la sympathie est précisément le plaisir que celle-ci nous fait éprouver. Reste, pour que la réduction soit complète, un dernier caractère, la particularité du sentiment esthétique d'être causé, non pas par l'essence des choses, mais par leur apparence, leurs images, qui ne nous paraît pas pouvoir être déduit du caractère de sympathie, et qui nous servira précisément à différencier les sentiments sympathiques esthétiques de tous les autres sentiments sympathiques.

Les sentiments esthétiques sont donc, à notre avis, avant tout des sentiments sympathiques, mais des sentiments sympathiques d'une espèce toute particulière, dont nous avons maintenant à déterminer précisément la nature. Nous emploierons là encore la méthode dont nous nous sommes servi durant toute notre critique de Festhé tique de Kant. De môme que, pour en arriver au sentiment du Beau, nous sommes parti du sentiment en général et des formes primitives du sentiment, c'est-à-dire des sentiments sensibles, nous partirons, pour en arriver aux sentiments sympathiques esthétiques, des sentiments sympathiques primitifs. Nous n'entendons en aucune façon, en partant des formes inférieures pour arriver aux formes supérieures, expliquer celles-ci par celleslà, mais nous croyons que, même en admettant, comme nous l'admettons en effet, que toute manifestation supérieure du sentiment du connaître et du vouloir exige l'intervention d'un élément nouveau irréductible, il n'en est pas moins nécessaire, pour comprendre ces manifestations supérieures, de connaître en détail toutes les manifestations inférieures. C'est là ce qui distingue, nous l'avons dit, la philosophie moderne de la philosophie du xvii« et du xvm^ siècle, c'est cette ascension de l'inférieur au supérieur et surtout cette descente du supérieur à l'inférieur qui fait défaut à la philosophie kantienne, et qui est le principe fécond et vivifiant que la philosophie doit au système de l'évolution, et qui n'est en somme que l'appUcation de la méthode historique au domaine de la science de l'âme.

Le sentiment de la sympathie est, en dernière analyse, la revivescence faible d'un état affectif par l'intermédiaire cV une présentation: une présentation éveille dans notre organisme les réactions qui lui correspondaient primitivement, si bien que toute sympathie est au fond une imitation ^ Pour expliquer l'origine des sentiments sympathiques, ce n'est pas de l'individu, mais bien de l'espèce quil faut partir. Ce n'est que de cette façon qu'on peut s'expUquer comment le principe de la sympathie peut naître de l'instinct primordial de notre être qui est l'instinct de la conservation de soimôme. La source véritable du phénomène de la sympathie gît dans les rapports indissolubles entre la mère et l'enfant, duels que

1. Cf. James SuUv, Tke Human Mind, etc., t. II, p. 108, et G. Tarde, De l'Imitation

28é L'ESTHÉTIQUE DE KANt

soient, en effet, les modes de la reproduction, depuis la simple scission ou division des protozoaires jusqu'à la reproduction sexuelle si compliquée des mammifères, c'est toujours comme partie de l'organisme maternel et aux dépens de cet organisme que rindividu nouveau commence à vivre. Ce lien indissoluble entre la mère et reniant subsiste après la naissance, mais de physiologique il devient psychique. L'instinct qui, tant que la séparation entre le fœtus et la mère n'est pas consommée, est absolument inconscient, devient conscient, une fois que le jeune animal est né, et l'on sait, sans que nous ayons à en fournir ici des preuves, dont abonde l'Origine des Espèces et La Descendance dans V homme de Darwin et la Mental évolution de Romanes, combien cet instinct est puissant et combien môme il peut l'emporter sur l'instinct de conservation. Chez les animaux et les hommes inférieurs, une fois que le nouvel être n'a plus absolument besoin de la mère, l'amour maternel s'évanouit; dans les organismes supérieurs, au contraire, où la période de développement est plus longue et où, par conséquent, la mère et l'enfant sont plus longtemps unis par l'instinct, l'affection maternelle, mère de tous les sentiments sympathiques, s'accroît, se renforce, se fixe et évolue tout naturellement vers cette forme supérieure, où ce n'est pas seulement l'individualité physique, mais encore mentale de l'enfant dont la mère se préoccupe, où celle-ci a la représentation vive de la vie consciente, indépendante de l'enfant, où s'opère pleinement ce dédoublement psychologique qui caractérise la sympathie '.

De cette première forme de la sympathie découlent maintenant successivement toutes les autres. Tout d'abord, le sentiment paternel qui est infiniment moins primitif, parce que non fondé sur des rapports physiologiques primitifs du père pour l'enfant, puis le sentiment filial, fraternel, le sentiment des compagnons d'un même groupe, ce que les Anglais appellent le fellow feeling et qui va du sentiment de communauté qu'éprouvent les animaux d'un même troupeau jusqu'au sentiment de solidarité qui relie l'humanité tout entière. James Sully, dans l'analyse très pénétrante à laquelle il a soumis les sentiments sympathiques, distingue maintenant parmi les sentiments de sympathie, tout d'abord, la simple contagion sentimentale, contagion of feeling, que l'on constate chez les animaux et dans les races inférieures, et qui est, avant tout, une reproduction imitative de mouvements expressifs, puis la sympathie proprement dite, fellow feeling, qui consiste dans la participation à une expérience agr('able ou pénible, distinctement attribuée à

l. >ous atons suivi pour cette déduction des sentiments sympathiques de l'amour maternel l'excellente exposition do Hotfdin?, Psychologie, p. 344, 345, .346 et 347.

LE SËNTIMËNt ESTHÉTIQUE isî

Il 11 autre, et qui n'exige pas seulement des simples mouvements (1 imitation comme la contagion du sentiment, mais encore une vie imaginative suffisamment développée pour que nous puissions nous représenter d'autres êtres, entrer dans leurs sentiments et avoir nettement conscience que c'est d'êtres différents de nous qu'il s'agit ' .

Le processus psychologique maintenant de la sympathie consiste en ceci. Tout d'ahord certaines manifestations extérieures produisent directement, par imitation, une faible résonnance dans le spectateur. Cette première forme est suivie d'une activité cérébrale beaucoup plus compliquée, qui consiste dans l'attribution de ces manifestations au sujet dont elles émanent et dans leur interprétation imaginative. Vient ensuite la réaction émotive de cette activité centrale, c'est-à-dire l'excitation affaiblie de tout le cycle de processus organiques impliqués dans le sentiment. On s'aperçoit tout de suite combien le rôle des facultés intellectuelles supérieures et surtout de l'imagination est considérable dans toutes les manifestations élevées de la sympathie, combien l'appréhension sympathique offre d'analogie avec l'appréhension intellectuelle. Sully fait observer avec raison que le mode de représentation diffère de l'une à l'autre, que tandis que, lorsque nous sympathisons avec d'autres êtres, — nous ajouterons, on le verra, aussi avec les choses, — nous sommes occupés de leurs sentiments comme tels, — des sentiments que ces êtres éprouvent réellement ou que, comme dans les états esthétiques que nous allons traiter plus loin, nous prêtons aux ciioses — nous sommes nous-mêmes dans un état émotionnel. Au contraire, lorsque nous appréhendons quelque chose intellectuellement, notre activité est avant tout intellectuelle, notre attention est hxée avant tout sur des relations abstraites, de sorte que nous pouvons parfaitement comprendre tels actes passionnels ou criminels, sans en aucune façon sympathiser véritablement avec eux -. Nous admettons la distinction établie par Sully en faisant observer cependant — et c'est là un point très important sur lequel nous allons revenir — que, si les sentiments sympathiques exigent impérieusement rinicrvention des facnlt('s intellectuelles supéi'ieures et jiotamment de l'imagination, danire part, ces facultés intellectuelles, et notamment l'imagiiuition, sont inconcevables sans sympathie.

Un trait encore des plus importants nous reste à ajouter à cette très rapide caractéristique des sentiments de sympathie : c'est lé rappori entre eux et les sentiments égoïstes. On a tenh' tont d'a-

Page 1